Revue de l'OTAN
Mise à jour: 08-Sep-2002 Revue de l'OTAN

Edition Web
Vol. 41- No. 5
Oct. 1993
p. 12-18

La sécurité en Europe centrale: un enjeu positif

Teodor Melescanu,
Ministre des Affaires étrangères de Roumanie

Avant même la création du Conseil de coopération nord-atlantique (CCNA), la plupart des nouvelles démocraties d'Europe centrale, notamment la Roumanie, exprimaient déjà leur souhait d'adhérer à l'OTAN. L'amélioration de leurs relations avec la Communauté européenne (CE) et l'Union de l'Europe occidentale (UEO) a en outre encouragé leurs espoirs d'obtenir "un statut plus élevé" auprès de l'Alliance. La déclaration de Boris Eltsine le 25 août sur la question de l'élargissement de l'OTAN à l'est a renforcé la conviction de la communauté euro-atlantique selon laquelle les anciens sentiments d'antagonisme issus de la Guerre froide, et leurs tabous paralysants, s'estompent progressivement.

Si, à l'heure actuelle, l'élargissement demeure un thème purement spéculatif, il figurera assurément demain en bonne place à l'ordre du jour de l'Alliance. Il ne fait aucun doute qu'avant de décider quand, comment et avec qui élargir l'OTAN, ses dirigeants devront d'abord évaluer les répercussions et les effets secondaires éventuels des différentes options.

A l'instar d'autres partenaires centre-européens au sein du Conseil de coopération nord-atlantique (CCNA) et en sa qualité de pays candidat à une future adhésion, la Roumanie est directement intéressée par l'issue de cette évaluation. Nous sommes en outre tout à fait conscients qu'aucune décision ne peut être mise en oeuvre sans l'appui de l'opinion publique des Etats membres de l'Alliance. Ceux qui, comme nous, se trouvent dans la partie "oubliée" de l'Europe de la Guerre froide doivent dès lors chercher à faire mieux comprendre à nos amis occidentaux nos besoins et nos préoccupations en matière de sécurité et comment notre éventuelle adhésion pourrait servir les valeurs et les buts de l'OTAN.

Qu'est-ce que l'Europe?

Une certaine tournure d'esprit, propice à une notion étroite de l'Europe, se manifeste généralement à chaque fois que se produisent de profonds changements de la carte géopolitique du continent et que l'architecture institutionnelle de l'Europe doit, à son tour, être modifiée. Les quatre dernières décennies ont été marquées par deux grandes périodes, caractérisées par une volonté plus ou moins arbitraire de statuer sur ce que l'Europe est et n'est pas, qui a donné lieu à un débat politique brûlant.

La première de ces périodes a commencé avec le début de la Guerre froide, dont les circonstances ont fait naître en Europe occidentale des analyses scientifiques et politiques à la base d'une redéfinition de l'identité européenne. Tout en tentant de s'adapter à la division du continent résultant de la conférence de Yalta, certains des pères fondateurs du mouvement européen se sont tournés vers les mythes du Saint Empire romain germanique comme modèles d'un "âge d'or" de la chrétienté européenne.

Il est un fait que l'on ne peut reprocher à ces hommes et à ces femmes remarquables, dont la vision et les efforts audacieux ont conduit à la création d'institutions viables telles que le Conseil de l'Europe, la CE et l'UEO, d'avoir voulu - à une époque où ces organisations n'étaient encore que de vagues projets - faire valoir tous les arguments susceptibles de persuader les pays occidentaux d'unir leurs efforts pour un projet commun. Pour évaluer leurs efforts louables, il convient de ne pas oublier que la plupart de ces pays s'étaient férocement affrontés durant les deux guerres mondiales, ainsi qu'au cours de nombreux autres conflits antérieurs. En conséquence, tout argument susceptible de renforcer la solidarité face aux dangers menaçant une Europe occidentale affaiblie par la guerre et aux prises avec l'expansio-nisme soviétique paraissait défendable.

Il reste à savoir si les pères fondateurs auraient pu se dispenser d'une mythologie politique européenne prêtant à controverse. Cependant, comme le révèle, peut-être par inadvertance, l'affirmation de "la primauté de l'Occident", ces modèles ont encouragé la vision d'une Europe composée d'un "coeur" et de quelques pays périphériques plus ou moins négligeables.

