Revue de l'OTAN
Mise à jour: 08-Sep-2002 Revue de l'OTAN

Edition Web
Vol. 41- No. 4
Aout 1993
p. 3-6

Vers un sommet de l'OTAN

Warren Christopher
Secrétaire d'Etal des Etats-Unis

En avril dernier, le Président Clinton décrivait l'OTAN dans ce même magazine comme "une alliance édifiée et soutenue pas seulement par le pouvoir des armes, mais aussi par celui des idées". (1) Les idées chères à l'OTAN - la paix, la liberté, la démocratie et la sécurité - gagnent du terrain à travers toute l'Europe et au-delà, mais elles sont également confrontées à de nouveaux défis. Cet environnement en mutation exige une OTAN dynamique, capable de s'adapter et qui continue à défendre et à promouvoir nos valeurs et nos intérêts communs. C'est précisément dans le but de déterminer comment renforcer l'Alliance et de hâter la transformation de l'OTAN pour faire face au monde de l'après-Guerre froide que le Président Clinton a proposé que se tienne un sommet de l'OTAN vers la fin de cette année ou au début de l'année prochaine.

Lors de la préparation de ce sommet, nous devons toujours nous rappeler cette vérité essentielle: nous avons, ensemble, édifié l'alliance la plus fructueuse de l'histoire. Depuis quelques années, l'OTAN s'adapte aux tâches qui lui incomberont dans l'avenir, mais sa mission se caractérise par une continuité importante: le maintien de la paix, la promotion de la liberté et de la sécurité de tous nos Etats membres, et la réaffirmation des liens intangibles qui unissent les deux côtés de l'Atlantique. Elle doit cependant également assurer une nouvelle mission importante qui consiste à aider les nouvelles démocraties de l'Est à partager avec nous les bénéfices que nous tirons de cette Alliance.

La sauvegarde de la sécurité de nos pays et le maintien de la stabilité en Europe demeurent, avant toute chose, la responsabilité essentielle de l'OTAN. Les Etats-Unis apporteront leur appui à cette puissance militaire incomparable et nous continuerons à maintenir une présence militaire substantielle et efficace en Europe - quelque 100.000 hommes - pour garantir notre aptitude à remplir nus engagements en matière de sécurité. La fin de la Guerre froide rend le leadership américain plus important encore, et nous acceptons ce défi.

En cette ère nouvelle, il nous appartient de montrer à nos parlements et à nos citoyens que nous partageons les charges comme les risques. La diminution spectaculaire de la menace résultant de la fin de la Guerre froide, nous conduit à réduire nos dépenses militaires. Mais, si un allié devait réduire ces dépenses au point de mettre en péril les besoins communs de l'Alliance ou pire, si les dépenses miliaires tombaient en chute libre, l'Alliance serait alors confrontée non seulement à une crise de confiance, mais à une érosion de sa capacité d'action. Les Etats-Unis maintiendront leur engagement militaire et continueront à assumer leurs responsabilités en Europe, mais le Président Clinton doit pouvoir montrer au Congrès américain que la contribution de nos alliés est proportionnelle à leurs possibilités respectives. Le partage équitable doit constituer un principe patent de l'OTAN: le partage des charges, des responsabilités et des décisions.

Nous considérons que l'Alliance ne pourra réussir que si nous rendons nos liens politiques et économiques aussi solides que nos liens militaires. Nous devons rapprocher l'Amérique du Nord et l'Europe dans tous les domaines, afin de préserver notre sécurité commune. Les relations transatlantiques ne peuvent être exagérément compartimentées, que ce soit au niveau de la substance ou, comme on le constate de manière croissante, à celui des institutions.

Des progrès à réaliser dans cinq domaines

Ensemble^ il nous appartient de jeter les bases de la sécurité de demain dans la zone de l'Atlantique Nord et dans toute l'Europe. Lors de la session ministérielle d'Athènes en juin dernier (2), j'ai défini cinq domaines importants dans lesquels des progrès doivent être réalisés avant le sommet.

En premier lieu, nous devons renforcer les qualités uniques de la coopération au sein de l'OTAN. Jamais autant de pays ne s'étaient joints pour affronter des défis communs, et jamais les forces militaires de tant de pays n'avaient collaboré si efficacement, que ce soit au niveau du commandement intégré de l'OTAN ou par des accords informels. Jamais auparavant les industries de la défense de tant de pays n' avaient adopté des normes identiques et rendu possible une telle multiplication de la puissance militaire. Ces acquis ne peuvent être dilapidés: nous devons conserver notre aptitude d'agir lorsque nos intérêts sont menacés.

