Edition Web
Vol. 46 - No. 1
Printemps 1998
pp. 32-35

L'avenir de l'initiative mditerranenne de l'OTAN

Nicola de Santis

Bureau de l'information et de la presse de l'OTAN




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L'avenir de l'initiative mditerranenne de l'OTAN a fait l'objet d'une intressante tude prsente par le centre de recherche amricain, RAND, aux autorits et personnalits politiques et militaires de l'Alliance, ainsi qu'aux reprsentants des six pays partenaires du dialogue sur la Mditerrane, lors d'une confrence de haut niveau qui s'est tenue Rome en novembre dernier. Co-parraine par l'OTAN et par le Centro Militare di Studi Strategici de Rome, cette confrence a t ouverte par M. Romano Prodi, Premier ministre italien. M. Solana, Secrtaire gnral de l'OTAN, a prononc le discours d'orientation aux cts d'autres participants minents tels M. Beniamino Andreatta, ministre de la Dfense d'Italie, M. l'Ambassadeur Sergio Balanzino, Secrtaire gnral dlgu de l'OTAN et le Gnral Wesley Clark, Commandant suprme des forces allies en Europe (SACEUR). Nicola de Santis, Officier de liaison auprs de l'OTAN pour l'Italie et administrateur pour les pays du sud-est de la Mditerrane, galement coordinateur de la confrence, prsente les grandes questions souleves et quelques-unes des propositions avances Rome.


Le prince hritier Hassan de Jordanie ( gauche) arrivant au sige de l'OTAN pour s'entretenir avec M. Javier Solana, Secrtaire gnral.
Photo OTAN (26Kb)

Ces dix dernires annes, l'OTAN a consacr une grande partie de ses efforts l'extension de la stabilit l'Europe centrale et orientale. Au fur et mesure que les nouvelles dmocraties de l'Est vont se stabiliser et intgrer les institutions euro-atlantiques, l'OTAN va devoir dplacer son centre d'intrt pour se concentrer sur la rgion qui risque de poser les problmes de scurit les plus pressants, celle du pourtour mridional. Tel est le point de dpart d'une tude approfondie qu'ont effectue quatre analystes de RAND, sur commande du ministre italien de la Dfense. Ce travail a t prsent aux autorits politiques et militaires de l'OTAN, ainsi qu' des repr-sentants des pays partenaires du dialogue sur la Mditerrane, de l'Union europenne, de l'Union de l'Europe occidentale et de l'Assemble de l'Atlantique Nord en novembre 1997. (1)

D'aprs cette tude, la rgion mditerranenne a acquis une importance stratgique croissante au cours de ces dernires annes et, compte tenu de l'instabilit grandissante de la zone sud-est du bassin mditerranen, les intrts vitaux de l'OTAN pourraient bien s'en trouver affects. Diverses propositions et recommandations sont donc avances l'appui de l'initiative mditerranenne de l'OTAN avec les six partenaires du dialogue sur la Mditerrane non membres de l'organisation : l'Egypte, Isral, la Jordanie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie.

Les fondements de la scurit en Mditerrane

C'est juste titre que les analystes de RAND se sont dmarqus de la tendance courante qui consiste traiter la rgion mditerranenne comme un " arc de conflit " et un foyer de tension. En effet, cette description simpliste ne rend pas bien compte des problmes qui se posent et met trop fortement en avant les aspects militaires " durs " de la scurit dans la rgion. Ils insistent, bien au contraire, sur le fait que les problmes rencontrs rsultent davantage de troubles politiques et de pressions socio-conomiques, et de l'instabilit et de la tension qui les accompagnent.

L'agitation politique de ces socits peut tre impute, d'une part, la difficult de concilier le dveloppement d'un pluralisme religieux, culturel et conomique avec l'mergence d'une socit civile plus active et, d'autre part, aux exigences qui en dcoulent en matire de droits civiques, de transparence et de succession politique. C'est pourquoi, mme si l'on tient compte de la croissance de mouvements radicaux et violents, dans la majorit des pays du sud-est du bassin mditerranen, la scurit est davantage une question de stabilit interne que de force militaire. En outre, l'instabilit que font natre les dsquilibres socio-conomiques peuvent avoir une incidence directe, sous forme de problmes de scurit " douce ", sur les intrts essentiels et le bien-tre des membres europens de l'OTAN.