Avec la fin de la Guerre froide, l'Europe en est revenue à ses frontières géographiques naturelles et historiques. Avec la fin du communisme, la démocratie, l'économie de marché et le total respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont devenus les principaux éléments d'une "carte d'identité" revendiquée par chaque pays d'Europe. Il n'en demeure pas moins que les classifications arbitraires sont une fois de plus à la mode. Certains cercles scientifiques et politiques, dans les pays occidentaux comme dans ceux de l'ancienne "Europe de l'Est", tentent de persuader une opinion publique désorientée que quelques-unes seulement des nouvelles démocraties d'Europe centrale répondent aux critères d'intégration à l'Europe, c'est-à-dire aux structures occidentales.

Soulignons toutefois qu'après leurs révolutions respectives de 1989, tous les Etats auparavant prisonniers de "l'empire extérieur" soviétique aux termes des accords de Yalta ont clairement opté pour l'intégration à l'Occident. Ajoutons que tous, sans exception, ont entamé un processus irréversible de réalignement sur les véritables valeurs, pratiques et objectifs européens. C'est probablement pour cette raison que, faute d'arguments convaincants propre à conférer une substance à leur notion étroite de l'Europe actuelle, les tenants des classifications en question insistent sur la nécessité d'un test de parenté religio-culturelle.

C'est ainsi que l'on apprend que seul la portion dite "septentrionale" de l'ancienne Europe de l'Est "cadrerait" avec les critères et les projets occidentaux, tandis que "le reste" - qui, ne faisant pas partie
du monde chrétien occidental, serait inévitablement "antidémocratique" et "incapable de se démocratiser" - serait appelé à un destin différent. Nous pensons toutefois que l'Europe d'aujourd'hui apparaît partout où ses valeurs et pratiques démocratiques, libérales et humanistes parviennent à faire barrière au cauchemar des régimes autoritaires, des économies dirigées et du mépris des droits de l'homme ainsi que des libertés fondamentales.

Si une mythologie de cette nature devait de quelque manière encourager au sein de l'Alliance une certaine propension à opposer les liens culturels aux intérêts vitaux de sécurité, l'OTAN elle-même, loin d'honorer la mission qu'elle s'est elle-même fixée et qui consiste à projeter la stabilité au-delà de sa zone initiale, pourrait cristalliser de nouvelles tensions au sein d'une région déjà instable.

L'Europe centrale a-t-elle rétréci?

Une forme atténuée du courant de pensée "reli-gio-culturel", qui ne correspond guère au souci de l'Europe d'entrer de plain-pied dans le XXIe siècle, réside dans la tendance à resserrer la définition de ce que l'on entend par "Europe centrale", de manière à ne plus y inclure qu'un nombre limité d'Etats.

Fort heureusement, cette tendance visant à traiter l'Europe centrale comme une région "en rétrécissement" n'est pas unanimement partagée. Depuis le début de 1990, divers politologues occidentaux prestigieux ont rappelé des vérités oubliées sur les membres non-soviétiques de la défunte Organisation du Pacte de Varsovie. Ainsi, avec l'effondrement de la division du continent issue de Yalta, une région erronément étiquetée pendant près d'un demi siècle "Europe de l'Est" est redevenue ce qu'elle a toujours été historiquement, culturellement et philosophiquement: l'Europe centrale.

De manière plus significative encore, les décideurs des structures européennes essentielles - la CE, l'UEO et le Conseil de l'Europe - n'ont pas souscrit à l'idée d'un "rétrécissement", qui est en contradiction flagrante avec le souhait de ces institutions d'étendre aussi loin à l'Est que possible les valeurs, pratiques et objectifs auxquels elles se consacrent. A cet égard, il est intéressant de rappeler que le premier paragraphe de la Déclaration de la réunion extraordinaire du Conseil des ministres de l'UEO avec les Etats d'Europe centrale (Bonn, 19 juin 1992) identifie la Bulgarie, la Tchécoslovaquie (aujourd'hui scindée en République tchèque et Slovaquie), l'Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et la Roumanie comme des "Etats d'Europe centrale". Pour sa part, le Conseil de l'Europe, démontrant une fois de plus que ses critères d'admission n'incluent pas de "condition religieuse", n'a éprouvé aucune difficulté à admettre comme membre à part entière deux pays du monde "chrétien oriental" comme la Bulgarie et la Roumanie. Pareillement, en signant des accords d'association avec six pays de l'ex-Euro-pe de l'Est, la Communauté européenne a rejeté la notion suivant laquelle une "Europe centrale" de conception étroite, réduite à quelques pays de la région située entre l'Allemagne unifiée et l'ex-URSS, serait "davantage en droit" de nouer des liens plus étroits avec les structures occidentales. Notre plus sincère espoir est que toute décision future que pourrait prendre l'OTAN renforcera encore la ligne de conduite adoptée par ces autres "institutions interdépendantes".

