EAPC
Conference
10 years of Partnership and Cooperation
NATO HQ
09:00 hours
26 October 2001
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Le
partenariat,
fondement de la sécurité européenne
Discours
par Jan Krzysztof Bielecki
ex-Premier ministre de la Pologne
Mesdames,
Messieurs,
Je voudrais, pour commencer, rappeler un événement
qui s'est déroulé voici plus de 20 ans, en septembre
1981, dans une salle de sport de Gdansk, au cours du premier
Congrès de Solidarité (Solidarnosc). Il s'agissait
du congrès d'une opposition politique et nationale qui
se faisait passer pour un mouvement syndical. Mais c'était
aussi le premier mouvement de masse organisé depuis 1956,
l'année de la révolution hongroise, qui s'opposait
au communisme et qui, plus important encore, et à la
différence de l'expérience hongroise, rejetait
sciemment le recours à la force. Son avenir ne semblait
guère prometteur : les autorités communistes devenaient
plus agressives, et l'Union soviétique exigeait avec
une véhémence croissante des mesures énergiques
face à la "contre-révolution". C'est
à cette réunion que l'on a entendu pour la première
fois - et vivement applaudi - le "Message aux travailleurs
de l'Europe de l'Est". Alors que le général
Jaruzelski et son état-major mettaient les touches finales
à leur loi martiale, les travailleurs et les intellectuels
réunis à Gdansk affirmaient leur solidarité,
leur partenariat et leur coopération avec leurs amis
d'Europe de l'Est : "Nous soutenons ceux qui parmi vous
ont décidé de s'engager sur la voie difficile
de la lutte pour un mouvement syndical libre. Nous sommes certains
que, très bientôt, vos représentants et
les nôtres pourront se rencontrer." Vous pourriez
difficilement trouver un meilleur exemple d'isolement total
par rapport à la réalité. Même l'historien
officiel de Solidarité devait écrire, plus d'un
an après, dans un samizdat, que ce message était
une "preuve d'un messianisme totalement divorcé
de la realpolitik".
Mais il avait tort, même s'il était loin d'être
seul à le croire. Moins de huit ans plus tard, un électricien
des chantiers de Gdansk, avec sa moustache désormais
célèbre et qui devait devenir le président
d'une Pologne libre, était assis à une table ronde,
pour négocier les conditions de la remise du pouvoir
par les communistes. Une version moderne du printemps des nations
avait commencé. Dans cette révolution essentiellement
pacifique, l'esprit du message de 1981 a joué un rôle
important. Et tandis que je réfléchis au rôle
du partenariat en tant que fondement de la sécurité
européenne au cours de la décennie écoulée,
je voudrais poser une question, et c'est celle-ci : cet esprit
a-t-il survécu aux années qui ont suivi, années
marquées par de profondes mutations politiques, sociales
et économiques, des guerres et des conflits locaux, et
une restructuration fondamentale de l'espace européen
de sécurité ?
Il n'est plus possible, aujourd'hui surtout, d'examiner cette
question dans un esprit de ravissement et d'optimisme enfantins.
Au cours de ces dix années, nous avons traversé
ensemble trop d'événements, heureux et malheureux,
pour pouvoir retenir la possibilité d'un optimisme au
rabais. Tant que les guerres dans les Balkans jettent une ombre
sur le progrès de l'Europe et l'unification du continent,
tant que l'effusion de sang dans le Caucase continue de troubler
nos consciences, et tant que nous ne voyons pas la fin de la
guerre froide dans le Haut-Karabakh (qui n'est plus, heureusement,
une guerre ouverte), nous ne pouvons pas nous installer confortablement
et contempler avec plaisir les résultats de la défaite
pacifique du totalitarisme. Aujourd'hui, les événements
du 11 septembre ont marqué nos vies d'une empreinte indélébile.
Dans la situation actuelle, nous tous, pays membres de l'OTAN
et pays partenaires, notre communauté tout entière,
sommes engagés à des degrés divers dans
la lutte contre le mal qui s'est manifesté, le 11 septembre,
de manière si terriblement destructrice et inhumaine.
