Revue de l'OTAN
Mise à jour: 08-Sep-2002 Revue de l'OTAN

Edition Web
Vol. 41- No. 3
Juin 1993
p. 12-15

L'Europe et l'Alliance:
des facteurs essentiels de la paix et de la stabilité

Volker Riihe,
Ministre de la Défense de la République fédérale d'Allemagne

Les changements politico-stratégiques fondamentaux intervenus depuis 1989 ont modifié la situation en matière de sécurité de tous les Etats d'Europe et de l'Allemagne en particulier. De considérables opportunités pour l'établissement d'un ordre européen juste et pacifique s'offrent à nous, mais en même temps de nouveaux risques ont fait leur apparition.

L'instabilité et les causes de conflits à l'échelle mondiale pourraient constituer des menaces plus graves pour les futures générations que le conflit Est-Ouest pour la nôtre. De graves problèmes économiques, un endettement excessif, la dissolution de la structure sociale, une croissance démographique accélérée, des catastrophes écologiques, le fondamentalisme politico-religieux et l'antagonisme ethnique forment un mélange explosif dans de nombreuses régions. Le cas de la Corée du Nord nous a confrontés à la question angoissante de la prolifération nucléaire.

Il est clair que la communauté internationale doit redoubler d'efforts pour prendre des contre-mesures efficaces pour cette situation et d'autres tout aussi sérieuses. Ce qu'il faut à la communauté des nations, c'est une approche élargie de la politique en matière de sécurité et un système de gestion des crises globalement efficace. D'abord et surtout, nous devons chercher à renforcer les capacités opérationnelles des Nations unies dans tous les domaines. A cette fin, les Nations unies doivent pouvoir compter, et utiliser, les capacités d'autres organisations collectives.

L'Europe également, est de nouveau le théâtre de graves conflits. Le nationalisme à l'ancienne se manifeste sous des formes nouvelles et terribles, comme cela apparaît particulièrement clairement dans F ex- Yougoslavie. A mon sens, la manière dont il convient d'agir ne fait aucun doute: les Européens, les Américains et les Russes doivent joindre leurs efforts pour agir efficacement et mettre un terme au massacre.

Ce qui s'est passé en Bosnie-Herzégovine ne doit plus se reproduire. La diplomatie préventive sur base d'une détermination crédible doit empêcher les risques d'escalade en conflits graves et apporter des solutions justes et pacifiques.

Mais l'Europe est également le théâtre de considérables progrès dans le domaine politique. Le vieux continent continue à connaître une évolution vers plus d'unité en dépit des crises et des conflits. Nos voisins de l'Est se sont prononcés en faveur de la démocratie et de l'économie de marché. Nos anciens adversaires sont devenus de nouveaux partenaires.
Les Etats d'Europe centrale et orientale ont réalisé des progrès substantiels vers la démocratisation. Leurs perspectives économiques sont prometteuses, comme en témoignent leurs accords d'association avec la Communauté européenne qui seront ratifiés cette année. Les pays de Visegrad font désormais partie de notre monde. Leur objectif politique consiste à devenir membres à part entière de la CE comme de l'OTAN dès que possible.

En Russie également, les perspectives encourageantes prédominent. Le référendum a renforcé la position du président Eltsine et il aura un effet durable. Les nombreuses discussions franches et ouvertes que j'ai eues durant ma récente visite en Russie me rendent confiant dans le succès des forces démocratiques de la réforme.

L'Allemagne a établi des relations approfondies d'amitié et de partenariat avec la Russie, sur base d'accords bilatéraux. Non seulement la classe politique, mais également les militaires russes font fermement confiance à l'engagement de l'Allemagne et à la détermination de l'Ouest dans son ensemble de permettre à la Russie de participer au développement de l'Europe. Cette confiance constitue un atout extrêmement précieux pour la structuration d'un ordre de paix réel.

A l'instar des autres Etats de l'ancien bloc de l'Est, ce vaste pays a besoin de notre appui dans ses efforts pour parvenir à l'économie de marché et à la démocratie. Notre aide est indispensable aux Russes pour leur permettre de prendre avec succès leurs affaires en main. C'est cela qui rendra les progrès obtenus irréversibles.

Il s'agit d'une politique à long terme qui a naturellement son prix. A ce jour, l'Allemagne a fourni, et de loin, la part la plus considérable de l'aide accordée, mais nous ne pouvons payer seuls la totalité de l'addition pour la réhabilitation de l'Europe de l'Est. Pas plus que nous ne pouvons absorber tous les réfugiés économiques et servir involontairement de cordon sanitaire au reste de l'Europe.