Un pays proche des Balkans

Si l'on s'en réfère aux données communément admises de l'après-Guerre froide, la Roumanie est soit un pays est-européen, soit un pays des Balkans. Nous, Roumains, préférons nous décrire comme un pays d'Europe centrale proche des Balkans. Outre les arguments présentés plus haut, qui ne s'appliquent pas uniquement à la Roumanie, d'autres raisons, plus spécifiques, justifient ce choix. L'examen d'une carte de notre continent révélera que la Roumanie, située au nord du Danube, n'appartient pas géogra-phiquement à la région des Balkans. Naturellement, en définissant la Roumanie comme un Etat d'Europe centrale proche des Balkans, nous ne sommes pas guidés que par des considérations géographiques. Toutefois, et aussi peu orthodoxe que cela puisse paraître, on peut dire que, du point de vue géopolitique, un pays appartient à la région où se situent ses problèmes. Comme on le sait, la Roumanie n'a de problème de relations avec aucun des pays des Balkans, y compris les Etats qui ont succédé à l'ex-Yougoslavie.

Cette clarification pourrait aider nos amis du sud à comprendre que la manière dont nous caractérisons la Roumanie n'implique ni le renoncement à des liens économiques, politiques et culturels éprouvés, ni une diminution de l'importante dimension balkanique de notre politique étrangère. L'histoire, si longue, de ces relations ne nous pardonnerait pas une telle erreur. Notre choix du qualificatif "proche", plus riche que le froid "bordant", implique précisément le contraire. Nous ne partageons pas non plus le point de vue suivant lequel les options économiques et politiques dépendent de la situation géographique.

En décrivant la Roumanie comme un pays d'Europe centrale proche des Balkans, nous visons simplement à définir avec précision notre position, avec ses avantages et ses inconvénients. Nous voulons également attirer l'attention de nos compagnons européens et de nos amis nord-américains sur le fait que, si un accroissement des avantages peut servir la sécurité et la stabilité de tout le continent, toute aggravation des inconvénients aurait des conséquences coûteuses.

Cette description ne devrait pas être prise à tort pour une tentative d'"échapper à la périphérie", qui ne ferait que générer plus de problèmes que d'espoirs pour l'avenir de la nouvelle Europe. Pour ce qui a trait aux Balkans, nous pensons que se borner à les qualifier de "poudrière" n'offre qu'une vision incomplète et inexacte de la réalité complexe et contradictoire de cette région. La Revue de l'OTAN a d'ailleurs déjà publié un certain nombre d'intéressants articles, rédigés par d'éminents responsables politiques et militaires de différents pays de la région, qui corroborent ce point de vue. Les conflits sanglants dans l'ex-Yougoslavie ne constituent que l'une des facettes du tableau. Un autre aspect, trop fréquemment ignoré, est le développement démocratique de tous les Etats communistes voisins, signe d'une évolution encourageante à laquelle il conviendrait de s'intéresser davantage.

Aucune des nouvelles démocraties qui bordent l'ex-Yougoslavie - l'Albanie, la Bulgarie, la Hongrie et la Roumanie - ne mérite la sanction que représenterait une mise à l'écart. Chacun de ces pays joue un rôle important en évitant que la guerre ne s'étende à toute la région et au-delà. L'aptitude de ces Etats à préserver envers et contre tout leur stabilité intérieure et leurs contributions aux efforts internationaux visant à contenir le conflit et à y mettre un terme ne doivent pas être ignorées. Pas plus qu'il ne faudrait oublier que, parmi les nouvelles démocraties européennes, ces pays ont été les plus affectés économiquement par l'embargo contre la République fédérative de Yougoslavie (la Serbie et le Monténégro). A ce titre, ils méritent assurément autant d'encouragements et de soutien de la part des structures occidentales que leurs homologues dans des régions moins troublées.
A cet égard, il pourrait être utile de se rappeler certaines des leçons tirées de la "vague de démocratisation" à l'époque de la guerre froide, à savoir le passage réussi à la démocratie et la consolidation des régimes démocratiques au Portugal, en Espagne, en Grèce et en Turquie. Dans aucun cas, cela n'est allé de soi, mais les différences culturelles ou religieuses n'ont pas constitué des obstacles à ces démocratisations. Ajoutons qu'une fois la transition commencée, certains facteurs extérieurs ont joué un rôle important pour consolider le processus et le rendre irréversible.

