Revue de l'OTAN
Mise à jour: 08-Sep-2002 Revue de l'OTAN

Edition Web
Vol. 41- No. 1
Fév. 1993
p. 23-27

La recherche et le développement technologiques à l'OTAN

Keith L. Gardner
Chef de la Section recherche pour la défense

La technologie et qui plus est les progrès de la technologie sont essentiels pour permettre à l'OTAN et à ses pays membres de continuer à défendre la paix avec succès. La récente guerre du Golfe est exemplaire à cet égard, puisqu'elle a mis en lumière l'importance cruciale de la technologie dans les confrontations militaires modernes. L'efficacité générale de la technologie alliée lors de ce conflit a dépassé - et de loin - les espérances les plus optimistes. La victoire a été écrasante pour les alliés, en dépit de l'impressionnant arsenal et de l'armée aguerrie dont disposait l'Irak.

Le message est clair: une technologie supérieure a un impact décisif sur l'issue d'un conflit. Cet effet est très "non-linéaire", c'est-à-dire qu'une marge de supériorité relativement faible peut complètement déterminer le résultat final. Si les équipages des chars d'un camp peuvent voir dix pour-cent plus loin que leurs adversaires, il peut en résulter pour les premiers une victoire presque à cent pour-cent. Il convient de souligner que la technologie est considérée ici dans son sens le plus large, y compris le très important composant humain (sélection et formation du personnel, interface homme-machine, ergonomie, etc.).

Malheureusement, la supériorité technologique n'est pas définitive. Elle doit être continuellement et farouchement entretenue. En fait, on ignore le plus souvent que la guerre du Golfe a été remportée par une technologie vieille de vingt ans. Il faut très longtemps pour élaborer et mettre en oeuvre une technologie nouvelle, et le "pipeline" doit être alimenté aujourd'hui si nous voulons éviter un éventuel désastre d'ici dix ou vingt ans.

Si la plupart des experts concernés par les questions militaires s'accordent à considérer que le progrès technologique est essentiel, la meilleure approche pour parvenir à ce progrès est moins claire. Etant donné que je considère la coopération internationale comme un facteur important de tout perfectionnement efficace de la technologie de la défense, je vais maintenant examiner les mécanismes de coopération en matière technologique que l'OTAN a élaborés au fil des années, tout en évaluant leurs points forts et leurs limites.

La coopération en matière de recherche et développement technologiques amène divers avantages:

  • la stimulation des progrès technologiques par le biais du partage des connaissances et de l'expérience, et par celui de la constitution d'un réseau international d'experts et de décideurs politiques;
  • la promotion de l'interopérabili-té et de la standardisation à des stades précoces du développement;
  • les économies immédiates et l'accélération des programmes grâce au partage des ressources.

Les mécanismes associés à la recherche et au développement technologiques sous l'égide de l'OTAN sont complexes. Il en va nécessairement ainsi en raison de l'extrême ampleur de ce qui constitue la "technologie" (de l'être humain à l'onde électromagnétique) comme en raison de la complexité de l'OTAN elle-même.

Dans un souci de concision, le présent article utilisera donc une approche "géologique", consistant en une "étude de surface" suivie d'un "examen d'échantillon". L'"étude de surface" sera, par nécessité, très simplifiée et offrira une vue relativement superficielle des principales caractéristiques, en négligeant de nombreux détails importants. L'"examen d'échantillon" examinera un exemple représentatif de manière plus détaillée, à savoir l'organisation que je connais le mieux: le Groupe sur la recherche pour la défense de l'OTAN (le GRD).

Vue d'ensemble du développement technologique au sein de l'OTAN

Le Tableau I montre de façon très simplifiée la structure du développement technologique au sein de l'OTAN. Comme on peut le voir, la technologie est du ressort de trois organisations qui relèvent directement du Conseil de l'OTAN: le Comité scientifique, le Comité militaire et la Conférence des directeurs nationaux des armements (la CDNA).

Le Comité scientifique est chargé de promouvoir la "troisième dimension" de l'OTAN en général, c'est-à-dire la science et la technologie civiles, parmi les pays membres. Cette activité complète les efforts de l'OTAN dans les dimensions politique et militaire.

Les travaux du Comité scientifique sont centrés sur ses principaux programmes d'échanges scientifiques: le programme de bourses d'études, les écoles d'été, les séminaires de recherche avancée et le programme de subventions pour la recherche. Ces programmes offrent divers avantages aux scientiques nationaux: création de forums pour des échanges efficaces avec des collègues internationaux, opportunités d'échanges scientifiques et financement de projets de recherche sélectionnés. Récemment, le Comité scientifique a adopté des dispositions visant à renforcer ses contacts avec les pays ECO (pays d'Europe centrale et orientale). Signalons en outre que plus de 200.000 scientifiques ont participé aux activités du Comité scientifique depuis sa création en 1957.

