À la récente Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 26), les pays ont été une fois de plus exhortés à se mobiliser contre le changement climatique, se voyant rappeler qu'il est urgent de prendre aujourd’hui des mesures pour décarboner les systèmes énergétiques à l'échelle de la planète. Malgré cela, les avis divergent sur le bilan de la conférence, et des milliers de jeunes ont envahi les rues de Glasgow pour dénoncer l'absence de prise de conscience des dirigeants mondiaux et des acteurs économiques face à l’urgence de la crise climatique, défi crucial de notre époque. Dans la lutte contre le changement climatique, chacun a un rôle à jouer. En quoi l’OTAN, organisation de sécurité, contribue-t-elle aux efforts internationaux en faveur du climat ? Et peut-elle encore aller plus loin ?

Une question qui nécessite une action collective

Pendant longtemps, écologistes et acteurs de la défense ont considéré qu’ils n'avaient rien en commun, n'entretenant que peu ou pas de contact. Aujourd’hui encore, certains partis écologistes européens et certains militants remettent encore en question l'existence même des forces armées. Ces dernières années, sous l'effet de la mobilisation croissante pour le climat et de l'essor de la prise de conscience de l’urgence climatique, la question du changement climatique, aujourd'hui centrale, a porté le dialogue sur la sécurité climatique à un nouveau niveau. Cette tendance, conjuguée à la multiplication des appels à l'adoption d’une approche plus globale face au changement climatique, a progressivement entraîné un rapprochement de différents secteurs. Si le dialogue n’est pas nouveau, l’ampleur et l’ambition de l’action collective en faveur du climat sont sans précédent.

 Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, participe à la « COP 26 », la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, le 2 novembre 2021 à Glasgow. © OTAN

Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, participe à la « COP 26 », la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, le 2 novembre 2021 à Glasgow. © OTAN

La Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 26) qui s'est tenue l’an dernier à Glasgow, était l'expression d’une plus grande volonté d’agir et de travailler ensemble. Bien que l’Alliance n’ait pas de rôle officiel dans les négociations de l’ONU sur le climat, le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a participé à la conférence aux côtés d’autres représentants des secteurs de la défense et de la sécurité.

À l’image de son prédécesseur Anders Fogh Rasmussen, qui était présent à la COP 15 à Copenhague, en 2009, Jens Stoltenberg a pris part au [débat sur les risques de sécurité liés au climat] (https://weatheringrisk.org/en/event/climate-peace-and-stability-weathering-risk-through-cop-and-beyond) qui figurait au programme de la COP 26. Reprenant les engagements pris face au changement climatique en juin dernier, lors du sommet de l’OTAN à Bruxelles, M. Stoltenberg a mis en avant trois axes que les dirigeants des pays de l’OTAN sont décidés à suivre : les Alliés s'emploieront à mieux comprendre les liens entre climat et sécurité et à y être plus attentifs ; ils œuvreront par ailleurs à réduire les émissions de gaz à effet de serre de leurs appareils militaires ; et enfin, ils adapteront leurs forces et leurs actions à un contexte en évolution, afin de pouvoir opérer en toutes circonstances.

Le programme de l’OTAN en matière de sécurité climatique

Cela fait longtemps que l'on considère le changement climatique comme un multiplicateur de menaces, et ce changement est de plus en plus perçu comme une « menace structurante », en ce sens qu’il modifie profondément les environnements dans lesquels les forces armées des Alliés devront opérer dans les décennies à venir. Fréquence et violence accrues des tempêtes, températures extrêmes, raréfaction des ressources en eau potable, accélération de l'usure des matériels militaires comptent ainsi parmi les conséquences importantes que le changement climatique peut avoir pour l’OTAN aux niveaux tactique, opératif et stratégique. Outre les risques liés au climat pesant sur les infrastructures militaires et sur la disponibilité des forces, l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes peut aussi accroître le risque de conflits et de migrations au voisinage immédiat et au-delà de l'OTAN.

