Opérations de renseignement russes : changement de tactique, mêmes objectifs

26/04/2019

Les services de renseignement de la Russie – bien financés, agressifs et protégés par le pouvoir politique – restent au cœur de la guerre politique tous azimuts menée par Moscou pour perturber les pays occidentaux, les démoraliser et détourner leur attention. Bien que de nombreux instruments différents soient utilisés – de la désinformation et de la corruption aux pressions économiques, en passant par la diplomatie – les services de renseignement n’entendent pas seulement recueillir des informations, mais aussi mener activement des opérations ; ils jouent par conséquent un rôle crucial à ce niveau. Pour l’OTAN, la leçon à retenir est qu’il ne faut pas seulement continuer à faire preuve de vigilance, mais aussi que la solidarité incarnée par l’Alliance revêt autant d’importance lorsqu’il s’agit de faire face à des menaces non militaires que lorsqu’il s’agit de réagir à des menaces militaires.

L'année de tous les dangers

La campagne de renseignement agressive menée par la Russie contre l’Occident ne s’est pas relâchée en 2018. En mars, Sergueï Skripal – ancien agent des services de renseignement militaire extérieur (GRU) de la Russie entre temps passé au Royaume-Uni – a été victime d’une tentative d’assassinat au moyen d’un agent neurotoxique rare, le Novitchok. Skripal, sa fille et un des primo-intervenants ont survécu, mais un passant, qui avait trouvé par hasard l’ampoule ayant contenu le poison, est décédé.

La Grèce a expulsé deux diplomates russes et a interdit l’entrée sur son territoire à deux autres en juillet 2018, invoquant des tentatives d’ingérence dans le vote historique sur le changement de nom dans ce qui allait officiellement devenir la République de Macédoine du Nord.

Dans une de leurs dénonciations conjointes des activités de la Russie, le Royaume-Uni et les Pays-Bas accusent des agents russes de tentatives de piratage contre l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) alors que cette dernière enquête sur l’attentat contre Sergueï Skripal, ancien espion russe, au Royaume-Uni.

Photo (de gauche à droite) le général Onno Eichelsheim, directeur du Service de renseignement et de sécurité de défense des Pays-Bas, Mme Ank Bijleveld, ministre néerlandaise de la Défense, et S.E. Peter Wilson, ambassadeur du Royaume-Uni aux Pays-Bas, lors d’une conférence de presse à La Haye, le 4 octobre 2018. © Reuters

Un espion russe a été déclaré persona non grata en Suède en août, et en septembre, le Service de sécurité de la police norvégienne a arrêté un agent présumé, qui a cependant été relâché par la suite.

En octobre, quatre agents de la GRU ont été arrêtés par les autorités néerlandaises pour le piratage des systèmes de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) à la Haye – l’instance chargée d’enquêter sur l’empoisonnement de Skripal.

Et 2019 n’augure rien de meilleur. Un major du Service général du renseignement militaire belge (SGRS) a été accusé d’être un agent russe, et un ressortissant suédois a été arrêté pour avoir eu des contacts avec un agent du Service du renseignement extérieur russe (SVR).

À travers toute l’Europe, les pays se mobilisent pour identifier et prévenir les risques possibles d’ingérence dans les élections européennes qui se tiendront en mai et dans toute une série d’élections locales prévues cette année. Au Danemark par exemple, le gouvernement a annoncé un plan d’action visant à empêcher toute ingérence russe dans les élections législatives qui auront lieu d’ici juin au plus tard.

Leçons tactiques, obstination stratégique

Bien que de nombreuses opérations soient déjouées, mises au jour jusque dans leurs moindres détails et suivies d’expulsions et de protestations, le Kremlin semble déterminé à poursuivre sa campagne. Plutôt que de faire profil bas, il a préféré changer de tactique.

Ainsi, il existe incontestablement des inquiétudes légitimes quant à de possibles agissements de la Russie dans le cadre des prochaines élections européennes, mais Moscou semble avoir compris qu’il est peu probable qu’il puisse influer sur les résultats du scrutin par une ingérence directe, et qu’agir dans ce sens pourrait même être contre-productif. Sa priorité consiste plutôt à exploiter les campagnes et les résultats pour maximiser les dissensions internes et les exacerber le plus possible. Un flux continu de désinformation et de propagande de nature à créer des clivages extrêmes ira probablement de pair avec des activités clandestines de collecte de renseignement. Ces dernières pourraient aller du piratage et de la fuite organisée de documents authentiques ou falsifiés jusqu’au versement de ce que les Russes appellent chernaya kassa, ou commissions « occultes », de montants relativement peu élevés, à des individus, à des responsables de campagnes et à des organes médiatiques utiles (à une époque où un fervent partisan ayant un site web ou un compte Tweeter peut être considéré comme un de ces « organes »).

J’étais à Moscou lors des premières expulsions de diplomates par le Royaume-Uni au lendemain de l’affaire Skripal – avant que d’autres pays expriment eux aussi leur solidarité – et je me souviens qu’un membre d’un groupe de réflexion proche du Kremlin avait alors exposé l’avis qui semblait faire consensus au gouvernement en assurant que ces expulsions seraient la somme totale à payer sur le plan diplomatique. La virulence inattendue des réactions internationales a fortement surpris Moscou et semble avoir un effet dissuasif sur ce genre d’agissements ouvertement, voire délibérément, provocants. Inévitablement, les activités ont connu une accalmie – très temporaire – le temps que les réseaux se rétablissent. Mais pour le reste, rien ne semble avoir découragé Moscou de continuer à mener sa campagne de renseignement agressive à un rythme soutenu ; tout au plus la Russie a-t-elle légèrement modéré sa tactique (et probablement de façon provisoire).