Nos réalisations passées sont clairement visibles;
nos interrogations doivent donc porter sur le présent
et sur l'avenir. Lorsque, il y a plusieurs années, analysant
les premières phases, prometteuses mais difficiles, du
processus de transformation en Europe centrale et orientale,
Timothy Garton Ash évoquait le paradoxe de la transformation
de Tanormalité normale" que constituait le communisme
en la "normalité anormale" que constitue la
démocratie, ce paradoxe pouvait être perçu
comme un raccourci spirituel pour décrire un processus
qui, globalement, a été incroyablement positif.
Après des décennies de contrainte et d'oppression
intérieure, et après la destruction des notions
élémentaires de société civile et
d'économie de marché en Europe centrale et orientale,
nous nous trouvions en face de la "normalité anormale".
Notre réalité était anormale en ce sens
qu'elle nous mettait au défi de comprendre la "normalité"
apparue après 1989. Nous, c'est-à-dire les membres
des sociétés d'Europe centrale et orientale, avons
relevé avec enthousiasme ce défi. Mais, si nous
nous souvenons de la décennie écoulée,
et des événements du 11 septembre, une autre question
se pose, qu'il est impossible d'éluder, et qui pourrait
se transformer en un nouveau défi : cette "normalité
anormale" pourrait-elle avoir un sens moins positif? Pourrait-elle
représenter une menace à laquelle nous devons
faire face aussi rapidement et aussi efficacement que possible?
La transition de "l'anormalité normale" à
la "normalité" plutôt qu'à la
"normalité anormale" serait-elle maintenant
menacée? Et dans ce cas, comment pouvons-nous nous opposer
à cette menace?
Le partenariat auquel nous songions, au cours des premiers
mois et des premières années de liberté
de la Pologne, nous paraissait devoir être une politique
pour les bons comme pour les mauvais jours. A l'époque,
en 1989 et 1990, lorsque nous imaginions les mauvais jours,
nous pensions à la persistance des forces représentant
le passé négatif d'une Europe divisée,
quelque affaiblies que ces forces aient pu être. Cela
signifiait que le partenariat ne pouvait pas constituer un programme
minimaliste, exigeant simplement une coordination des intérêts.
Il devait mettre en question ces intérêts, et les
redéfinir sur une base nouvelle. Il devait maximiser
les valeurs, et exprimer le courage et la réflexion dans
l'action concrète.
Après notre arrivée au pouvoir, et alors que
nous étions toujours limités par les termes de
notre compromis avec les communistes, nous avons dû regarder
activement autour de nous, dans notre propre région,
d'autant plus que l'ordre ancien subsistait dans notre voisinage
immédiat. Nous savions que nous serions confrontés
à des temps difficiles si nous restions seuls. En un
mot, notre cur et notre esprit étaient orientés
dans une même direction : le partenariat et la coopération
les plus étroits possibles avec les forces qui, dans
la région, étaient les plus proches de nous sur
le plan politique. L'histoire de cette coopération, à
Prague, à Kiev, à Vilnius et même à
Moscou, est encore à écrire. La raison imposait
le gradualisme, ainsi qu'une démarche pas à pas
pour le développement, parmi les démocraties occidentales,
d'un soutien politique international au processus de transformation
qui venait de commencer. Que le premier discours du Premier
ministre, M. Mazowiecki, ne comportât aucune référence
à l'adhésion à l'OTAN ou à la construction
d'une nouvelle forme de communauté euro-atlantique ne
devrait donc surprendre personne. Cela devait constituer une
étape ultérieure. Cette démarche ne constituait
toutefois pas un signe d'habileté ou de conspiration,
mais elle s'inscrivait dans un processus d'apprentissage de
nouvelles conditions et de nouvelles formes de partenariat,
auprès d'élites et d'hommes politiques, de l'Est
comme de l'Ouest. Lorsqu'en 1991, en ma qualité de Premier
ministre, j'évoquais la nécessité d'élargir
la sphère de protection de l'OTAN, nous ne faisions que
les premiers pas le long de ce nouveau chemin. On pourrait parler
d'un type particulier de formation sur le tas.