Ce qu'il faut, c'est un grand effort collectif, un pacte de solidarité paneuropéen au bénéfice des Etats situés dans la partie orientale de notre continent. Les pays industriels riches doivent faire un effort particulier, en étant conscients que ce que nous n'aurons pas fait aujourd'hui nous coûtera très cher demain. Tout investissement dans le processus de réforme est un investissement pour notre propre sécurité et notre avenir pacifique commun.

Sur une échelle globale également, les chances de l'Europe sont aussi grandes que les défis qu'elle doit relever. Nous autres Européens, agissant avec l'Amérique du Nord comme partenaire, avons aujourd'hui l'occasion d'aider à structurer la paix, la liberté et un ordre économique équitable et ouvert s'étendant au monde entier. Alors que l'Europe poursuit son unité, chaque partenaire sur notre continent apporte les liens et le réseau stratégique qu'il a développé au fil des années: la Grande-Bretagne avec son ancien Commonwealth; la France avec de nombreuses régions francophones, surtout d'Afrique; l'Italie, l'Espagne, le Portugal et l'Allemagne avec l'Amérique centrale et du Sud; l'Allemagne en tant que puissance continentale centrale, mais bordant aussi la Baltique et oeuvrant en conséquence à la promotion d'anciens et de nouveaux liens avec les pays d'Europe septentrionale, centrale et orientale.

Le partenariat transatlantique

A l'arrière-plan de l'intégration européenne, le partenariat de l'Europe avec l'Amérique du Nord acquiert une qualité nouvelle. Les Etats-Unis, eux aussi, redéfinissent leur rôle international. La politique étrangère et de sécurité de l'administration Clinton accorde une haute priorité à la consolidation économique nationale, ceci également dans le but de placer le rôle de puissance mondiale des Etats-Unis sur des bases solides. Cet objectif s'accompagne de coupes sombres dans le budget de la défense américain, de la ferme intention de faire supporter aux alliés une part plus importante des charges et d'un effort pour gérer ensemble les crises et les conflits.

En cette époque de changements spectaculaires, notre partenariat transatlantique, qui a fait ses preuves au fil des décennies, est un gage de continuité politique. L'OTAN demeurera le lien le plus solide entre l'Europe et l'Amérique du Nord. Pour l'Allemagne et pour l'Europe, l'appui stratégique des Etats-Unis est indispensable. Et l'Amérique, elle aussi, a besoin du soutient de ses amis européens pour affronter de nouveaux défis. Les relations étroites entre l'Europe et l'Amérique du Nord reposent sur des valeurs communes et des intérêts similaires. Ces facteurs essentiels constituent le coeur de notre alliance.

Les nouveaux défis et tendances stratégiques doivent cependant transparaître dans les institutions transatlantiques. L'Alliance demeurera certes le fondement des relations transatlantiques et de la sécurité en Europe, mais il nous faut lui permettre de faire mieux encore face aux nouveaux défis stratégiques, afin de garantir ses capacités pour l'avenir. C'est de cette manière seulement que l'OTAN pourra conserver et même renforcer l'important rôle qu'elle a joué dans le passé.

Ce processus d'adaptation doit se refléter en particulier dans le dispositif militaire de l'Alliance. Des préparatifs de défense limités à la plus improbable de toutes les hypothèses, une attaque de grande échelle, sont un luxe stratégique que nous ne pouvons plus nous permettre. Le potentiel de crises au-delà des frontières de l'OTAN engendre l'urgent besoin pour l'Alliance de gérer les crises et les conflits régionaux avec souplesse, sans restrictions géographiques étroites.

A cette fin, nous devrions développer toute une gamme de mesures préventives pour gérer les crises politiques et modeler les structures de forces et de commandement multinationales aisément mobilisables. L'intégration multinationale de nos forces constitue l'expression visible de notre volonté et de notre capacité d'agir conjointement. Elle représente la cohésion et la solidarité de notre Alliance en temps de paix, de crise ou de guerre.

En matière de gestion des crises internationales, ces forces devront u^ormais être également capables de coopérer avec celles de pays n'appartenant pas à l'OTAN. Tant les Nations unies que la CSCE dépendront à l'avenir de l'aide de l'OTAN lorsqu'il conviendra de protéger la paix, la liberté et les droits de l'homme en Europe.

La présence militaire des Etats-Unis en Europe constitue l'élément le plus manifeste du lien stratégique entre l'Amérique et l'Europe. Cette présence demeure indispensable pour la stabilité de l'ensemble du continent. Le fait que des forces américaines soient stationnées chez nous est plus important que leur puissance réelle, même si une présence significative du point de vue militaire soit de l'intérêt tant des Etats-Unis que de l'Europe.

