Les formidables avancées que connaissent les technologies biophysiques, les technologies biochimiques et les technologies comportementales commencent à transformer la science-fiction en réalité. Si elles offrent toute une palette de possibilités, elles soulèvent aussi des questions d’éthique et d’utilisation responsable.

Toute une série de perspectives s’ouvrent pour l’Alliance dans le domaine des technologies émergentes et des technologies de rupture. La biotechnologie cognitive est un de ces domaines émergents dans lequel les nouvelles découvertes vont avoir des incidences très vastes sur la compétitivité économique et militaire des pays membres de l’Alliance. Comme ce fut le cas pour l’intelligence artificielle, il faudra, pour favoriser les développements dans ce domaine, adopter sans cesse de nouvelles technologies et s’employer à en assurer une gouvernance responsable.

Par « biotechnologie cognitive », on entend l’aptitude de la technologie à stimuler et à améliorer la pensée, la perception et la coordination des êtres humains et à agir sur l’environnement physique et sociétal. Par des moyens issus de la biophysique, de la biochimie ou de la bioingénierie, elle permet d'accroître notre efficacité, qui est bien sûr soumise à nos limites physiologiques.

Il s'agit d’un tout nouveau domaine, qui va avoir d’innombrables retombées. Par exemple, ces dix dernières années, les scientifiques ont minutieusement associé signaux cérébraux et interfaces cerveau-machine pour créer des prothèses contrôlées par la pensée. Plus récemment, ils ont rendu ce flux d’informations bidirectionnel, créant des prothèses qui peuvent désormais ressentir des sensations et renvoyer celles-ci au cerveau.

Si les humains peuvent actionner (c’est-à-dire mettre en marche ou faire fonctionner) des machines, et si ces machines peuvent à leur tour commander des humains, cela signifie que nous avons dépassé les limites de notre propre physiologie. Qui plus est, si ces machines sont mobiles et peuvent interagir à distance avec notre esprit, cela veut dire que nous avons dépassé nos propres limites physiques.

Désormais, notre esprit n’est plus inaccessible non plus : tandis que les nouvelles interfaces cerveau-machine nous permettent d’entraîner et de commander des ordinateurs, ceux-ci sont de plus en plus capables de s’immiscer dans notre esprit et, à leur tour, de nous apprendre des choses et de nous rendre plus performants. Ou, pour dire les choses autrement, tandis que nous nous employons à perfectionner nos machines, nous nous apercevons qu’à présent, nos machines peuvent nous stimuler, nous améliorer et, peut-être, nous contrôler.

 La biotechnologie cognitive a pour but de stimuler et d’améliorer la pensée, la perception et la coordination des êtres humains et d’agir sur l’environnement physique et sociétal.
Crédit photo : PRISM, NDU

La biotechnologie cognitive a pour but de stimuler et d’améliorer la pensée, la perception et la coordination des êtres humains et d’agir sur l’environnement physique et sociétal.

Crédit photo : PRISM, NDU

Les nombreuses applications possibles de la biotechnologie cognitive peuvent s’envisager dans trois grands domaines, que l’on appellera « les trois R » – Rétablir, Renforcer et Remplacer.

  • Rétablir : réparer ou corriger des troubles cognitifs ou biologiques qui empêchent le corps et l’esprit de fonctionner correctement. L’objectif est de faire en sorte que les facultés reviennent à la normale. Les applications sont variées : aider les soldats blessés à récupérer leurs capacités physiques, guérir les traumatismes crâniens, traiter le syndrome de stress post-traumatique, recouvrer ou (dans les cas de stress traumatique) supprimer les souvenirs, et rétablir les fonctions décisionnelles et exécutives.

  • Renforcer : stimuler et améliorer les fonctions cognitives et physiologiques d'un individu au-delà de ses capacités de base, et apporter ainsi des changements considérables en matière d’efficacité opérationnelle, de préparation et de formation. Applications : amélioration sensorielle (voir mieux de plus loin ou mieux entendre), traitement plus rapide de l’information, prise de décision plus rapide et plus efficace, acquisition plus efficace des apprentissages et du langage, effort et endurance physiques accrus. Ce qui est vrai pour des capacités individuelles pourrait également être vrai pour le potentiel des groupes. La biotechnologie cognitive pourrait être utilisée pour renforcer les capacités d'une unité au travers de l’intelligence distribuée – tous les membres de l’unité voient et savent ce que chacun des membres voit et sait –, ce qui permet de réduire le « brouillard de guerre », d’améliorer la rapidité de la prise de décision, et de favoriser l’acquisition et l’assimilation plus rapides de nouvelles techniques et technologies de combat.