Le Comité scientifique est la seule organisation inscrite dans la structure de l'OTAN qui soit limitée aux sciences civiles non-classifiées. Les autres organismes figurant dans le Tableau 1 s'occupent de la technologie de la défense classifiée ou non.

Le Comité militaire de l'OTAN parraine trois organisations technologiques, comprenant deux centres de recherche et un "réseau" technologique. Les deux centres de recherche servent de conseillers technologiques auprès des deux principaux commandements militaires.

Installé à La Haye, aux Pays-Bas, le Centre technique du SHAPE (STC) fournit des avis techniques et scientifiques au SHAPE (le Grand quartier général des puissances alliées en Europe). Le STC regroupe environ 150 scientifiques, secondés par des techniciens et un secrétariat. Les programmes qu'il mène actuellement sont centrés sur trois domaines principaux: l'emploi et la structure des forces (y compris F influence des avancées technologiques des armes), le commandement et le contrôle, et les télécommunications.

Installé à La Spezia, en Italie, le Centre de recherches anti-sous-marines du SACLANT (SACLANT-CEN) apporte son aide au Commandant suprême allié de l'Atlantique (SACLANT). L'équipe scientifique du SACLANTCEN se compose d'environ quarante personnes, et d'une centaine de techniciens. Son activité essentielle concerne la recherche acoustique sous-marine. Il dispose de deux navires de recherche dont 1'"Alliance", un bâtiment de 3.200 tonnes spécialement conçu pour les opérations en haute mer.

Le STC et le SACLANTCEN font financés par le budget militaire et relèvent d'un Comité scientifique des représentants nationaux (SCNR), qui examine et approuve toutes les activités menées dans le cadre des projets.
L'autre organisation technologique essentielle relevant du Comité militaire est l'AGARD: le Groupe consultatif pour la recherche et les réalisations aérospatiales. Créé voici quarante ans pour promouvoir la coopération en matière de recherche et de développement aérospatiaux, l'AGARD se compose d'un directeur et d'une équipe de permanents regroupés à Paris. Cette organisation est financée par le budget militaire et ses activités sont supervisées par le Conseil des délégués nationaux (NDB), regroupant des représentants de haut niveau des gouvernements et de l'industrie aérospatiale.
Les neuf groupes de travail techniques de l'AGARD (se composant chacun de 40 à 80 experts nationaux) se rencontrent deux fois par an dans le cadre de symposiums. Ils se réunissent dans différents pays membres, ce qui permet à de nombreux spécialistes du pays hôte de rencontrer leurs homologues d'autres pays. Les travaux de ces symposiums sont publiés et largement distribués.

Outre des symposiums, les groupes de travail de l'AGARD effectuent également certaines recherches sur des sujets spécifiques, qui couvrent l'ensemble de la science aérospatiale, telles que la médecine aérospatiale, l'avionique et la propulsion. L'AGARD parraine en outre le Comité d'étude des applications aérospatiales (AASC), qui commande des études sur l'utilisation des technologies aérospatiales à des fins militaires.

Enfin, l'AGARD organise des séries de conférences et finance de nombreuses visites individuelles de consultants, ainsi que d'autres échanges bilatéraux ou multilatéraux entre les pays de l'OTAN et contribue ainsi à la diffusion des connaissances aérospatiales. A cet égard, il met surtout l'accent sur le soutien des Industries de défense en développement (DDI) de la Grèce, du Portugal et de la Turquie. Des contacts ont également été récemment établis avec les pays ECO en vue de favoriser les échanges dans le domaine aérospatial.
La troisième organisation chargée du développement technologique au sein de l'OTAN est la Conférence des directeurs nationaux des armements, composée des responsables nationaux des acquisitions d'armements dans les divers ministères de la défense. La CDNA coordonne les activités de six groupes principaux: les Groupes OTAN sur l'armement des
forces terrestres, aériennes et navales (NAAG, NA-FAG et NNAG respectivement), le Groupe interarmées sur les télécommunications et les matériels électroniques (TSGCEE), le Groupe consultatif industriel OTAN (NIAG) et le Groupe sur la recherche pour la défense (GRD).
Le but essentiel de la CDNA consiste à encourager les pays à développer en commun des équipements militaires. A cette fin, les Groupes principaux dépendant de la CDNA multiplient leurs efforts pour harmoniser les spécifications militaires nationales et pour encourager l'établissement de projets de développement en coopération au sein de l'OTAN. Ces efforts sont soutenus par le NIAG, dont les industriels effectuent des études de pré-faisabilité pour répondre aux besoins des autres Groupes principaux.