Il me semble qu'il nous a été plus facile de
comprendre la dynamique des événements dans notre
environnement immédiat. Nous avons élaboré
de nouvelles formes de partenariat, comme en témoigne
le succès de la coopération entre la Pologne,
la Tchécoslovaquie et la Hongrie, qui a conduit d'abord
à la dévalorisation, puis à la dissolution
du Pacte de Varsovie, quelques semaines avant le putsch de Yanaev
à Moscou. Malgré ses vicissitudes, la tradition
de cette coopération a survécu jusqu'à
aujourd'hui, et se poursuit sous les auspices du groupe quadripartite
de Visegrad. Je le dis sans hésitation aucune, la plus
grande réussite de notre soutien politique en faveur
de l'indépendance de l'Ukraine a été sa
reconnaissance immédiate, par mon gouvernement, dès
que ce fut possible.
Il ne fait pas de doute que la construction d'un partenariat
avec nos plus grands voisins, l'Allemagne et la Russie, représentait
pour nous le principal défi.
S'il m'est permis d'invoquer ici le Tout-Puissant, je voudrais
dire que je considère que la nouvelle ouverture de notre
politique vis-à-vis de l'Allemagne, tant avant qu'après
sa réunification, a été ni plus ni moins
un miracle. Notre partenariat avec ce grand voisin était
handicapé, à un point qu'il est difficile d'imaginer,
par un passé historique malheureux. Un partenariat ordinaire,
"minimaliste", n'aurait pas permis de réaliser
grand chose. Il fallait y ajouter un élément de
folie inspirée, un effort de volonté, et une mobilisation
des efforts autour de valeurs, non seulement pour abattre les
craintes et la méfiance parmi nos partenaires dans les
négociations politiques, mais aussi les craintes et les
angoisses au sein de notre propre société. Nous
avancions dangereusement, sur une corde raide, entre approbation
méfiante et accusations virtuelles de trahison nationale.
Nous avons eu la chance de trouver de bons partenaires, qui
ont su apprendre aussi vite que nous. Nous avons aussi obtenu
d'autres soutiens, non seulement celui des Etats-Unis, de la
France et de la Grande-Bretagne, mais aussi celui de Gorbatchev
en Union soviétique. Nous avons gagné, et cette
victoire, nous l'avons remportée avec les Allemands et
avec l'Europe.
Je ne crois pas qu'il me faille convaincre qui que ce soit que
la Russie représente un chapitre à part dans l'histoire
de la Pologne. Mais même dans le cas de la Russie - complexe
et difficile, mais d'une certaine manière différent
de celui de l'Allemagne - nous avons eu la chance d'avoir en
face de nous des hommes politiques raisonnables et rationnels
: d'abord Gorbatchev puis, à partir de l'automne 1991,
Eltsine. Le processus de renforcement de notre partenariat avec
la Russie n'est pas encore achevé, et les mesures concrètes
prises par le Président Poutine sont une source d'espoir
et constituent un fondement solide sur lequel édifier
un nouveau partenariat.
Chacun des pays d'Europe centrale et occidentale peut écrire
sa propre histoire de l'établissement de nouvelles bases
et de nouvelles formes de partenariat. Ces histoires trouveraient
leur image inversée dans les nouvelles histoires des
pays d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord. Il faut
dire que l'effondrement de l'Union soviétique et l'émergence
de nouveaux Etats s'inscrivent aussi dans ce processus. Le divorce
pacifique entre les Tchèques et les Slovaques a suscité
l'espoir que, comme la plus grande partie de l'ex-Union soviétique,
d'autres lieux parviendraient également à connaître
une vie paisible par le biais de séparations parfois
douloureuses. Les guerres sauvages qui ont éclaté
dans les Balkans, associées à l'effondrement de
la Yougoslavie, ont mis un terme à ces espoirs. Le nationalisme,
joint à l'intolérance et au fanatisme religieux,
nous a dévoilé un nouveau type de menace, qui
ne se manifestait alors qu'à une échelle régionale.
Nombreux sont ceux qui ont caressé l'illusion que nous
assistions simplement aux soubresauts d'agonie d'un système
totalitaire. Mais tel n'était pas le cas : il suffit
de porter notre regard sur la Macédoine, sur les mouvements
fondamentalistes islamistes qui sévissent à travers
l'Asie centrale, ou même sur le radicalisme populiste
de droite qui se développe dans de nombreux pays d'Europe
occidentale, centrale et orientale, quelque contenu ou informe
qu'il puisse être aujourd'hui.