Il n'est guère besoin d'être prophète pour se rendre compte que "la deuxième vague" de transitions sera plus douloureuse et plus imprévisible que la première, car les conditions intérieures de succès sont considérablement moindres. Les forces démocratiques de ces sociétés ne peuvent s'appuyer sur des économies de marché et des sociétés civiles préexistantes. En conséquence, une attitude de soutien ferme et équitable des Etats bénéficiant de solides traditions démocratiques pourrait faire toute la différence.

Les relations bilatérales sont, et demeureront, un composant essentiel de cette entreprise. Toutefois, étant donné la situation actuelle dans les Balkans et certains mauvais souvenirs du passé, un soutien collectif constant - accordé par des organisations telles que la CE, l'UEO et l'OTAN - devrait compléter ces relations bilatérales. En raison de la présence des Etats-Unis dans l'OTAN, dont la contribution à l'équilibre de l'Europe est plus nécessaire que jamais, l'Alliance est un acteur privilégié à cet égard.

La Roumanie et les nouveaux axes de crise

Avec le démantèlement de l'URSS et l'évolution prometteuse de la Fédération de Russie comme de l'Ukraine, les pressions sur ce que l'on appelait auparavant le "front Centre" de l'OTAN ont considérablement diminué et ont cessé d'être "la première, la deuxième et la troisième priorité" de l'Alliance.

Si l'on en croit de nombreux analystes, les nouveaux défis stratégiques de l'Europe proviennent simultanément des axes est et sud de crise. En tant qu'Etat riverain de la mer Noire et du Danube (contrôlant 1.000 kilomètres de la partie navigable de ce fleuve) - position à laquelle la nouvelle connec-tion Rhin-Main-Danube, ainsi que le canal mer Noire-Danube sur le territoire roumain, confèrent une importance nouvelle - la Roumanie est l'une des rares démocraties postcommunistes qui, si elle bénéficiait d'un investissement plus conséquent en matière de sécurité de la part de l'OTAN, pourrait jouer un rôle positif dans la prévention d'un dangereux renforcement mutuel de ces deux axes de crise. Avec l'Albanie, la Hongrie et la Bulgarie, la Roumanie pourrait combler le vide sur le "flanc Sud" de l'Alliance. Ainsi, une fois terminée la guerre dans l'ex-Yougoslavie - ce que nous appelons de tous nos voeux -, ces Etats pourraient offrir un environnement de sécurité plus favorable pour une évolution positive dans l'après conflit et la réinsertion éventuelle dans la mouvance européenne de tous les Etats qui succéderont à la Yougoslavie. La coopération qui se poursuit entre l'Union de l'Europe occidentale et la Bulgarie, la Hongrie et la Roumanie pour la surveillance de l'embargo sur le Danube est très instructive à cet égard.

En termes démographiques et territoriaux, la Roumanie se situe à la neuvième place des Etats européens. A ce titre, elle constitue l'un des plus importants partenaires centre-européens de l'OTAN au sein du CCNA. Les bonnes relations que la Roumanie entretient avec tous les pays des Balkans lui confèrent une position unique dans cette partie du continent. Enfin, la stabilité intérieure de notre pays, qui nous permet d'établir une démarcation entre deux zones de conflit déclaré ou latent, bénéficie à toute l'Europe. Il est dès lors de l'intérêt de nos partenaires de l'OTAN comme de celui de tous nos voisins de nous aider à renforcer la stabilité et la sécurité de la Roumanie. Soulignons d'ailleurs que, si le pays n'avait pas résisté au dangereux "virus d'instabilité et de désintégration", les problèmes auxquels sont aujourd'hui confrontés les principaux piliers de la sécurité européenne et euro-atlantique seraient beaucoup plus graves, voire ingérables.