Le problme risque de devenir pressant avec une population nord-africaine qui devrait passer d'environ 63 millions de personnes l'heure actuelle quelque 142 millions en 2025 et les normes consquences que cela aura sur l'emploi, le logement, la sant, l'alimentation, l'eau, les transports et les systmes de communication dans la rgion. En outre, environ 30 % de la population y aura moins de quinze ans. Au cours de la mme priode, la population des membres de l'OTAN du sud de l'Europe ne devrait crotre que de cinq millions. Il a t soulign, lors de la confrence, que ce dsquilibre dmographique pourrait entraner, au XXIe sicle, des flux migratoires massifs vers l'Europe du sud. Ce qui a des incidences, en matire de scurit intrieure et sociale, pour les pays d'Europe qui sont mal prpars absorber de grosses vagues d'immigrants. De surcrot, comme les vnements rcents l'ont bien montr en Italie, en dpit des efforts dploys pour limiter l'immigration clandestine, il est de plus en plus difficile de fermer la porte des migrants dsesprs qui cherchent mieux ailleurs.

Les vnements dans le sud-est du bassin mditerranen peuvent galement affecter directement la stabilit et le bien-tre de certains membres europens de l'Alliance en perturbant les importations d'nergie et le commerce. En effet, les ressources nergtiques de l'Europe proviennent pour une bonne part de cette rgion : 65 % de ses importations de ptrole et de gaz naturel passent par la Mditerrane bord d'environ 3 000 navires par jour ; 30 % du ptrole de l'Italie sont imports de Libye et 32 % de son gaz naturel viennent d'Algrie ; la France, l'Allemagne, la Grce, l'Espagne, la Turquie et le Royaume-Uni importent tous du ptrole libyen, tandis que du gaz algrien alimente la Belgique, la France, le Portugal et l'Espagne. En 1996, 74 % du gaz naturel de l'Espagne, contre 50 % pour l'Italie et 29 % pour la France, ont t imports de pays du Maghreb. Dans le sens inverse, les exportations europennes vers l'Algrie se sont leves six milliards de dollars en 1996, soit 67 % de ses importations ; elles ont reprsent 69 % pour la Tunisie, 66 % pour la Libye et 57 % pour le Maroc.

Quoiqu'elle ne fasse pas peser de menace militaire directe, il est clair que cette interdpendance a des implications, sur le plan de la scurit, pour l'Alliance. L'OTAN a dj adopt une conception de la scurit qui l'tend au-del des seuls risques militaires. Mais il se pourrait que les facteurs socio-conomiques prcdemment mentionns l'amnent affiner encore sa dfinition. Telles sont les conclusions des recherches de RAND, qui recommande l'OTAN d'amliorer la coopration avec les pays partenaires du dialogue sur la Mditerrane, en commenant par les questions qui touchent la scurit " douce ".

Cela ne signifie nullement que des problmes comme la prolifration des armes de destruction massive ne soient pas importants, bien au contraire. La prolifration des armes de destruction massive dans la rgion mditerranenne aura, dans les prochaines annes, des consquences directes sur la scurit des pays membres de l'OTAN, et elle pourrait avoir des effets dstabilisateurs dans la rgion en modifiant son quilibre stratgique. C'est pourquoi il est dans l'intrt de tous qu' terme une coopration soit mise en place, dans ce domaine, entre l'Alliance et ses partenaires du dialogue sur la Mditerrane, conformment l'objectif de l'OTAN de prvenir la prolifration des armes de destruction massive et de leurs vecteurs par la voie diplomatique.

