Revue de l'OTAN
Mise à jour: 08-Sep-2002 Revue de l'OTAN

Edition Web
Vol. 41- No. 4
Aout 1993
p. 7-10

La sécurité de la Géorgie et ses perspectives

Edouard Chevardnadze,
Président du Parlement et Chef d'Etat de Géorgie

Lorsque je me suis rendu au siège de l'OTAN et que je me suis adressé au Conseil de l'Atlantique Nord le 23 juin dernier, je me suis rappelé cette journée de l'hiver 1989 au cours de laquelle, en ma qualité de ministre soviétique des Affaires étrangères, je franchis le seuil du siège de l'OTAN pour la première fois. La vive émotion que j'éprouvai alors résultait en partie de la nature sans précédent de l'événement et du caractère spécial de la réunion, mais - surtout - du contenu des discussions que nous eûmes ce jour-là.

Un thème peu familier était en effet apparu: la possibilité d'une modification fondamentale des fonctions et de la stratégie des deux blocs politico-militaires, l'OTAN et l'Organisation du Traité de Varsovie. Ce thème n'était pas directement apparent, mais on pouvait le discerner clairement entre les lignes. Cette réunion fut à ce point extraordinaire que je commis une impardonnable erreur: j'oubliai mon dossier et quelques notes de travail dans la salle de réunion. Parmi ces papiers figurait un document intitulé La coopération entre l'OTAN et l'Organisation du Traité de Varsovie... à dire vrai, il était suivi d'un grand point d'interrogation!

Mon dossier me fut remis intact. Toutefois, les événements ne tardèrent pas à prendre une telle tournure que l'idée me vint que l'un de mes hôtes devait avoir jeté un regard sur mes notes. Toute une série de décisions inattendues furent en effet adoptées, et en particulier la Déclaration de Londres sur une Alliance de l'Atlantique Nord rénovée et la décision de modifier la mission de l'Alliance. (1)

II convient toutefois de préciser que cette déclaration et la décision de mettre sur pied le Conseil de coopération nord-atlantique - des réponses sages, opportunes et réfléchies aux nouveaux défis de l'époque - furent adoptées alors que l'Union soviétique existait toujours. Mais la situation s'est radicalement modifée avec l'éclatement de l'URSS et l'apparition de nouveaux Etats indépendants et voici comment nous percevons la situation.

De sérieuses menaces

La fin de la Guerre froide et de la confrontation Est-Ouest n'a pas éliminé les menaces contre les démocraties occidentales ou le monde en général. Ces menaces existent et persisteront jusqu'à ce que les nouveaux

Etats - les républiques de l'ex-Union soviétique et, avant tout, la Russie - réalisent avec succès leur transformation démocratique et des réformes économiques. Jusqu'à cet accomplissement, ils demeureront un danger potentiel pour le monde en général et des sources de tensions internationales.

L'évolution la plus préoccupante dans notre région réside dans l'accroissement sensible de l'extrémisme nationaliste, qui engendre de nouveaux centres d'instabilité et de nouveaux conflits en Europe et près de ses frontières. Il est manifeste que cette tendance remet en question tous les acquis de la révolution de velours de 1989-1991. Dans ces circonstances, l'OTAN conserve son rôle unique de principal garant militaire et politique de la stabilité et de la sécurité en Europe, et ce rôle augmente en outre en importance.

La crise qui assaille le monde postcommuniste prend de l'ampleur. Les secousses générées par l'affrontement entre les partisans du concept impérialiste et du messianisme historique d'une part et les défenseurs du choix démocratique pour la Russie de l'autre, se reflètent à travers toute la Russie, de même que dans tous les nouveaux Etats indépendants.

Ce serait commettre une erreur impardonnable que de penser que les forces démocratiques conduites par le Président Eltsine ont définitivement triomphé du "parti du revanchisme impérialiste". Nous estimons que le soutien aux efforts réformateurs de l'aile progressiste de la classe dirigeante russe demeure la première tâche stratégique de l'Occident. Une importance égale devrait toutefois être attachée aux mesures en faveur des nouveaux Etats indépendants situés sur le territoire de l'ex-Union soviétique. En l'absence de telles mesures, il est inutile d'espérer l'avènement d'une Russie stable et démocratique ou d'un nouvel ordre mondial.