La route de l'adhésion

La quête de la Roumanie visant à étendre et à approfondir ses relations avec l'Alliance, dans le but de rallier finalement ses rangs, ne serait pas à notre avis facilitée par l'exclusion d'autres pays. Au contraire, nous croyons fermement que, si l'OTAN n'étend sa protection qu'à une partie de la région à laquelle appartient la Roumanie les possibilités de stabilité démocratiques s'en trouveraient hypothéquées.

Il faut souligner l'effet bénéfique des signes clairs et précis adressés par la CE à ses six nouveaux associés d'Europe centrale - soulignant le fait que, plus tôt ils s'adapteront à des règles dont l'enjeu est positif, plus fortes seront leurs chances de répondre dans un avenir prévisible aux conditions d'une amélioration de leur statut actuel. Dans une région où l'histoire a appris aux Etats à se comporter presque exclusivement comme les protagonistes d'une partie où les enjeux s'annulent, cela s'avère indispensable.

C'est pourquoi, avant même le Sommet de janvier 1994, une déclaration préliminaire sur les critères de resserrement des liens avec l'OTAN pourrait aider ces Etats à se focaliser sur les objectifs requis, tout en améliorant leurs relations plutôt que de se demander "qui sera le premier de la liste". L'adhésion à part entière résultera manifestement d'un processus évolutif. Dès lors, si les étapes successives d'une accession aux accords de sécurité de l'OTAN sont clarifiées, cela pourrait tempérer les spéculations des journalistes quant à l'imminence de l'admission de certains pays.

Les décisions intervenues lors de la session ministérielle de juin 1993 du CCNA ont permis de franchir une nouvelle étape sur la route de l'adhésion. L'entente à laquelle les participants sont parvenus sur les principes politiques et les outils pour le maintien de la paix, le partage de l'expérience, l'élaboration d'approches et de modalités pratiques de coopération en commun pour le maintien de la paix ont offert aux pays partenaires de nouvelles opportunités de s'ajuster graduellement aux critères de l'OTAN. La coopération de la Pologne avec l'Allemagne, et bientôt avec le Danemark, dans le domaine militaire crée un précédent pour de nouvelles étapes. Il serait toutefois très utile pour tous les aspirants d'avoir l'occasion de prendre part à une évaluation commune d'autres manières de satisfaire, à court terme, les exigences essentielles de compatibilité. Pour ce faire, des consultations entre les membres de l'OTAN et leurs partenaires d'Europe centrale (mais pas l'"Europe centrale" dans son sens le plus restrictif) sur ces matières, et sur d'autres qui y sont liées, devraient être envisagées.

Comme tous les acteurs sur la scène européenne sont intéressés par la consolidation de l'option démocratique choisie par la Fédération de Russie et ; l'Ukraine - et c'est particulièrement le cas de leurs BJ voisins -, les préoccupations éventuelles de ces deux o pays devraient être prises en compte. Pas plus la Russie que l'Ukraine ne devrait craindre qu'une extension des accords de sécurité de l'OTAN, quelle qu'en soit la forme, n'entraîne son isolement face à l'Europe occidentale. Le développement du dialogue en matière de sécurité entre l'Alliance d'une part et la Russie et l'Ukraine d'autre part permettra à ces deux pays de constater que leurs intérêts vitaux ne seront pas hypothéqués, bien au contraire, par l'intégration croissante des pays qui leur sont voisins dans les structures européennes et euro-atlantiques. La reconstruction démocratique de l'Europe centrale apportera un appui et un élan supplémentaires aux transformations historiques qui interviennent tant en Ukraine qu'au sein de la grande puissance euro-asia-tique qu'est la Russie.

Il n'est bien sûr guère surprenant que les déclarations du Président Eltsine à Varsovie sur la question de l'élargissement de l'OTAN aient été utilisées par les forces non-démocratiques en Russie comme un prétexte pour effrayer l'opinion publique à l'aide de slogans remontant à la guerre froide sur l'OTAN et ses projets "occultes". D'aucuns ont observé avec raison que les corrections apportées après les premiers signaux encourageants, corrections que ne justifient guère les changements historiques en Europe, semblent faire écho à la politique passéiste des "sphères d'influence", dont les effets ont pesé pendant si longtemps sur le destin des pays d'Europe centrale.