L’OTAN, produit de la Guerre froide conçu pour défendre ses membres contre toute agression extérieure, évolue aujourd'hui pour tenir compte de la nouvelle réalité en matière de sécurité, qui se caractérise par des menaces d'un genre nouveau comme les pandémies, la perte de biodiversité ou le changement climatique. En tant qu’organisation de sécurité, l’OTAN ne peut pas faire l'impasse sur ces défis. Pour être à même de remplir sa mission fondamentale qu’est la sécurité de l’espace euro-atlantique, l’Organisation n’a pas d’autre choix que de renforcer sa résilience aux effets du changement climatique et d’intégrer des pratiques durables à la planification militaire et au développement des capacités.

Un consensus en évolution

Fort heureusement, l’Alliance ne part pas de rien. L’OTAN s’intéresse en effet depuis plus de 50 ans aux défis environnementaux, essentiellement au travers de multiples activités de recherche scientifique. Elle a également mis au point six normes en matière de protection de l'environnement (STANAG) concernant les camps militaires, la gestion des déchets et la durabilité des zones d’entraînement militaires. Le changement climatique a été introduit en tant que contrainte dans le concept stratégique de 2010, puis régulièrement évoqué dans les déclarations des sommets qui ont suivi. En 2014, l’OTAN a adopté un cadre pour la défense verte. Elle a par ailleurs intégré des techniques d’efficacité énergétique et tenu compte d’autres considérations environnementales dans la conception de son siège actuel, dont la construction s’est achevée en 2018. L’Organisation dispose donc déjà des bases lui permettant de jouer un rôle plus ambitieux et de s'affirmer dans les questions de sécurité climatique.

 Le nombre croissant de catastrophes liées au climat et aux phénomènes météorologiques, qui continuent de toucher les personnes et leurs moyens de subsistance dans les pays de l’OTAN comme ailleurs, a naturellement conduit l’ensemble des pays de l'Alliance à reconnaître et à accepter que le changement climatique était un enjeu de sécurité nationale. Photo : La Belgique et l’Allemagne ont subi des inondations dévastatrices en juillet 2021. © Insider

Le nombre croissant de catastrophes liées au climat et aux phénomènes météorologiques, qui continuent de toucher les personnes et leurs moyens de subsistance dans les pays de l’OTAN comme ailleurs, a naturellement conduit l’ensemble des pays de l'Alliance à reconnaître et à accepter que le changement climatique était un enjeu de sécurité nationale. Photo : La Belgique et l’Allemagne ont subi des inondations dévastatrices en juillet 2021. © Insider

Toutefois, l’OTAN, alliance de 30 pays, fonctionne sur la base du consensus, qui ne cesse d'évoluer. Ancien envoyé spécial de l'ONU pour les changements climatiques, Jens Stoltenberg plaide depuis des années en faveur d’une action plus forte pour le climat, mais ses efforts en ce sens ont pu être entravés pendant la précédente présidence américaine. Le nombre croissant de catastrophes d’origine climatique ou météorologique, qui continuent de toucher les personnes et leurs moyens de subsistance dans les pays de l’OTAN comme ailleurs, a naturellement conduit l’ensemble des pays de l'Alliance à reconnaître et à accepter que le changement climatique était un enjeu de sécurité nationale. Compte tenu de la pression sociétale croissante et de la dynamique politique actuelle, avec notamment le retour des États-Unis aux avant-postes de la lutte contre le changement climatique, l’OTAN est aujourd'hui prête à promouvoir un programme plus ambitieux autour du changement climatique.

Mesure des émissions résultant des activités militaires : état des lieux

La COP 26 a été l’occasion de procéder au premier réexamen des engagements pris lors de la conférence de Paris, en 2015. Bien que les forces armées produisent une grande quantité de gaz à effet de serre, elles ne sont pas concernées à ce jour par les objectifs de réduction des émissions qui sont imposés par ailleurs à l’ensemble des acteurs économiques. À l’exception de certains Alliés (comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et les États-Unis), qui établissent déjà des estimations des émissions liées à leurs activités militaires, les pays ne mesurent pas, ni ne déclarent, ces émissions – soit parce qu’ils ne disposent pas des données nécessaires, soit parce qu’ils considèrent qu’il s’agit là d’informations sensibles. Et même lorsqu’ils les mesurent, ils n’utilisent pas tous la même méthode.