En dépit de la gravité de la situation dans l'ex-Yougoslavie, aucun défi fondamental à l'ordre politique en Europe n'est actuellement susceptible de produire un nouveau conflit s'étendant à tout le continent. Le maintien de cet acquis dépendra partiellement du renforcement de notre Alliance, de nos pratiques en matière de coopération et de la robustesse de nos défenses militaires comme de nos structures de commandement.

Si nous laissons s'éroder les liens de coopération entre nos industries de la défense parallèlement à la chute de nos budgets militaires, chaque Etat membre, comme l'Alliance dans son ensemble, pourrait perdre les bénéfices de ce multiplicateur de forces. D'où l'importance du Code de conduite des échanges commerciaux liés à la défense. Nous devons également poursuivre la modernisation du programme d'infrastructure commune de l'OTAN, afin de nous assurer que nous investissons dans des acquis essentiels pour relever de nouveaux défis.

En deuxième lieu, nous devons contribuer à établir et maintenir la paix en Europe centrale et orientale. L'établissement et le maintien de la paix sont plus efficaces lorsqu'ils sont précédés ou accompagnés par des efforts politiques opportuns visant à réduire les tensions et à résoudre les différends. L'OTAN doit être capable de prendre des décisions politiques en vue d'engagements précoces, soutenus et crédibles, et ses dirigeants politiques doivent avoir confiance en l'aptitude du Conseil de l'Atlantique Nord à fournir des directives politiques opportunes et efficaces.

Il va de soi que les différents pays membres approcheront les situations qui se présentent avec des sensibilités politiques différentes, ainsi qu'avec des structures de maintien de la paix spécifiques susceptibles de recueillir leurs préférences. Mais nous devrions également oeuvrer au développement de procédures de maintien de la paix fondamentales au sein de l'OTAN, offrant un équilibre entre l'acceptabilité politique et l'efficacité militaire. Il n'est pas nécessaire de "réinventer la roue" chaque fois que les capacités de maintien de la paix de l'OTAN s'avèrent nécessaires. Ces capacités sont particulièrement importantes pour aider les nouvelles démocraties à réussir - et pour ancrer fermement nos partenaires du Conseil de coopération nord-atlantique (CCNA) à l'Ouest.

Nous soutenons fermement le programme de coopération du CCNA en matière de maintien de la paix (3). Ce programme devrait engendrer la capacité d'une action commune pour répondre efficacement aux nouvelles menaces contre la paix, la stabilité et les droits de l'homme. Le programme du CCNA devrait également soutenir les travaux des Nations unies et de la CSCE, tout en envoyant un signal sans équivoque de la ferme résolution de la communauté euro-atlantique.

En troisième lieu, nous devons travailler plus efficacement avec d'autres institutions dont les objectifs sont similaires à ceux de l'OTAN. L'engagement des Etats-Unis envers la sécurité européenne continuera à s'exprimer d'abord et avant tout par le biais de l'OTAN. Nous réaffirmons que "L'OTAN est le forum essentiel de consultation entre ceux-ci (ses membres) et l'enceinte où ils s'accordent sur des politiques touchant à des engagements de sécurité et de défense au titre du Traité de Washington". (4)

Toutefois, si l'OTAN joue un rôle central pour parvenir à nos buts communs, elle n'est pas la seule institution qui poursuit des objectifs répondant à la définition de la sécurité au sens le plus large. Les Nations unies, la CSCE, la Communauté européenne, le CCNA, l'UEO et le Conseil de l'Europe ont également des rôles précieux à jouer, et qu'il convient de stimuler. Si d'importants progrès ont été réalisés dans le développement d'institutions complémentaires et interdépendantes, il convient que l'OTAN établisse des liens plus efficaces pour la prévention et la gestion des crises, ainsi que pour la communication entre ces institutions, afin de pouvoir affronter les nouveaux défis qui se posent à la sécurité européenne.