  • Remplacer : développer (et éventuellement substituer) les fonctions mentales et physiques au-delà des limites du potentiel humain. Les connexions sensorielles pourraient être remplacées par des interfaces informatiques, ce qui rendrait les êtres humains indépendants de leurs cinq sens naturels. La communication verbale pourrait être remplacée par la télépathie assistée par ordinateur, ou par des téléchargements de données. L'action physique pourrait être remplacée par des robots télécommandés ou par des drones « Loyal Wingman » contrôlés par la pensée de l’opérateur. Il s’agit là peut-être du type d’évolution le plus futuriste que l’on puisse imaginer, étant donné que la plupart des travaux de recherche-développement n’en sont qu’à leurs débuts. Il est important de noter qu’une telle évolution ne fait pas totalement abstraction des interactions humaines : si tel était le cas, il s'agirait alors d’une autre forme d'automatisation. Ici, c’est une question de fusion entre biologie humaine et activation mécanique.

La distinction entre ces trois types d'applications pourrait s'avérer utile pour fixer les priorités en vue de recherches ultérieures, d'investissements dans les développements technologiques et d’une adoption à des fins opérationnelles. Cela pourrait en outre aider à définir les principes d’une utilisation responsable, sachant que les trois catégories présentent des risques techniques et des incertitudes éthiques à des degrés divers.

État actuel et potentiel futur de la biotechnologie cognitive

Les recherches en biotechnologie cognitive concernent actuellement trois grands domaines : les technologies biophysiques, les technologies biochimiques et les technologies comportementales. Il est difficile de prédire comment ces technologies vont évoluer, beaucoup d’entre elles étant encore toutes nouvelles. Elles pourraient cependant remettre en cause les hypothèses actuelles quant à l’évolution de la société civile, de l’économie et des affaires militaires. Par conséquent, il est dans l’intérêt de l’Alliance de rester attentive à la percée des technologies et des applications les plus susceptibles d’affecter ou de perturber les structures et la doctrine actuelles de défense. Par ailleurs, il importera d'orienter les premiers investissements dans ce secteur vers les domaines particulièrement prometteurs pour l’Alliance, ou vers ceux qui sont les plus à même d’impacter sa compétitivité.

Technologies biophysiques

Les avancées dans le domaine de la biophysique concernent principalement les interfaces cerveau-machine (ICM), qui peuvent être insérées directement dans le corps humain ou via une stimulation électrique transcrânienne à courant continu (tDCS). La tDCS est une forme de neuromodulation qui utilise un courant continu transmis via des électrodes placées sur la tête, lesquelles peuvent être portées ou retirées à volonté. Alors que les ICM ont été élaborées à l’origine pour fournir des technologies d'assistance (telles que des prothèses de bras ou des fauteuils roulants contrôlés par la pensée), les récents développements en matière de bidirectionnalité ont favorisé les sensations améliorées, par exemple les yeux bioniques ou d'autres améliorations en matière de connaissance de la situation. D'autres applications de ces technologies pourraient aboutir au contrôle mental d’aéronefs ou de systèmes de véhicules terrestres, de drones ou de missiles guidés par la pensée, ou à la mécanisation de soldats via des exosquelettes et des capteurs avancés.

 Les exosquelettes peuvent améliorer les capacités physiques d’un soldat, en lui permettant de courir plus vite, de soulever des objets plus lourds et d’atténuer la pression exercée sur le corps.
Crédit photo 1 : © Lockheed Martin
Crédit photo 2 : © Army Technology

Les exosquelettes peuvent améliorer les capacités physiques d’un soldat, en lui permettant de courir plus vite, de soulever des objets plus lourds et d’atténuer la pression exercée sur le corps.

Crédit photo 1 : © Lockheed Martin

Crédit photo 2 : © Army Technology

Dans le même temps, les applications tDCS ont montré qu’elles pouvaient réguler directement le cerveau humain, c’est-à-dire agir sur les fonctions exécutives du cerveau, sur les mécanismes d'apprentissage, sur la mémoire, sur le langage, sur la perception sensorielle et sur les fonctions motrices. Les travaux actuels en matière de tDCS s’intéressent au rétablissement après un syndrome de stress post-traumatique et au traitement d’affections mentales telles que les troubles obsessionnels compulsifs. Mais cette technologie permet également d’accroître les capacités cognitives et physiques des soldats afin de leur permettre d’analyser des scénarios plus facilement et plus rapidement, de conserver et de retrouver des souvenirs avec une plus grande acuité, de moduler les sensations de douleur, d’améliorer leur autoprotection psychologique, et d’intégrer plus rapidement la mémoire musculaire et les facultés motrices. La tDCS a un autre champ d'application, assez controversé : la possibilité de regarder à l’intérieur de l’esprit de l’utilisateur, d’afficher et de raviver des souvenirs sur un moniteur externe, voire d'insérer des souvenirs et des images synthétiques dans l’esprit.