L’OTAN peut aider les Alliés dans leurs efforts de réduction des émissions et d’adaptation en fixant des objectifs "zéro émission nette" et des objectifs de durabilité pour la planification de défense. Elle pourrait ainsi renoncer à sa politique du carburant unique au profit de solutions plus durables, ou adopter de nouveaux accords de normalisation (voir ci-après). Par ailleurs, il est prévu que l’Alliance mette au point une méthode visant à aider les Alliés à mesurer les émissions produites par leurs forces armées et, par la suite, à définir des objectifs volontaires de réduction de ces émissions.

La valeur ajoutée de l’OTAN

En plus de l’aide qu’elle peut apporter aux Alliés dans leurs efforts de réduction des émissions et d’adaptation, l’OTAN peut se servir des importants atouts dont elle dispose (par rapport à d’autres organisations internationales) pour contribuer utilement à l’action de la communauté internationale en faveur du climat.

L’un de ses atouts principaux est son réseau de partenaires, parmi lesquels figurent des pays du monde entier, et d’organisations régionales et internationales, avec lesquelles elle entretient des relations structurées, notamment l’Organisation des Nations Unies (ONU), l’Union européenne (UE) et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Ce réseau est essentiel tant pour le renforcement des capacités et de la résilience que pour l’amélioration de la connaissance de la situation.

Ensuite, l’OTAN est une enceinte où les Alliés peuvent se rencontrer pour ainsi dire au quotidien afin d’échanger expertise, bonnes pratiques et enseignements tirés. Le partage des enseignements tirés est important en ce qu’il permet aux militaires de mieux comprendre les avantages de la transition vers les énergies vertes. De plus, le futur centre d’excellence de l’OTAN pour le climat et la sécurité (que le Canada a proposé d’accueillir) et le Centre d’excellence OTAN pour la sécurité énergétique, situé en Lituanie, auront certainement un rôle à jouer en tant que plateforme d’échange sur les effets du changement climatique et sur la transition énergétique.

 L’OTAN teste des technologies « intelligentes » en vue de réduire ses émissions -
exercice Capable Logistician 2019. © OTAN

L’OTAN teste des technologies « intelligentes » en vue de réduire ses émissions - exercice Capable Logistician 2019. © OTAN

Par ailleurs, en raison du changement climatique, les armées des pays de l’Alliance sont de plus en plus souvent appelées à fournir une aide humanitaire et à intervenir en cas de catastrophe naturelle. Les pays de l’OTAN ont déjà participé à de nombreuses missions de ce type, notamment dans le nord de l’Iraq en 1991, au Pakistan en 2005, ou encore aux États-Unis, la même année, après le passage de l’ouragan Katrina. Au cours des dernières décennies, l’OTAN a gagné en expérience s’agissant de répondre aux crises humanitaires et aux catastrophes naturelles. L’Alliance peut désormais utiliser ses capacités de préparation et de planification pour faire face aux conséquences de toutes sortes de phénomènes liés au changement climatique, allant des vagues de chaleur aux inondations.

Enfin, l’OTAN a depuis longtemps fait ses preuves dans le domaine de la normalisation. Les accords de normalisation (STANAG) qu’elle adopte peuvent régir non seulement la manière dont les forces alliées opèrent, mais aussi le type d’équipement qu’elles utilisent. Ainsi, l’OTAN peut ouvrir la voie en renforçant la résilience de ses bases et de ses opérations, aider les Alliés à aguerrir leurs forces aux effets du changement climatique, et faire en sorte que les équipements militaires soient non seulement respectueux de l’environnement mais aussi efficaces dans des conditions climatiques extrêmes. Elle peut également montrer la voie à suivre dans les travaux de recherche-développement portant sur de nouveaux carburants et systèmes de propulsion pour des applications militaires, ce qui permettrait aux forces des pays de l’Alliance de rester interopérables.

Par ailleurs, les normes climatiques de l’OTAN peuvent avoir un impact sur le pouvoir d’achat et la création de nouveaux marchés. Ce que l’on appelle la « flotte blanche », c’est-à-dire les véhicules utilisés par les forces armées à des fins administratives et non opérationnelles, constitue un point de départ prometteur. En effet, le passage à une flotte électrique s’accompagnerait de la nécessité de mettre en place de nouvelles bornes de recharge et autres infrastructures, dont pourrait bénéficier la société dans son ensemble. En étant parmi les premières à opter pour ces technologies, les forces armées des pays de l’Alliance peuvent donc contribuer à faire évoluer la société.