Avec les Nations unies, nous devrions étendre la planification au-delà des accords ad hoc pour instaurer des relations plus systématiques. Nous devons également veiller à ce que les Etats membres de l'OTAN qui ne font pas partie du Conseil de sécurité de l'ONU soient néanmoins associés aux prises de décisions qui affectent leurs intérêts. Les Etats-Unis soutiennent l'idée de l'établissement d'un groupe de contact rassemblant les principaux participants aux activités de maintien de la paix.

Les Etats-Unis sont également favorables à l'établissement d'une identité européenne en matière de sécurité et de défense. Cela rendrait leur engagement plus efficace encore. Une telle identité est en outre susceptible de stimuler et de développer le soutien populaire en Europe nécessaire à la satisfaction des responsabilités et des engagements européens. Nous accueillons avec satisfaction l'occasion qui se présente de travailler en collaboration plus étroite encore avec la France aux activités de défense de l'Alliance et nous nous réjouissons d'élargir cette coopération.

L'OTAN doit développer des liens plus étroits avec l'Union de l'Europe occidentale. En même temps, il conviendrait aussi que nous rappelions notre intention déclarée de "préserver (...) la cohésion opérationnelle qui existe actuellement et dont dépend notre défense". (5) Et nous devons agir en fonction de la prémisse selon laquelle, si les capacités militaires des deux institutions sont dissociables, elles ne doivent pas pour autant être considérées comme dissociées.

Quatrièmement, nous devons créer la base d'une sécurité s'étendant à tout le continent. Depuis 1990, les déclarations du Conseil de l'Atlantique Nord reconnaissent le mandat consistant à développer un système et des pratiques de sécurité applicables à l'Europe entière. Tous les Etats doivent mettre en oeuvre les réductions des arsenaux de la Guerre froide déjà négociées et réduire davantage encore tous les risques résiduels. En outre, des Etats exclus du système de sécurité pourraient, à terme, menacer celui-ci. Il en résulte que des activités élargies avec les partenaires du CCNA - et une collaboration avec la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe - sont d'une d'importance vitale. L'oeuvre innovatrice qu'accomplit la CSCE en matière de gestion des crises et de prévention des conflits constitue l'une des expériences les plus prometteuses pour la sécurité actuellement en cours en Europe.

L'engrangement de tous les bénéfices liés à la fin de la Guerre froide dépend de la consolidation de la place qu'occupent les Etats postcommunistes dans la communauté des pays démocratiques. L'Europe occidentale est parvenue à remplacer un millénaire de luttes et de tumulte par une nouvelle approche de la sécurité fondée sur des valeurs humaines fondamentales et la primauté du droit. La question est désormais de savoir si cela peut être accompli à l'Est.
Le moment venu, nous pourrions choisir d'augmenter le nombre de pays membres de l'OTAN, mais cette question ne figure pas actuellement à l'ordre du jour.

Il est plus important que nous intensifions et étoffions le programme de travail du CCNA et que nous élargissions son mandat. Le CCNA a été conçu pour permettre à l'OTAN de contribuer à faire disparaître les séquelles de la division de l'Europe. Il vise à promouvoir le dialogue politique, la coopération pratique, la transparence dans les affaires militaires et l'intégration pacifique des nouvelles démocraties dans la communauté transatlantique. Le CCNA devient un élément central de la multiplication des liens de sécurité qui nous unissent. Il constitue une preuve tangible que la sécurité des membres de l'OTAN est inséparablement liée à celle de tous les autres Etats en Europe. Il reflète surtout notre souci de la sécurité des nouvelles démocraties.

Nous sommes heureux des progrès réalisés par le CCNA dans la promotion de ces objectifs. Mais, comme le démontrent les conflits et les tensions dans le Haut-Karabakh, en Géorgie, en Moldova, dans le Tadjikistan et ailleurs, il nous reste encore un long chemin à parcourir. Nos liens doivent s'approfondir et nous devons développer un nouvel ordre de sécurité en coopération en Europe. Ce nouvel ordre en matière de sécurité dépendra de relations institutionnelles et bilatérales se renforçant mutuellement, et son succès sera lié au développement de nouvelles capacités pour résoudre les problèmes communs.