Le Groupe sur la recherche pour la défense

A la différence des autres groupes du CDNA, le Groupe sur la recherche pour la défense (GRD) concentre ses efforts sur les phases antérieures au développement technologique. Il est responsable de la base technologique, et non du développement d'équipements militaires spécifiques.
Le GRD offre un forum unique de recherches en coopération. Ces recherches ont les caractéristiques suivantes: elles s'étendent à l'ensemble de l'OTAN, sont liées à la défense, réservées à l'usage gouvernemental et classifiées.
L'importance du GRD est amplifiée par la rareté des enceintes permettant l'échange efficace d'informations relatives à la technologie concernée. Dans certains cas d'ailleurs, il constitue le seul forum où les chercheurs étudiant des technologies classifiées peuvent rencontrer leurs collègues de différents pays.
Les trois principales méthodes d'opération des différents organes du GRD sont:

  • l'échange de connaissances techniques par le biais de réunions d'experts, de séminaires, de symposiums et de réunions de travail, de publications de rapports techniques et d'actes de symposium, de l'établissement d'une communauté internationale ou réseau d'experts gouvernementaux.
  • la recherche en coopération, dans laquelle des chercheurs rassemblent des données et analyses nationales, et harmonisent leurs points de vue afin de produire un rapport d'experts commun.
  • les expériences conjointes et/ou les essais sur le terrain en commun, pour lesquels les pays fournissent du personnel, des équipements, des plates-formes, des cibles et des installations, puis partagent les données recueillies.

La mission du Groupe sur la recherche pour la défense consiste "à échanger des informations et à coopérer sur des recherches et des technologies qui pourraient déboucher sur de futurs équipements de défense". Le GRD joue en outre le rôle de conseiller scientifique et technologique, et coopère activement, lorsque la nécessité s'en fait sentir, avec les autres Groupes principaux du CDNA et d'autres organismes de l'OTAN.

La structure du GRD est articulée sur trois niveaux: le Groupe principal proprement dit, composé des Directeurs de la recherche dont un grand nombre ont des responsabilités directes en matière de recherche nationale de défense; les Commissions et Groupes spéciaux d'experts, composés de directeurs de laboratoires nationaux et de responsables de haut niveau pour la recherche militaire; et les Groupes d'études sur la recherche (GER), composés d'experts nationaux au niveau des projets. Les effectifs du GRD comptent de 700 à 900 personnes, provenant de quatorze pays de l'Alliance et de diverses agences de l'OTAN.

Les structures et procédures établies par le GRD au cours des vingt-cinq dernières années visent à entamer et à gérer des projets de recherche internationaux en collaboration, menés au sein des Groupes d'études pour la recherche. Les GER sont composés de scientifiques et d'ingénieurs, qui mènent à bien des projets pré-définis. Chacun de ceux-ci suit un mandat et un programme de travail avec un calendrier agréé. Un GER typique regroupe la participation de six à huit pays, représentés par dix à quinze experts nationaux.

Les sujets actuellement étudiés par les GER sont très vastes et touchent à des domaines aussi divers que le traitement de la parole, la technologie du laser, l'entraînement des forces, les effets de l'exposition au froid sur les êtres humains, l'identification des cibles aériennes, la simulation et la modélisation informatiques ou la fiabilité des systèmes d'information. Cinquante GER relèvent actuellement du Groupe sur la recherche pour la défense, et chacun s'occupe d'un programme de recherche spécifique. Ils sont administrés par huit Commissions et deux Groupes spéciaux d'experts (GSE), auxquels sont assignés des domaines technologiques ou fonctionnels. Les Commissions ont pour responsabilités respectives: les études scientifiques à long terme, la physique et l'électronique, l'optique et l'infrarouge, la recherche opérationnelle, les sciences humaine et biomédicale, la guerre électronique, la défense anti-aérienne, et la technologie du traitement de l'information. Les deux GSE s'occupent respectivement de la dissimulation, du camouflage et du leurrage, et de la technologie associée au Génie de combat.

La structure de l'OTAN et les procédures qui ont été développées durant la phase de maturation du GRD ont engendré un environnement propice à la recherche sur la défense en coopération. Les pays membres peuvent mettre sur pied des projets de recherche à relativement court terme puisque la structure légale "pré-établie" fournie par le GRD permet de mener des actions de manière simple, sans négociation de Protocoles d'accord. Cela permet de gagner des mois (voire des années) dans la période de gestations d'activités nouvelles. L'appui du Secrétariat international de l'OTAN au GRD est efficacement organisé et peu onéreux. Il repose sur trois responsables et deux secrétaires seulement, travaillant au siège de l'OTAN.