Technologies biochimiques

Les recherches en biochimie portent sur les améliorations de la physiologie humaine et des fonctions cognitives au moyen de médicaments, de modifications génétiques et de dérivés biologiques. Les combinaisons de composés nootropiques, tant naturels que synthétiques, ont démontré leur aptitude à rééquilibrer et à optimiser la neurochimie, le but étant d’améliorer le fonctionnement et l’efficacité du système cérébral et nerveux. Ces composés aident à stimuler la vivacité d’esprit et l’attention, à accélérer le temps de réaction, à développer l’endurance et la résilience mentale, à réduire l’appréhension et la peur, et à améliorer la dynamique de groupe et la coordination. Parmi les applications thérapeutiques possibles, on peut citer le traitement de la dépression, du syndrome de stress post-traumatique, de la perte de mémoire et de la démence.

Technologies comportementales

Les recherches dans le domaine des technologies comportementales visent à modifier et à améliorer les fonctions cognitives et motrices au moyen d’algorithmes d'apprentissage, de la réalité virtuelle ou du biofeedback. La réalité virtuelle a déjà démontré son utilité pour la formation des pilotes, des équipages de chars et des soldats de l’infanterie. L'acuité mentale peut être améliorée par la formation et par des algorithmes de ludification, tandis que le comportement et les habitudes personnelles peuvent être modifiés par des méthodes d'apprentissage par renforcement. Les applications concernent à la fois l’amélioration et le rétablissement, comme le montrent les avancées récentes dans le traitement du syndrome de stress post-traumatique et des troubles du comportement.

 Démonstration d’un simulateur de combat, forme de traitement du syndrome de stress post-traumatique – Walter Reed National Military Medical Center à Bethesda, Maryland, États-Unis.
Crédit photo : © U.S. Army

Démonstration d’un simulateur de combat, forme de traitement du syndrome de stress post-traumatique – Walter Reed National Military Medical Center à Bethesda, Maryland, États-Unis.

Crédit photo : © U.S. Army

L’intégration de ses données cognitives et physiologiques en temps réel (par exemple, mesures de l’attention, rythme cardiaque, etc.) ouvre de nouvelles perspectives pour ce qui est de stimuler les performances physiques et cognitives d’une personne. Des stimuli motivationnels peuvent lui être renvoyés en fonction de son état physiologique et mental via des algorithmes dérivés de l’apprentissage automatique. La perspective d’avoir, sur votre montre intelligente Fitbit, un coach personnel qui vous motive et vous guide pour atteindre des performances maximales n’est peut-être pas si éloignée. Le regroupement, dans de grands ensembles de données, d’informations anonymisées tirées des résultats de performances individuelles permettrait d’améliorer encore ces algorithmes. Le résultat ? Une montre Fitbit qui vous connaît peut-être mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

Questions éthiques et utilisation responsable

Dans le domaine de la biotechnologie cognitive, plusieurs aspects éthiques pourraient se révéler bien plus complexes que ceux liés à l’intelligence artificielle. D’abord, il y a la question de la capacité d'action d’une personne (agentivité). Si la biotechnologie cognitive est capable de motiver, de faciliter, voire de contrôler la prise de décision et la capacité d’action d’une personne, quelles sont alors les limites de la responsabilité individuelle ? Les soldats sont-ils responsables de leurs actes lorsqu’ils sont sous l’influence de la biotechnologie cognitive avancée, et dans quelles circonstances ?

Dans le même ordre d’idées, comment l’Alliance s'assure-t-elle que le consentement des individus chargés d’utiliser la biotechnologie cognitive est dûment sollicité ? Une telle technologie peut être invasive, tant physiologiquement que mentalement, et être à l'origine de dommages, compte tenu en particulier du fait que nous n’en mesurons pas pleinement les conséquences involontaires.

En outre, des questions importantes liées au respect de la vie privée se poseront une fois que ces technologies pourront s’introduire dans notre esprit et visualiser nos pensées et nos souvenirs les plus intimes. Quelles sont les limites de telles recherches ? Comment protéger les données physiologiques et cognitives ? Et qui est habilité à les stocker et à en contrôler la diffusion, ou à les supprimer ? De manière plus générale, quels moyens de protection aurons-nous contre le risque de manipulation mentale, d’effacement de contenu cognitif et de reprogrammation ?

Pour un passage concluant à la biotechnologie cognitive, l’Alliance aura besoin de bien réfléchir aux principes et pratiques propres à couvrir ces considérations éthiques, étant donné que l’adoption et l’intégration de cette technologie nécessiteront le consentement et l’acceptation des gouvernements des pays de l’Alliance et de leurs sociétés au sens large. Comme pour l’intelligence artificielle, l’Alliance et les gouvernements de ses pays membres devront élaborer des principes d'utilisation responsable, et aborder des questions telles que la vie privée, le consentement, la légalité, la responsabilité et la gouvernabilité.

Cet article est le troisième d’une mini-série sur l’innovation, qui présente les technologies que les Alliés cherchent à adopter et les opportunités que celles-ci représentent pour la défense et la sécurité de l’Alliance.

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