Je considère que le CCNA devrait multiplier ses consultations sur les questions politiques et de sécurité, tout en améliorant son aptitude à élaborer des solutions. Des dispositions devraient être prises pour des consultations systématiques en temps de crise, par le biais de nos missions et de nos ambassades à Bruxelles. Nous devrions aussi lancer un vaste programme d'activités conjointes en matière de maintien de la paix et élaborer de nouveaux programmes d'échange de personnel militaire et civil. Pour faciliter cette coopération renforcée, nous devrions accélérer les formalités visant à assurer une présence permanente des Etats partenaires du CCNA au siège de l'OTAN. Nous devrions en outre examiner des moyens supplémentaires d'associer d'autres pays de la CSCE bénéficiant de l'expérience nécessaire aux importants travaux menés dans le cadre du CCNA.

Depuis quelques années, l'Occident a créé une série de moyens ad hoc pour coordonner, dans un certain nombre de domaines et surtout l'économie, la politique envers les anciens Etats communistes. Jusqu'à présent toutefois, nous n'avons pas partagé-, le cadre stratégique pour relier les pays par-delà l'ancienne division entre l'Est et l'Ouest. Il conviendrait de renforcer le Conseil de l'Atlantique Nord -parallèlement au CCNA - pour qu'il constitue le forum central des discussions de politique stratégique au sens large. Nous devons veiller à développer une approche pour une ouverture vers la Russie et tous les nouveaux Etats de la région.

Les Etats-Unis développent actuellement un partenariat stratégique avec la Russie, convenu par les Présidents Clinton et Eltsine à Vancouver, en avril dernier. Nous voulons édifier des relations similaires, reposant sur des valeurs et des principes en commun, avec tous les nouveaux Etats postcommunistes. En créant davantage de partenariats, nous travaillerons naturellement en collaboration étroite avec nos alliés de l'OTAN. Nous ne considérons pas ces relations comme s'excluant mutuellement ou comme un substitut à d'autres relations bilatérales ou multilatérales.

En cinquième et dernier lieu, tout comme nous reconnaissons l'importance de l'extension du rôle de l'OTAN vers l'Est du continent, nous devons intensifier la coopération sur les menaces contre les intérêts alliés trouvant leur origine en dehors de l'Europe. Nous avons appris que nous devons affronter d'autres menaces contre notre sécurité commune qui proviennent de l'extérieur de la zone nord-atlantique - que les alliés agissent ou non de concert ou par le biais des institutions de l'Alliance.

Nulle menace n'est plus pressante que la dissémination potentielle des armes de destruction massive et des moyens de les faire parvenir jusqu'à leurs objectifs. Les gouvernements de l'OTAN devront veiller à parvenir à l'extension inconditionnelle et illimitée dans le temps du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) lors de la conférence de suivi de 1995. Mais il faudra faire plus. Dans les années 1990, la prolifération des armes nucléaires constituera le point essentiel à l'ordre du jour en matière de maîtrise des armements et nous devons être collectivement prêts à agir avec davantage de fermeté. Les Etats cherchant à menacer la paix en acquérant de telles armes doivent savoir qu'ils rencontreront notre opposition.

Notre programme en matière de non-prolifération doit également prévoir l'accueil de nouveaux partenaires. Nous devrions surtout coopérer avec la Russie et les nouveaux Etats indépendants se trouvant sur le territoire de l'ex-Union soviétique. Tous les gouvernements de l'OTAN ont un intérêt direct dans le démantèlement rapide et sûr des forces nucléaires de l'ancienne Union soviétique. Cette tâche dépasse les possibilités d'un seul pays, quel qu'il soit, et elle entraînera des coûts bien plus considérables si nous ne combinons pas nos efforts pour accélérer la dénucléarisation dès maintenant.

Ce programme est à la fois ambitieux et approprié aux exigences de l'après-Guerre froide. Nous ne cherchons pas à trouver des tâches nouvelles pour justifier une ancienne alliance, mais à utiliser l'OTAN pour relever les défis nouveaux qui se posent à l'Europe. Avant le prochain sommet, nous devons aller de l'avant en matière de paix, de sécurité et de démocratie.


(1) Voir le "Message du Président Clinton aux lecteurs de la Revue de l'OTAN," Revue de l'OTAN, No. 2, avril 1993, p. 3.
(2) Pour le communiqué, voir Revue de l'OTAN, No. 3, juin 1993, p. 31-33.
(3) Pour le Rapport du Groupe ad hoc du CCNA sur la Coopération en matière de maintien de la paix, voir p. 30
(4) Voir le paragraphe 6 de La Déclaration de Rome, publiée dans la Revue de l'OTAN, No. 6, décembre 1991, p. 19-22.
(5) Op. cit., paragraphe 7.