La meilleure démonstration de l'efficacité du GRD est fournie par le soutien marqué que les différents pays accordent à ses activités. La participation est, bien sûr, volontaire et seules les activités qui receuillent l'appui de plusieurs pays sont lancées. Le fait que tant de pays soient désireux de consacrer le temps de leurs meilleurs experts indique que leur investissement est profitable. Cela est particulièrement vrai pour les pays les plus petits, qui - pour certains - dépendent fortement du GRD pour entamer ou mener à bien leurs propres programmes.

A ce jour, le GRD a produit quelque 400 rapports techniques majeurs environ. Il a en outre parrainé des dizaines d'essais communs sur le terrain, qui ont permis d'importantes économies aux pays participants (par le biais du partage des ressources), tout en étoffant considérablement les résultats obtenus. Le GRD procède également à l'évaluation de composants et d'équipements en coopération et a mis au point des modèles informatisés et des outils d'analyse très complets. La Commission 1 du GRD a procédé à plus de cinquante Etudes scientifiques à long terme (LTSS), chacune centrée sur un aspect de la technologie militaire et ses implications.

Les limites du GRD

L'organisation efficace et les résultats du GRD sont certes intéressants, mais il est également instructifs d'examiner les limites de cette organisation. La coopération internationale n'est pas toujours possible, même (ou peut-être surtout) dans des domaines qui revêtent une haute importance nationale. Les paramètres suivants sont particulièrement importants:

La sensibilité. La coopération internationale n'est possible que lorsque les pays participants sont désireux de partager leurs données et connaissances. Si un sujet est trop sensible (au niveau de la sécurité ou de la compétitivité industrielle), la coopération est impossible.

Le coût. Si un projet est très onéreux et exige des investissements nationaux importants, la plupart des pays insistent pour négocier un protocole d'accord pour définir avec précision l'accord. Cela constitue un facteur de ralentissement, car le temps requis pour la négociation peut être substantiel. Pour cette raison, la plupart des projets de recherches qui relèvent du GRD n' impliquent que des investissements nationaux relativement réduits. Même si le GRD a lancé plusieurs projets onéreux en collaboration après négociation officielle d'un protocole d'accord, lesdits projets demeurent davantage l'exception que la règle.

Le stade de développement. Les activités du GRD sont également confinées aux stades précoces du cycle de développement (c.-à-d. la recherche et le développement exploratoire) pour lesquels il est plus facile d'obtenir une coopération (dans l'hypothèse, bien sûr, où la coopération est possible du point de vue de la sensibilité). Lorsqu'un projet approche de la phase de production, les chances d'une coopération fructueuse décroissent substantiellement.

Le dernier aspect considéré ici est la dimension légale. Le cadre prédéterminé par l'OTAN (couplé à l'importance relativement modeste des investissements nationaux concernés) permet aux experts nationaux eux-mêmes de définir leurs programmes de travail en coopération, sans aucune assistance légale. L'approche du GRD évite ainsi l'un des obstacles majeurs à une coopération internationale fructueuse, à savoir les négociations prolongées sur les aspects légaux des accords de coopération. Cet avantage va cependant de pair avec un inconvénient: il existe une limite bien réelle quant à l'ampleur et à la nature de la coopération possible dans le domaine traditionnel du GRD.
En guise de conclusion, il convient de garder présentes à l'esprit les observations suivantes en matière

La coopération est volontaire. Comme les pays de l'OTAN sont souverains, la participation à des activités en coopération est laissée à l'entière discrétion des différents pays.

La technologie de l'OTAN doit s'adapter au changement. La technologie progresse à un rythme effréné depuis un demi siècle qui ne cesse de s'accélérer. Au cours de ces dernières années toutefois, ce facteur a été occulté par les changements politiques, économiques et militaires. Cette situation chaotique n'a fait que compliquer les problèmes de ceux qui sont chargés de prévoir les besoins et les capacités de la technologie de la défense. Je pense qu'il s'agit-là d'un autre domaine dans lequel les réseaux de l'OTAN peuvent profiter aux différents pays, en établissant des contacts internationaux critiques et en facilitant les échanges de vue à tous les niveaux.

Il est à présent impératif, pour les pays de l'OTAN, d'élaborer une stratégie pour 1 ' avenir de la coopération dans le domaine technologique. L'environnement a changé et les structures de la technologie de l'OTAN doivent être adaptées aux besoins naissants.

Le réseau constitue le principal avantage. La "mise en phase" des directeurs nationaux de la recherche, des responsables de haut niveau de la technologie et des experts de diffèrent pays constitue un avantage majeur de la coopération technologique de l'OTAN. Je considère en fait qu'il s'agit-là du principal avantage, qui l'emporte sur les autres tels que les économies de ressources, la standardisation, etc. Les progrès technologiques ne s'obtiennent pas isolément; ils dépendent de la stimulation intellectuelle, de l'inspiration et du partage des connaissances que l'on trouve seulement dans un groupe d'experts travaillant dans un domaine commun.