Une politique mditerranenne cohrente



Trois diplomates d'Autriche, de Grande-Bretagne et du Luxembourg (de gauche droite) en mission de l'UE en Algrie s'adressant la presse leur arrive l'aroport d'Alger, le 19 janvier.
Reuters (53Kb)
Pour les chercheurs de RAND, la question n'est pas de savoir si l'OTAN devrait avoir une stratgie mditerranenne, mais plutt de savoir quels devraient tre les objectifs et le contenu de cette stratgie, et comment elle peut tre applique avec un maximum d'efficacit. Lors de la confrence de Rome, un large consensus s'est dgag quant la ncessit, pour l'OTAN, de mener une politique volontaire dans le bassin mditerranen, attendu que l'instabilit grandissante, dans le Sud, affectera invitablement ses intrts dans l'avenir, au fur et mesure que la distinction entre scurit en Mditerrane et scurit de l'Europe s'estompera.

Les dfis mergeant avec les changements en cours en Mditerrane demandent que les nombreuses initiatives europennes relatives cette rgion soient concertes. En effet, une meilleure coordination entre elles, et en particulier entre les deux principales, celles de l'Union europenne et de l'OTAN, est essentielle pour faire en sorte que leurs approches soient bien complmentaires et se renforcent mutuellement. La suggestion des analystes de RAND, pour rduire le risque de chevauchements et de doubles emplois, est que chaque institution se concentre sur ce qu'elle fait le mieux. Ainsi, les problmes socio-conomiques de la rgion seraient mieux traits dans le cadre du forum de l'UE.

Il ressort de l'tude que le Partenariat euro-mditerranen de l'UE, lanc Barcelone en novembre 1995, et le Dialogue sur la Mditerrane de l'OTAN sont complmentaires, puisqu'ils abordent des aspects diffrents des mmes problmes. Il est propos d'instaurer des liens institutionnels entre l'OTAN et l'Union europenne afin de mieux dvelopper la synergie et la coopration entre leurs deux initiatives. Ces liens pourraient, au dpart, prendre la forme d'un change de vues priodique entre le Secrtaire gnral de l'OTAN, le Prsident de la Commission de l'UE et les Commissaires concerns par le bassin mditerranen. Cela permettrait aux deux institutions d'tre informes de leurs activits respectives. Il conviendrait galement de renforcer les relations de travail entre les secrtariats des deux organisations afin de garantir le succs de cette entreprise.

Perception par l'opinion publique et politiques possibles

L'attitude l'gard de l'OTAN dans le sud-est de la Mditerrane est bien diffrente de celle qu'elle inspire en Europe centrale et orientale, o elle est juge trs positivement. Dans les pays du sud-est mditerranen, o l'on ne sait pas grand-chose de l'adaptation de l'Alliance au cours de ces dernires annes, l'OTAN reste largement perue comme une institution du temps de la Guerre froide qui se cherche un nouvel ennemi. C'est pourquoi la meilleure manire de changer cette perception est d'axer sa politique sur la scurit " douce ", en crant un climat de comprhension et de confiance mutuelles avant de passer la coopration militaire " dure ". Il faudrait concevoir des mesures visant favoriser la transparence et rduire le sentiment de menace, ainsi qu' amliorer la comprhension des politiques et objectifs de l'Alliance.

Pour cela, les domaines prioritaires dfinis par RAND incluent :

L'information de l'opinion publique

Les activits d'information de l'OTAN peuvent constituer un important outil de promotion du dialogue, de la comprhension et de la confiance. Il serait bon d'organiser davantage de confrences et sminaires internationaux autour du programme de l'OTAN et des questions de scurit dans le bassin mditerranen, ainsi que d'intensifier et de renforcer les liens avec les institutions de recherche et de dfense des pays partenaires du dialogue sur la Mditerrane. Il conviendrait galement d'augmenter le nombre de visites l'OTAN de personnalits de ces pays provenant des mdias, des parlements, des milieux universitaires ou de leurs principaux secteurs d'activits. Les autres recommandations incluent la publication de certains documents de l'OTAN en arabe, l'attribution de bourses des chercheurs des Etats partenaires du dialogue, l'accroissement des escales faites par des navires de la STANAVFORMED dans des ports de ces pays et un effort coordonn d'information de l'opinion publique au sujet des visites susmentionnes.