Nous pensons fermement que, tout en désamorçant les éventuelles préoccupations russes, les Etats membres de l'OTAN répondront positivement aux désirs de resserrement des liens et d'intégration exprimés par toutes les démocraties d'Europe centrale, dont la Roumanie. D'autant plus que le rôle dans les affaires mondiales que la communauté internationale reconnaît à la Fédération de Russie - ainsi que le démontrent le siège permanent que celle-ci occupe au Conseil de sécurité des Nations unies et son partenariat démocratique avec les Etats-Unis - constitue une solide garantie que nul Etat ou organisation au monde ne pourra jamais se permettre d'entamer des activités hostiles à rencontre de la Russie. Ajoutons que la Fédération de Russie est le seul pays postcommuniste capable de veiller dans tous les domaines à sa propre sécurité.

Intégration ou désintégration

Ce qui est en jeu en Europe, ce n'est pas le destin d'une poignée d'Etats, mais l'avenir de tout un continent et, avec lui, du monde entier. Les visées étroites d'aujourd'hui pourraient, plus tôt que l'on ne pense, être le prélude d'un sombre avenir.

Depuis quelques années, il est manifeste que le destin politique de l'Europe dépendra de l'issue du combat idéologique entre les forces d'intégration et celles de désintégration. En prouvant que l'OTAN existe, et continuera d'exister, non seulement en raison de ce à quoi elle est opposée mais également des valeurs qu'elle défend - la liberté, la sécurité et la stabilité en Europe -, l'Alliance joue un rôle essentiel dans l'issue de ce combat. En conséquence, toute décision concernant l'élargissement de l'OTAN doit - et il s'agit-là d'un préalable essentiel - reposer sur une série clairement établie de critères objectifs.

Selon toute probabilité, parmi les critères que devront satisfaire les postulants à des relations plus étroites, l'Alliance se concentrera sur le respect de certaines conditions, plus ou moins similaires à celles déjà exigées par les autres institutions occidentales, ainsi que sur la capacité des candidats de contribuer aux buts de l'Alliance et sur l'état de leurs relations avec les pays voisins.

L'Accord d'association de la Roumanie avec la CE, son statut auprès de l'UEO et son admission récente au nombre des membres à part entière du Conseil de l'Europe indiquent clairement son appartenance au groupe des pays d'Europe centrale partageant le même mode de pensée. Cette évolution, ajoutée à des atouts évidents, permet à notre pays de figurer parmi les candidats susceptibles de contribuer utilement à la réalisation des objectifs de l'Alliance.

Comme on le comprend, de bonnes relations avec les pays voisins sont susceptibles de constituer un "critère de qualification" décisif. Rapprocher de l'Alliance des Etats qui ont des relations tendues avec leurs voisins placerait l'OTAN dans une position peu désirable.

Il va de soi qu'il faut au moins deux parties pour que des relations soient tendues. Même s'il existe d'autres exemples dans notre région, les relations entre la Roumanie et la Hongrie sont souvent mentionnées comme un cas d'espèce. A certains égards, notre situation sur le plan du dialogue et de la coopération politiques pourraient être meilleure, mais une communauté objective d'intérêts et une dose croissante de retenue - dont les bénéfices sont évidents dans le contexte des tragiques événements de l'ex-Yougoslavie - ont amené une amélioration. On constate également des deux côtés une prise de conscience croissante que l'intégration aux structures occidentales pourrait largement dépendre de la qualité de nos relations bilatérales.

Sur ce point, la visite officielle en Roumanie d'une délégation conduite par le Ministre hongrois des Affaires étrangères, M. Geza Jezsensky, en septembre - la première du genre depuis décembre 1989 - marque un important pas en avant. L'esprit pragmatique qui a marqué ces discussions et le fait qu'un certain nombre d'accords intergouvernementaux aient été signés illustrent de manière convaincante la volonté politique de nos gouvernements respectifs d'élargir et d'approfondir les contacts et la coopération dans tous les domaines. De plus, l'accueil chaleureux réservé à M. Jezsensky par la population roumaine, toutes origines ethniques et régions confondues, a montré que des relations normales entre les deux pays sont à notre portée, surtout si ces efforts sont fermement et équitablement soutenus par les Etats et les structures de l'Occident.