Il semble que nous commencions seulement maintenant à
nous rendre compte que des phénomènes ou des processus
que nous considérions comme isolés font en réalité
partie d'un ensemble unifié. Nous avions abordé
les problèmes régionaux et sous-régionaux
comme des "cas individuels" dont le règlement
pouvait nécessiter des efforts politiques (et financiers)
mais ne représentaient pas un défi pour l'Europe,
dénomination qui, fréquemment, désigne
implicitement l'Europe occidentale.
Le moment approche à grands pas où il nous faudra
commencer à envisager l'Europe comme une seule entité,
et aussi, à une échelle plus large, comme un acteur
sur la scène mondiale. Si je ne me trompe, cela signifiera
que les différends et les conflits dans lesquels nous
nous sommes impliqués jusqu'à présent seront
petit à petit considérés comme ayant un
caractère essentiellement régional. Ne soyons
toutefois pas trop sévères dans notre autocritique.
Il se peut que l'expérience précommuniste de l'Europe
centrale et orientale, et aussi celle qu'elle a acquise au siècle
dernier, dominé par le fascisme et le communisme jusqu'en
1945 et ensuite par les conflits idéologiques, politiques
et économiques entre communisme et démocratie,
ait conféré à cette partie du monde un
sens particulièrement aigu des concepts de partenariat,
de coopération, de communauté, d'équité
et de primauté du droit. Le partenariat peut être
une concession, ou le résultat d'un compromis, ou une
manière d'exécuter un contrat. Il peut aussi être
quelque chose de plus ambitieux : une façon de vivre,
un mode de fonctionnement dans un monde divisé selon
des critères différents. Dans ce second sens,
le partenariat est un concept proche de ceux de la solidarité
(avec un "s" minuscule) et de la communauté;
il est une prescription et un antidote à la division.
La façon dont la Pologne perçoit le partenariat
et son association à la sécurité européenne
découle indubitablement de cette seconde interprétation,
plus profonde (voire organique). Si nous repensons aux échanges
de vues et aux discussions que nous avons eus à cet égard
- dans le cadre, par exemple, de notre adhésion au PPP
tout d'abord, et à l'OTAN ensuite - nous nous souviendrons
sans difficulté qu'ils se rapportaient tant à
l'extension de la sphère de protection de l'OTAN et à
la stabilité politique et militaire de la région
au sein de la nouvelle Europe, qu'à l'effacement des
principales divisions créées au cours des cinquante
années écoulées. Il importe de se rappeler
que, s'agissant des différences liées au bien-être
matériel, à la prospérité ou à
d'autres facteurs de cette nature, ces divisions étaient
enracinées bien plus profondément dans le passé.
La discussion relative à l'adhésion au PPP et
à l'OTAN ne tournait pas exclusivement, ni même
essentiellement, autour de la question de savoir si nous avions
ou non peur de la Russie. Je ne veux pas non plus exagérer
ni éviter ce sujet, mais je crois pouvoir affirmer que
l'enjeu n'était pas simplement le bien-être et
la sécurité des Polonais, des Tchèques
et des Hongrois, mais qu'il s'agissait de l'unité de
l'Europe. D'une manière plus générale,
il fallait pouvoir s'affranchir des contraintes du cadre existant,
résultat du conflit entre démocratie et totalitarisme.
Le fait qu'il s'agissait de discussions amicales avec des partenaires
de l'Ouest n'a pas rendu les débats moins âpres.
Il faudrait beaucoup de temps pour en faire le compte rendu,
mais si je devais en résumer la substance en quelques
mots, je reprendrais l'expression que j'ai utilisée tout
à l'heure : formation sur le tas. Ensemble, peuples des
deux parties de l'Europe et d'outre-Atlantique, nous avons appris
qu'il ne faut pas voir dans le partenariat une manuvre
technique, que beaucoup interpréteraient comme une façon
de garder les problèmes en suspens, ni une forme de rejet.
Au contraire, s'il fallait donner au partenariat un sens, on
le définirait comme un processus destiné à
la formulation d'objectifs, de critères d'évaluation
et de critères de performance, et à la prise de
décisions. Mais pour que cela puisse se concrétiser,
nous devons pouvoir faire appel aux mêmes valeurs fondamentales,
car la réunion de ce qui a été un jour
divisé par la force représente plus que l'entretien
de relations correctes, voire très bonnes, entre des
Etats. Ceux qui ont critiqué l'élargissement de
l'OTAN n'ont pas été capables ou n'ont pas voulu
comprendre cette réalité fondamentale. Mais soyons
honnêtes : ils n'ont pas affiché leur réticence
avec trop d'agressivité.