Le président russe Vladimir Poutine s'addressant à des officiers du renseignement à un gala organisé pour marquer le centième anniversaire de la Direction principale du renseignement de l’État-major général des forces armées russes (GRU) le 2 novembre 2018. © en.kremlin.ru

La confiance que le président Vladimir Poutine continue d’accorder à ses services de sécurité et de renseignement parle finalement d’elle-même. Ces services sont devenus la principale source d’information de M. Poutine pour les analyses de l’actualité étrangère (au grand dam du ministère des Affaires étrangères). Le président a aussi profité du gala organisé à l’occasion du centième anniversaire de la GRU, en novembre 2018, pour exprimer son total soutien à la Direction et féliciter ses responsables pour leur « professionnalisme, leur témérité et leur esprit de décision », laissant ainsi perplexes ceux qui pensaient qu’il leur en voulait pour les échecs retentissants qu’ils ont récemment essuyés.

La solidarité à tout prix

S’il est peu probable que le Kremlin change son fusil d’épaule dans le proche avenir, la principale question qui se pose désormais est de savoir quelle est la meilleure manière de réagir. La réponse multinationale à l’attentat contre Skripal – l’expulsion de 123 diplomates et espions russes par 27 pays de l’OTAN – est à ce jour la mesure de rétorsion la plus visible prise suite aux agissements des services de renseignement russes, mais elle est aussi la plus parfaite illustration d’une lutte systémique possible.

L’OTAN a prouvé qu’elle était une alliance d’une efficacité unique grâce à la solidarité qu’elle incarne : une attaque contre un pays membre équivaut à une attaque contre tous. Au sommet de l’OTAN à Varsovie, en 2016, il a été décidé qu’une attaque dite « hybride » pourrait éventuellement donner lieu à l’invocation de l'article 5 (la clause de défense collective prévue dans le traité fondateur de l’OTAN). Il s’agit d’un engagement mutuel que même Moscou semble prendre au sérieux, malgré toutes les inquiétudes de l’Occident, qui craint d’éventuelles faiblesses et divisions.

Toutefois, l’efficacité de l’OTAN tient aussi à ses priorités relativement bien ciblées et au périmètre limité de sa mission. Bien qu’elle mène désormais des opérations expéditionnaires hors zone et qu’elle soit bien consciente des dangers que les défis non militaires représentent pour les capacités de combat, elle n’est pas la mieux placée pour faire face à bon nombre d’entre eux et ne devrait d’ailleurs même pas s’en occuper. Les faiblesses exploitées par la campagne de la Russie, depuis les sentiments des communautés qui ont l’impression d’être politiquement marginalisées, jusqu’aux problèmes permanents de corruption et de mouvements illicites de capitaux, sont des questions de gouvernance, pas de défense.

D’autres organisations, comme l’Union européenne, et/ou des alliances d’États doivent faire preuve de la même solidarité que l’OTAN. Quoi qu’il en soit, tant que le Kremlin ne sera pas convaincu qu’il risque plus que de simples problèmes bilatéraux s’il lance des opérations non militaires malveillantes contre un pays occidental, il aura finalement peu de raisons de réduire la voilure de ses opérations.

Les différents pays doivent aussi passer à la vitesse supérieure, en particulier dans les domaines du financement du renseignement et de la contre-ingérence. Le critère bien connu fixé par l'OTAN – qui prévoit que les pays membres devraient consacrer deux pour cent de leur PIB à la défense – reste pour beaucoup une aspiration plutôt qu’une réalité, mais il donne au moins une idée de l’objectif minimum à atteindre. Il n’existe aucun critère commun de ce genre pour les dépenses à consacrer à la défense contre des opérations politiques ; les budgets proportionnels varient donc fortement, depuis les budgets relativement conséquents de pays comme l’Estonie, le Royaume-Uni et les États-Unis, jusqu’aux budgets des pays à l’autre bout du spectre.

En tout état de cause, dans le cadre d’alliances, où des renseignements doivent être partagés et des plans communs examinés quotidiennement, les pays membres qui n’investissent pas dans leurs organismes de contre-ingérence ne mettent pas seulement leur propre sécurité en danger mais aussi celle de leurs alliés. Le défi lié au renseignement russe ne va pas disparaître de sitôt, et d’autres défis vont se profiler à l’horizon ; ils viendront peut-être de puissances émergentes comme la Chine, ou d’acteurs non étatiques. Qu’il s’agisse de l’OTAN, de l’Union européenne, ou de toute autre alliance d’États – ou d’une combinaison des deux –, il est temps que le débat sur les niveaux adéquats de dépenses pour la sécurité sorte du domaine purement militaire et porte aussi sur les activités secrètes.


M. Mark Galeotti est chercheur associé principal au Royal United Services Institute. Ses derniers ouvrages s’intitulent notamment « Russian Political War » (Routledge, 2019), « We Need To Talk About Putin » (Ebury, 2019) et « The Vory : Russia’s super mafia » (Yale, 2018).

Voir aussi son précédent article pour la Revue de l’OTAN (2017) : ‘Russian intelligence is at (political) war

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

M. Mark Galeotti est chercheur associé principal au Royal United Services Institute. Ses derniers ouvrages s’intitulent notamment « Russian Political War » (Routledge, 2019), « We Need To Talk About Putin » (Ebury, 2019) et « The Vory : Russia’s super mafia » (Yale, 2018).