Toute décision de l'OTAN d'établir des relations plus étroites avec la Roumanie ou la Hongrie, en excluant l'autre pays, ne constituerait ni une base adéquate pour l'amélioration de nos relations bilatérales, ni un stimulant à l'amélioration du climat politique dans l'ensemble de l'Europe centrale. Si nous exprimons clairement notre point de vue à ce sujet, c'est dans l'intérêt à long terme de nos deux pays, de notre région et de l'Europe dans son ensemble.

L'histoire de l'OTAN elle-même est, de ce point de vue, exemplaire. C'est grâce à l'Alliance que nous pouvons évoquer la réconciliation franco-allemande au titre de précédent encourageant. En outre, l'appartenance à l'OTAN de deux Etats du "flanc Sud" a considérablement aidé ceux-ci, en dépit de certains désaccords, à maintenir leurs relations bilatérales sur la bonne voie. Quelle douce musique que celle de leurs joutes verbales, si l'on songe à ce qui aurait pu arriver si l'un de ces pays, ou les deux, n'avaient pas appartenu à l'OTAN.

Entre autres choses, le présent article tente d'exposer clairement les raisons pour lesquelles la Roumanie doit être considérée comme un candidat valable au rang de membre, de même que notre souhait politique de bénéficier, dès que possible, d'une amélioration du statut de notre pays auprès de l'Alliance - un statut analogue à celui qui pourra par la suite être accordé à d'autres Etats d'Europe centrale. Il convient de souligner que - depuis trois ans environ - le message roumain est aussi cohérent que tous ceux envoyés au siège de l'OTAN par d'autres pays de notre région. Nous n'avons toutefois pas exercé de pressions sur nos amis occidentaux, pas plus que nous n'avons invoqué des préoccupations de sécurité afin de plaider en faveur de l'octroi de garanties formelles et immédiates pour notre sécurité. Nous avons en effet considéré qu'il n'était pas raisonnable de mettre les décideurs de l'Alliance "sous pression", mais qu'il fallait leur laisser suffisamment de temps pour mieux adapter l'OTAN à ses nouvelles tâches, face aux nouveaux risques et défis pour la sécurité auxquels l'Europe est confrontée à l'approche du nouveau millénaire.

Cette attitude de retenue ne doit toutefois pas être interprétée comme des "réserves" de notre part à la perspective d'un resserrement des relations et d'une future adhésion. Le désir de la Roumanie d'une intégration plus étroite - qui bénéficie du consensus de toutes les forces politiques du pays - est clairement exprimé chaque fois que l'occasion se présente lors de notre dialogue avec l'Alliance et ses Etats membres - à Bruxelles, à Bucarest et dans d'autres capitales -, ainsi que dans le cadre du CCNA. A l'occasion de visites dans notre pays, tous les hauts responsables de l'Alliance - le Secrétaire général de l'OTAN, le Président du Comité militaire, des membres du Comité politique, le Président et le Secrétaire général de l'Assemblée de l'Atlantique Nord, pour n'en citer que quelques uns - ont pu constater que l'ambition de la Roumanie d'adhérer à l'OTAN est sincère. Le Président Iliescu a fait entendre un message tout aussi clair lors de sa visite au siège de l'OTAN au début de cette année. Nous avons reçu des assurances réitérées sur l'intention de l'Alliance de ne pas instaurer un traitement différencié entre ses partenaires de la coopération, et encore moins entre les nouveaux associés de la CE.

En dépit d'une conjoncture générale encore instable dans notre partie de l'Europe, nous demeurons optimistes.

A cet égard, l'attitude tranchée adoptée par toutes les nouvelles démocraties d'Europe centrale à l'occasion des récents affrontements à Moscou apporte une nouvelle confirmation de leur choix irréversible en faveur de l'intégration à l'Occident et de leur soutien total aux forces démocratiques en Russie. En même temps, cette attitude est de bonne augure; elle permet d'espérer que tout le monde comprendra qu'en se comportant comme les partenaires d'une partie dont l'enjeu est positif, ces pays serviront mieux leurs intérêts nationaux respectifs.

L'un des fondements de cet optimisme repose sur la conviction que, pour ce qui a trait à la question de l'élargissement, les décideurs de l'Alliance choisiront, entre toutes les formules possibles, celle qui sert le mieux la stabilité, la démocratie et le renforcement de la sécurité dans notre région et ce faisant, de l'Europe tout entière.