Une réponse inadéquate

II faut malheureusement reconnaître que ni l'OTAN ni les autres organisations internationales et européennes n'ont répondu adéquatement au rythme rapide des événements cruciaux intervenus dans l'ex-Union soviétique et certains pays d'Europe. J'ai été le premier, à la réunion d'Helsinki de juillet 1992, à soutenir en public et sans réserve l'idée de confier à l'Alliance atlantique des fonctions de maintien de la paix en Europe, en collaboration avec les Nations unies et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE). Une année s'est écoulée et cette idée ne trouve que très lentement son expression pratique. Entretemps, la situation s'est considérablement aggravée.

Nous accueillons favorablement et nous soutenons les décisions prises lors de la réunion du CCNA à Athènes en juin dernier. Les dispositions du rapport relatives aux principes théoriques et pratiques des opérations de maintien de la paix, qui ont été approuvées à cette occasion, devraient être mises en oeuvre dès que possible, car le besoin de puissantes unités mobiles de maintien de la paix de l'OTAN n'a pas diminué. Bien au contraire, il a considérablement augmenté. Ces unités opéreraient sous l'égide de la CSCE et des Nations unies. La plupart des Etats, à de rares exceptions près, verraient d'un oeil très favorable qu'elles prennent part au règlement des conflits intérieurs, qui tendent de manière croissante à dégénérer en conflits aux dimensions régionales et internationales. Nous devrions réexaminer la composition de l'OTAN et montrer moins de réserve à l'idée d'une participation plus active des pays est-européens et des nouveaux Etats indépendants aux activités de l'Alliance.

Le CCNA a précisément été créé dans ce but voici un an et demi et il est à présent opérationnel. Sa fonction consiste à former des partenariats entre les Etats membres de l'OTAN d'une part et les Etats d'Europe orientale et les républiques de l'ex-Union soviétique d'autre part, dans les domaines militaire, politique, scientifique, technique, de protection de l'environnement, etc. L'idée est formidable. Le CCNA est une sorte d'école de formation pour membres potentiels de l'OTAN. Je crains toutefois que les événements ne prennent un cours imprévisible avant que le cycle d'études ne soit achevé. Nous avons immédiatement besoin d'une aide pratique.

Le mécanisme de coopération entre les nouveaux Etats et le système de l'OTAN doit commencer à travailler à plein rendement. L'Alliance atlantique pourrait, tout d'abord, conclure des accords avec chacun des partenaires et coopérer avec eux sur cette base. Il est vrai que, pendant un certain temps, ces Etats ne répondront pas aux exigences de l'OTAN, mais il est clair que ces mêmes exigences devraient correspondre plus étroitement à l'évolution de la situation.

La nécessité d'une aide financière

En général cependant, il convient de noter que ceux qui ont dirigé et participé à la révolution pacifique qui s'est déroulée en Europe de 1989 à 1991 avaient raison de compter sur la grande solidarité de l'Alliance atlantique. Nous avons entamé le processus qui consiste à libérer l'Europe et le monde du cauchemar de la Guerre froide et de la menace d'une annihilation thermonucléaire; pour ce faire, nous avons payé un prix très élevé. L'Occident a obtenu ce qu'il voulait: l'élimination d'une concentration de forces puissantes en Europe centrale, et il s'est ainsi débarrassé de son principal ennemi. L'unification de l'Europe en a été le résultat, mais nombre d'entre nous - je veux dire, dans la partie orientale du continent, les nouveaux Etats et leurs peuples - se sont retrouvés seuls, exposés à des menaces et à des problèmes innombrables.

Il n'est pas trop tard pour apporter à ces pays une aide matérielle et financière. Elle pourrait et devrait également s'étendre au processus d'édification de forces armées nationales, en gardant à l'esprit l'occasion ainsi donnée d'exercer une influence positive sur la doctrine et les idéologies militaires et politiques. Un tel appui serait utile à l'édification de nouvelles sociétés démocratiques.

L'histoire se polarise sur des situations explosives, telles que les Balkans, traditionnellement considérés comme "la poudrière de l'Europe" et qui demeurent aujourd'hui au centre de l'attention générale. Néanmoins, d'autres régions, où des accumulations explosives similaires existent, sont négligées en raison d'une certaine inertie. Une de ces régions est le Caucase, zone d'une importance vitale sur la frontière entre l'Europe et l'Asie, l'Est et l'Ouest, le Nord et le Sud. Les événements qui s'y déroulent exigent une rapide réévaluation politique, y compris des ajustements au sein de l'Alliance atlantique. Les conflits autour du Haut-Karabakh, en Abkhazie, les événements en Azerbaïdjan et la situation dans le nord du Caucase et le sud de la Russie portent en eux la menace d'un arrêt des réformes économiques dans les Etats de la région et d'affrontements entre les puissantes forces géopolitiques qui y sont rassemblées.