Le partenariat pris dans cette acception ne devait exclure
personne a priori, sauf, bien sûr, les dictatures, qui
n'étaient pas très nombreuses dans l'espace euro-atlantique
en 1989. Il n'excluait naturellement pas la Russie. Au contraire,
il fut l'une des manières de forger une nouvelle relation
avec ce pays, celui-ci y trouvant quant à lui une façon
d'obtenir la place qu'il méritait en Europe. Lorsque
je réfléchis à nos relations avec ce grand
pays, plus de deux ans après avoir adhéré
à l'OTAN, j'observe que nos contacts, loin de s'être
détériorés, ont plutôt gagné
en qualité. Ce qui était impossible hier, ou représentait
un sujet tabou, peut aujourd'hui être débattu,
voire réglé. Ce résultat peut-il être
considéré comme procédant du miracle? Loin
s'en faut. La logique du partenariat, la logique de la communauté
européenne et celle des actions de l'OTAN et d'autres
organisations européennes montrent clairement que la
décennie qui vient de s'achever n'avait rien à
voir avec un jeu où l'un gagne et l'autre perd. L'élargissement
de l'OTAN, qui est un élément dans la création
d'une communauté européenne plus large, doit davantage
être considéré comme une stratégie
où toutes les parties sont gagnantes. Mais à vrai
dire, cet élargissement ainsi que tous les autres éventuels
élargissements futurs ne sont en réalité
qu'un fragment d'un processus plus large dans lequel l'Union
européenne va être amenée à jouer
un rôle de plus en plus dynamique et de plus en plus marquant,
y compris dans une dimension politique et militaire. Dans le
cadre de ce processus, il reste de la place pour une coopération
stratégique entre l'OTAN, l'Union européenne et
la Russie.
Des spécialistes du partenariat venant d'horizons divers,
y compris nos ambassadeurs auprès de l'OTAN, de l'Union
européenne, de l'OCDE et à Strasbourg, ont tendance
à se lasser de voir l'Europe ressembler progressivement
à un assemblage d'institutions interdépendantes.
Leurs plaintes ne sont pas entièrement sans fondement,
surtout si nous pensons à l'efficacité du fonctionnement
de ces institutions, et en particulier à l'efficacité
de la coopération entre celles-ci. Mais en même
temps, la densité des relations mutuelles tend à
montrer que l'institutionnalisation du partenariat est un fait
accompli, et qu'y consacrer l'argent du contribuable n'est pas
considéré comme une extravagance. Au cours de
la décennie écoulée, la situation a changé
du point de vue qualitatif.
Il y a dix ans, en Pologne, nous considérions le partenariat
comme la réponse à apporter aux bons comme aux
mauvais jours. En dépit des différends et des
conflits locaux dont j'ai déjà parlé, les
dix dernières années ont, dans l'ensemble, été
bonnes. C'est uniquement grâce à cela que nous
avons pu consacrer du temps non seulement à des questions
d'une importance stratégique, mais aussi à des
futilités (des problèmes importants en soi, mais
néanmoins futiles). Et nous n'étions pas les seuls.
Le fameux conflit de la banane a montré que même
l'Union européenne et les Etats-Unis pouvaient consacrer
du temps et de l'énergie au règlement d'un conflit
dont on pourrait dire, en paraphrasant Keynes, que malgré
le coût qu'il représente, il peut devenir un luxe
que nous avons les moyens de nous offrir, simplement si nous
le voulons.
Cette période s'est clôturée lorsque le
premier avion a heurté le World Trade Centre. Nous ne
savons pas encore comment la situation va évoluer sur
le front du conflit militaire contre les terroristes, ni à
l'échelle mondiale, au-delà de la chasse à
Ben Laden. Nous pouvons toutefois affirmer que nous entrons
très probablement dans une période difficile,
et que le temps du partenariat des mauvais jours est arrivé.