De la gestion des conséquences à la prévention

L’Alliance est déjà aux prises avec les conséquences du changement climatique. Certes, il importe que l’OTAN conserve sa capacité à réagir aux catastrophes naturelles et qu’elle s’entraîne à la gestion de crises, mais elle doit désormais se concentrer sur la prévention et la préparation. Si elle veut s’attaquer aux causes profondes du problème, l’OTAN va devoir améliorer ses capacités de détection et d’intervention précoces et ses moyens de prospective stratégique. Les outils de détection précoce ne sont pour le moment pas interopérables dans l’ensemble de la sphère 3D (diplomatie, défense et développement), ce qui complique la tâche. Leur intégration constituera donc un grand pas en avant.

En plus d’intégrer les outils d’analyse de données de manière à les rendre plus interopérables, les Alliés devraient aussi inclure les préoccupations environnementales et écologiques dans leurs évaluations de renseignement – et fournir le renseignement de manière plus anticipative. L’OTAN serait ainsi davantage à même de prévoir les chocs environnementaux et de s’y préparer.

Une OTAN plus verte est une OTAN plus forte

Contrairement aux idées reçues, les efforts que déploie l’OTAN pour devenir plus respectueuse de l’environnement ne sont pas incompatibles avec sa capacité à assurer une dissuasion et une défense efficaces. En réalité, la réduction des émissions, conjuguée à l’utilisation de technologies vertes, offre des avantages opérationnels : réduction de la dépendance à l’égard des approvisionnements en combustibles fossiles dans des zones où l’insécurité est grande, diminution des problèmes logistiques, économies financières. Par exemple, le programme de remplacement des moteurs des bombardiers américains B-52 permettra de réduire leur consommation de carburant et leur impact environnemental tout en augmentant leur rayon d’action et en leur endurance. À l’instar des milieux économiques, qui se sont rendu compte que la protection de l’environnement et la lutte contre la pollution n’étaient pas incompatibles avec la croissance économique, mais qu’elles étaient en réalité nécessaires pour faire en sorte qu’il y ait toujours un monde dans lequel l’économie puisse se développer, le monde de la sécurité doit comprendre que la durabilité environnementale et la résilience contribuent à garantir l’efficacité et l’allonge opérationnelles des forces.

 Le programme de remplacement des moteurs des bombardiers B-52 permettra de réduire leur consommation de carburant et leur impact environnemental, tout en augmentant leur rayon d’action et leur endurance. Photo : un bombardier B-52 « Stratofortress » de l’armée de l’air des États-Unis atterrit à la base aérienne d’Andersen. © Forces aériennes des États-Unis – Sergent-chef Richard P. Ebensberger

Le programme de remplacement des moteurs des bombardiers B-52 permettra de réduire leur consommation de carburant et leur impact environnemental, tout en augmentant leur rayon d’action et leur endurance. Photo : un bombardier B-52 « Stratofortress » de l’armée de l’air des États-Unis atterrit à la base aérienne d’Andersen. © Forces aériennes des États-Unis – Sergent-chef Richard P. Ebensberger

Conclusion

Le changement climatique est un multiplicateur de menaces et un danger existentiel pour les populations des pays de l’Alliance. Début 2021, le groupe Jeunes leaders OTAN 2030 a estimé que, pour que l’OTAN puisse remplir sa mission principale, qui est de préserver la sécurité et la liberté au sein de l’espace euro-atlantique, elle devait « prendre conscience des incidences du changement climatique en tant que facteur de conflit et d’instabilité, mieux se préparer aux chocs futurs, adapter ses forces armées aux conditions extrêmes, et réduire son empreinte écologique ». Il ne s’agit pas seulement de relever le niveau d’ambition, il faut aussi prendre des mesures concrètes, ce qui nécessitera un leadership solide qui puisse amener au consensus politique, ainsi qu’une convergence des points de vue civil et militaire au sein de l’Alliance. À l’approche du sommet de Madrid, l’OTAN doit mettre à profit plus de cinquante ans d’expérience de la gestion des défis environnementaux, et elle doit prouver qu’elle est capable de donner l’exemple en matière de sécurité climatique et qu’elle est une force durable pour l’avenir.