Aujourd'hui, la rosé des vents, symbole de l'OTAN, doit répondre avec une sensibilité accrue à toute brise dangereuse qui se lève dans la région couverte par l'Alliance atlantique et près de ses frontières.

La coopération internationale

La nature, l'échelle et les conséquences potentielles de conflits sur le territoire de l'ex-Union soviétique sont telles que l'on ne peut confier à une seule force, que ce soit un pays ou une organisation, le soin de les résoudre. Des résultats positifs ne pourront être obtenus que si des organes internationaux joignent leurs forces et coopèrent efficacement, chacun s'appuyant sur les autres pour obtenir un soutien politique et les ressources indispensables. La Géorgie, qui accueille d'ores et déjà des missions de l'ONU et de la CSCE, apprécierait la présence supplémentaire de l'Alliance atlantique et du CCNA. Nous soutiendrions également toute participation de l'OTAN et du CCNA au règlement du conflit en Abkhazie, et ce jusqu'au niveau des opérations d'imposition de la paix.

Seul un examen - pour ainsi dire à la loupe - de tous les aspects des conflits internes qui ont éclaté sur le territoire de l'ex-Union soviétique peut permettre leur compréhension en profondeur. Ceci étant, nous proposons qu'une des réunions du CCNA se tienne à Tbilisi, la capitale de la Géorgie.

Tout en reconnaissant sans équivoque l'importance considérable du facteur politique dans le règlement des conflits sur le territoire géorgien, nous aimerions néanmoins voir une collaboration plus étroite et mutuellement interactive s'établir entre la Russie et des organes internationaux et européens.

Le succès ou l'échec de l'édification d'institutions démocratiques est devenu une question de vie ou de mort pour la Géorgie. Comme pour d'autres Etats, la stabilité de la Russie et l'établissement d'un Etat russe démocratique revêtent un intérêt vital pour notre pays. Dans la mesure où nos modestes ressources nous le permettent, nous soutenons le Président Eltsine et ses partisans, qui partagent notre opinion suivant laquelle la paix en Géorgie, sa stabilité, l'intégrité et l'inviolabilité de ses frontières, rencontrent également les intérêts de la Russie. Nous devrions tous penser au nouveau rôle de la Russie au sein du monde postcommuniste et l'aider dans son approche progressiste.

Aujourd'hui, le centre dé gravité de la politique mondiale se déplace vers l'économie. Je suppose que cette tendance s'accroîtra encore à l'avenir, mais il est d'ores et déjà clair que les problèmes économiques deviennent des priorités pour le maintien de la stabilité et de la sécurité internationales. Les intérêts économiques peuvent conférer un puissant élan à la compréhension mutuelle et à l'accord entre pays de l'Est et de l'Ouest, et ce dans l'arène politique aussi bien que militaire.

A ce sujet, j'aimerais attirer l'attention sur l'idée d'un corridor de transport eurasien, qui devrait être considéré comme la seule ligne de communication à travers le Caucase et la Géorgie pour relier le système Rhin-Main-Danube aux régions de la mer Noire et de la Caspienne, à la Chine et à d'autres Etats d'Asie. Servant des intérêts économiques communs, ce système de communication et de transport réduirait considérablement la possibilité de nouveaux conflits et deviendrait sans nul doute un important facteur stabilisateur pour les bassins de la mer Noire et de la Caspienne, le Caucase et l'Asie centrale.

Le lien établi avec la mer du Nord et la Baltique par le truchement de ce système stimulerait l'intégration de l'Europe occidentale et le renforcement des contacts commerciaux, économiques et politiques des pays de la région (qui sont pour la plupart des membres de l'OTAN) avec ceux d'Europe centrale et orientale, du Caucase et de l'Asie du Sud-Est.

Si originale qu'une idée puisse paraître, elle ne peut purement et simplement être rejetée pour des raisons de manque d'orthodoxie. Nous vivons une époque extraordinaire qui exige des solutions qui ne le sont pas moins. L'absence de planification prospective a peut-être révélé les imperfections de la haute technologie politique en cette période de changements rapides pour l'Europe et le monde dans son ensemble. Il nous faut impérativement être prêts à affronter les nouvelles épreuves et défis qui surgiront assurément dans un avenir prévisible.


(1) Pour le texte de la Déclaration de Londres, voir Revue de l'OTAN, No. 4, août 1990, p. 32-33.