Nous autres Allemands sommes pleinement conscients que les réductions prévues des forces américaines stationnées dans notre pays reflètent, surtout, la réduction de la menace. L'engagement indéfectible de l'Amérique envers l'Europe et sa participation aux processus européens ne sont pas mis en doute.

Nous souhaitons que l'OTAN relie stratégique-ment les deux piliers de l'Alliance, l'Europe et l'Amérique du Nord, en tant que partenaires égaux: une Amérique qui nous aide à modeler la nouvelle Europe et une Europe plus responsable envers elle-même et oeuvrant davantage à la promotion de la paix mondiale. Le défi stratégique auquel nous devons faire face aujourd'hui consiste à harmoniser les deux processus. Nous devons y parvenir pour garantir l'avenir de notre communauté transatlantique.

Des partenaires égaux

Cela ne sera possible que si nous créons une Union européenne constituant une entité stratégique qui mérite véritablement son nom. L'Europe doit être prête pour un partenariat entre égaux.

En même temps, l'approfondissement de l'intégration de l'Europe doit aller de pair avec son élargissement. Une chose est claire pour l'Allemagne: il n'existe pas d'alternative au scénario établi à Maastricht, qui prévoit une Union européenne, couvrant tous les aspects des relations politiques. Mais l'Europe libre ne s'arrête pas sur l'Oder-Neisse. Je plaide vigoureusement en faveur d'une ouverture du processus d'intégration en direction de l'est. Cette région ne doit pas demeurer un "no man's land conceptuel", pas plus pour les questions économiques que pour les différents aspects de la politique de sécurité.

Comme je l'ai expliqué au cours d'une récente conférence à l'Institut international pour les études stratégiques à Londres, il convient plutôt:

  • de rendre irréversible l'évolution très positive en Europe centrale et d'éviter tout risque de remise en question;
  • d'étendre la zone de stabilité aussi loin à l'est que possible; et
  • de développer un concept d'ensemble pour la totalité de la région, qui rencontre les capacités de l'Europe comme celles de l'Alliance, qui puisse être mis en oeuvre pragmatiquement et qui satisfasse les exigences de sécurité de tous les pays concernés - à l'intérieur comme à l'extérieur des structures intégrées.

Ce concept doit prendre pleinement en compte les intérêts de sécurité vitaux de nos voisins de l'est et le fait que ces pays ont toujours fait partie de la communauté des nations européennes. Il doit également tenir compte de l'impact géopolitique de l'adhésion de nouveaux membres à la stabilité stratégique de l'ensemble de la région euro-atlantique. Il nous faut une approche équilibrée.

Lorsque l'on considère les accords d'association avec la Communauté européenne en passe d'être conclus, on peut considérer que l'adhésion des pays de Visegrad à la CE et à l'Union de l'Europe occidentale (UEO) est en principe politiquement acquise. Je ne vois aucune raison valable pour refuser à de futurs membres de l'Union européenne leur appartenance à l'OTAN. L'Alliance atlantique ne doit pas devenir un "club fermé".

Pour moi, il ne s'agit plus d'une question de principe, mais plutôt d'une chronologie détaillée et d'un cadre conceptuel. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une claire compréhension des intérêts, valeurs et idées politiques que nous avons en commun. Notre objectif doit consister à remplir le vide en matière de politique de sécurité à l'est de l'OTAN et à renforcer la stabilité dans toute la région. Il y va également de l'intérêt de la Russie et des autres pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI), surtout si l'Occident est prêt à mettre sur pied un programme de coopération complet avec eux.
Mais les concepts politiques de l'Alliance pour l'Europe orientale doivent satisfaire deux exigences fondamentales:

  • en premier lieu, ils doivent prendre au sérieux les préoccupations, perceptions et aspirations de nos partenaires à l'est;
  • ensuite, ils ne doivent pas mettre en danger la cohésion de l'Alliance elle-même, ni nuire d'aucune manière à son traité en étoffant plus que de raison les capacités de l'OTAN.

Il n'existe pas de recette miracle pour les structures politiques finales de la communauté transatlantique des nations. Diverses visions de l'Europe demeurent en concurrence. C'est pourquoi j'ai toujours plaidé pour une approche réaliste, plutôt que théorique.

Mais, pour moi, il ne fait aucun doute que la question du contenu et du concept futurs de notre Alliance est décisive et que nous devons y consacrer toute notre attention.