Les plans civils d'urgence

Il est aussi conseill d'intensifier la participation des pays partenaires du dialogue aux activits de planification d'urgence dans le domaine civil et aux cours dispenss sur ce thme l'Ecole de l'OTAN d'Oberammergau. En effet, la coopration aux PCU peut constituer une mesure de renforcement de la confiance et jeter les bases d'une coopration dans d'autres domaines.

La gestion des crises et le maintien de la paix

La coopration des activits de maintien de la paix, de gestion des crises et de soutien de la paix devrait elle aussi tre accrue, en faisant fond sur la participation de l'Egypte, de la Jordanie et du Maroc la SFOR, en Bosnie-Herzgovine, et les possibilits de participer des cours de maintien de la paix Oberammergau devraient tre largies. Les pays partenaires du dialogue pourraient galement tre invits envoyer des observateurs lors des exercices OTAN de maintien de la paix ou autres et envoyer des officiers assister certains exposs spciaux, au SHAPE, sur la gestion des crises, le maintien et le soutien de la paix.

Ces activits pourraient tre les premiers pas vers la mise en place, dans l'avenir, d'un certain niveau de coopration militaire dans les domaines de la gestion des crises, du soutien de la paix ou des exercices militaires, coopration qui devrait tre adapte aux besoins spcifiques des diffrents partenaires du dialogue.

Le programme gnral


M. Solana, Secrtaire gnral de l'OTAN ( gauche) et M. Beniamino Andreatta, ministre de la Dfense d'Italie, lors de la confrence de presse qui a suivi la Confrence de Rome, en novembre dernier.
AP (34Kb)

Au terme de la confrence, il est cependant apparu qu'auparavant il faut que l'OTAN reconnaisse l'importance de la scurit en Mditerrane dans son programme gnral et prenne des mesures afin de cooprer davantage avec les pays du dialogue sur la Mditerrane. Ce qui demandera des ressources supplmentaires. Certes, la formule de l'autofinancement pourrait s'appliquer un petit nombre d'activits, afin d'assurer une participation large et le succs du vaste ventail d'activits prcdemment dcrit, mais il faut que l'OTAN affecte des ressources financires accrues cet objectif.

A cet gard, il est encourageant de constater que la confrence de Rome a permis non seulement de mieux apprhender la dimension mditerranenne de l'architecture de scurit europenne, mais aussi de faire prendre davantage conscience de la ncessit d'affecter plus de ressources, en 1998, des activits dans les domaines de l'information, des plans civils d'urgence et des affaires scientifiques et de l'environnement, afin de se rapprocher plus rellement des pays partenaires du dialogue. Elle a galement stimul la recherche d'ides favorisant une politique mditerranenne cohrente et tourne vers l'avenir. Elle a bien montr comment les activits d'information de l'OTAN peuvent appuyer le processus de dfinition des politiques de l'Alliance en amenant de grandes personnalits de l'Organisation et des pays partenaires du dialogue se rencontrer et en provoquant un change de connaissances et d'expertise.

De ce point de vue, les travaux que doit engager le Groupe de coopration mditerranenne de l'OTAN en 1998 sont particulirement importants. Globalement responsable de cette initiative, il doit transformer le dialogue en vritable coopration. Tout en compltant d'autres efforts internationaux, le dialogue sur la Mditerrane contribue d'ores et dj l'instauration de la confiance et de la coopration dans la rgion. Son renforcement est une rponse logique au changement du paysage scuritaire de l'Europe.


Notes

  1. "NATO's Mediterranean Initiative: Policy issues and dilemmas", Stephen Larrabee, Jerrold Green, Ian Lesser et Michele Zanini. Travail effectu pour le ministre italien de la Dfense par RAND, septembre 1997.


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