Le moment que nous vivons nous fait réfléchir
à nouveau à nos principes et à nos valeurs
de base, aux éléments fondamentaux. Surtout lorsque
nous devons réagir à des phénomènes
et à des processus qui, tant au niveau théorique
qu'au niveau politique, sont beaucoup plus complexes que la
simple dichotomie de la guerre froide, de la démocratie
contre le totalitarisme. Venir à bout des terroristes,
détruire leur infrastructure logistique et financière
et neutraliser leurs complices est la partie opérationnelle
de notre mission. Ce combat, qui est en cours, doit être
mené sans la moindre hésitation. La seconde partie
de notre mission est le combat contre nous-mêmes, afin
que nous ne nous laissions pas envahir par le désir de
représailles et de revanche. Il ne s'agit pas d'un problème
qui se pose aux gouvernements, du moins pas essentiellement.
Il s'agit de nous-mêmes, de notre manière de voir
le monde et de voir les autres peuples. Les pièges sont
évidents. Il n'y a à cela qu'une réponse
: protéger et étendre l'espace démocratique.
C'est là aussi la réponse à apporter aux
sentiments chauvinistes et populistes en Europe même.
La troisième partie de notre mission n'est pas nouvelle
non plus, elle exige de nous en définitive que nous trouvions
une réponse concrète, pas tant au problème
de la misère, qu'à celui du sentiment de désespoir
qui mine des centaines de millions de personnes.
Permettez-moi de vous relater brièvement une anecdote,
empreinte d'héroïsme, qui s'est déroulée
le mois dernier au World Trade Centre. Elle nous permettra de
considérer le terme "partenariat" dans une
perspective différente.
Peut-être aurez-vous déjà entendu parler
des six hommes qui sont montés dans un ascenseur de la
tour n° 1 du World Trade Centre le 11 septembre au matin.
Leur ascenseur filait à toute vitesse vers le haut de
la tour lorsque, après une minute, il s'est brusquement
arrêté puis a amorcé un plongeon. Quelqu'un
a appuyé sur un bouton d'arrêt d'urgence. Un peu
plus tard, de la fumée a commencé à s'infiltrer
dans l'ascenseur. L'un des hommes a essayé d'ouvrir la
trappe au plafond, d'autres ont écarté les portes
de la cabine parvenant à les ouvrir à l'aide du
long manche en bois d'une raclette de laveur de vitres appartenant
à l'un des six hommes.
J'hésite maintenant à mentionner le nom de ce
laveur de vitres, car vous comprendrez alors pourquoi j'ai été
interpellé à ce point par cette anecdote. Son
nom est Jan Demczur. Oui, c'est un Polonais.
M. Demczur et les autres hommes se sont vite rendu compte que
l'ascenseur s'était arrêté au cinquantième
étage, où, normalement, il ne s'arrête pas.
Il n'y avait pas de porte. Pour s'échapper, il fallait
en creuser une. M. Demczur, qui avait travaillé dans
la construction à l'époque où, immigré
polonais, il venait d'arriver aux Etats-Unis, a vu que le mur
était fait de Placoplâtre. Il savait qu'il y avait
moyen de le découper avec un canif bien aiguisé.
Bien sûr, personne n'avait de canif. Ils avaient néanmoins
la raclette de M. Demczur, dont un bord est métallique.
Pendant les trente minutes qui ont suivi, les hommes se sont
relayés pour scier la paroi et tailler un orifice dans
le mur. Finalement, ils se sont retrouvés dans des toilettes,
au grand étonnement de plusieurs pompiers. Tous se sont
empressés de descendre les escaliers et de gagner la
rue, tout juste cinq minutes avant que la tour s'effondre.
Dans ces cas-là, comme bien souvent, le partenariat sauve des
vies. Si on réfléchit après-coup à la façon
d'adopter l'attitude du brave M. Demczur face aux défis auxquels
l'Europe est confrontée, il va également de soi que le partenariat
exige aujourd'hui de nous une vision claire, parfois empreinte de grandeur,
une capacité de poser des questions et de donner des réponses
avec une même audace. Cela ne concerne pas seulement notre pays
ou notre région, cela concerne le monde entier. Il s'agit de valeurs
que Jésus, Mahomet, Moïse et Bouddha ne contesteraient jamais
: le droit des peuples à la dignité, à la liberté
et au libre arbitre. Ils sont de notre côté, mais nous devrons
le prouver.

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