L’OTAN – Prête à relever tous les défis ?

24/01/2019

L’OTAN serait-elle prête à faire face au niveau de puissance militaire affiché pendant l’exercice Vostok (« Est ») en septembre 2018, si la Russie devait déployer pareille quantité de troupes et d’équipements le long de ses frontières occidentales ? L’OTAN a-t-elle la capacité et la mobilité militaires requises pour rivaliser avec une telle démonstration de force ? Les Alliés pourraient-ils mettre à disposition les infrastructures nécessaires pour appuyer un déploiement militaire de cette envergure ? L’Alliance est-elle en mesure d’apporter une réponse adéquate aux tactiques hybrides qui seraient probablement employées par la Russie ?

Depuis 2014, la disponibilité opérationnelle est au cœur des préoccupations de l’OTAN, mais en revenant sur les sept décennies de l’histoire de l’Alliance, on constate que bon nombre des questions actuelles qui touchent à la disponibilité opérationnelle, à l’efficacité de la dissuasion et à la réassurance ne sont pas nouvelles.

Selon les hauts responsables militaires russes, 300 000 soldats environ – ainsi que 1 000 avions et hélicoptères, 80 navires et 36 000 chars, blindés et autres véhicules – ont participé à VOSTOK 2018, exercice d’une ampleur inégalée depuis la Guerre froide.

© Modern Diplomacy

Rétrospective

Il n’est pas rare d'entendre que, pendant 40 ans, l’OTAN s’est acquittée avec succès de la mission à l’origine de sa création, que son seul objectif stratégique était d’empêcher l’Union soviétique d’envahir l’Europe occidentale, que les Alliés n’avaient pas de doute quant à la menace qui pesait sur leur sécurité nationale et qu'ils devaient y répondre en mettant à disposition les forces nécessaires de manière à convaincre Moscou de la crédibilité de l’Alliance.

Toutefois, avons-nous vraiment si bonne mémoire ? Il importe de rappeler que, contrairement aux idées reçues, l’OTAN n’avait pas, à ses débuts, une seule et unique finalité. En réalité, la création de l’Alliance s’inscrivait dans un projet plus vaste s’articulant autour de trois objectifs : assurer la dissuasion face à l’expansionnisme soviétique, empêcher le retour du militarisme nationaliste en Europe, et encourager l’intégration politique européenne.

Dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays d’Europe occidentale se trouvaient face à un dilemme politique et économique. De nouveaux gouvernements étaient en place qui n’étaient guère enclins à engager des dépenses militaires, d'autant moins qu'ils étaient soumis à une forte pression depuis l’autre rive de l’Atlantique pour que soient réglées les dettes nées de l’engagement des États-Unis en faveur de leurs alliés européens. Concrètement, il s’agissait là du premier dividende de la paix : le nombre de soldats alliés présents en Europe est passé d’environ 4,5 millions en mai 1945 à moins d’un million fin 1946.

La création même de l’Alliance était une mesure de réassurance tellement forte que les États membres n’ont pas tardé à réclamer de nouvelles réductions d’effectifs, faisant valoir que l’OTAN était un outil de dissuasion politique si puissant qu’une présence militaire massive n’était pas nécessaire. C'était là le deuxième dividende de la paix. Dans une certaine mesure, la Guerre de Corée a mis fin à cette logique parce que l’on craignait que Moscou profite du déploiement d’un grand nombre de troupes sur la péninsule coréenne pour lancer une attaque contre l’Europe occidentale. C’est ainsi qu’à sa réunion tenue à Lisbonne en 1952, l’OTAN décida de se fixer des objectifs de forces ambitieux, mais il est vite apparu qu’elle ne pourrait pas les atteindre.

Plutôt paradoxalement, la politique de « représailles massives » de l’OTAN, élaborée face au développement du dispositif nucléaire de l’URSS après la première explosion d’une arme atomique soviétique en 1949, a également été invoquée pour expliquer pourquoi un renforcement des forces conventionnelles n’était pas nécessaire. Les Alliés n’étaient tout simplement pas prêts à assumer le coût d’un tel renforcement, et l’Alliance, dont le troisième anniversaire approchait, tirait déjà comme leçon que les ambitions politiques étaient une chose, mais que le déploiement effectif de soldats sur le terrain en était une autre.

Dans les années 1950, l’OTAN a mis en œuvre sa politique du « New Look »”, qui visait à accroître l’efficacité sur le plan militaire sans augmentation des dépenses de défense. Il va sans dire que cette politique exigeait de pouvoir compter sans réserve sur la capacité nucléaire des États-Unis et, à la seule exception de la France et du Royaume-Uni, les Alliés européens se satisfaisaient tout à fait de vivre sous le « parapluie transatlantique », avec le sentiment de sécurité que celui-ci leur conférait.

Dans les années 1960, l’OTAN s'est lancée dans la détente, outil politique qui visait à renforcer le dialogue avec les pays du Pacte de Varsovie. Malgré la crise des missiles de Cuba, et les tensions que suscitait le dossier vietnamien, un dialogue prudent a été établi avec Moscou. Les « représailles massives » ont progressivement fait place à la « riposte graduée », qui insistait davantage sur la nécessité de disposer de forces conventionnelles robustes.

Char de combat (M60A3) de la 3e division blindée traversant la trouée de Fulda, zone située entre la frontière occidentale de l’ex-Allemagne de l’Est et la ville de Francfort-sur-le-Main, où se trouvent deux couloirs de basse altitude que des chars de l’Union soviétique et de ses alliés du Pacte de Varsovie étaient susceptibles d'emprunter pour mener par surprise une attaque visant à s'emparer de points de traversée du Rhin – 1985. © Armée de terre des États-Unis

Ainsi, au milieu des années 1980, les 16 États membres de l’OTAN pouvaient faire état d’un effectif militaire de plus de cinq millions. Au plus fort de la Guerre froide, un peu moins de trois millions de soldats et une centaine de divisions terrestres étaient présents en Europe et affectés à l’OTAN. En sus, 30 divisions et 1,7 million d’hommes étaient maintenus à un niveau élevé de disponibilité opérationnelle. Plus de 400 000 militaires américains étaient basés sur le continent européen1. L’OTAN était prête, mais pour un seul scénario.

Place aux concepts

Les grandes organisations internationales sont souvent peu enclines au changement. Pourtant, en novembre 1991, six mois après la chute du Pacte de Varsovie, l’OTAN rendait public, pour la première fois, son nouveau concept stratégique. Ce document traduisait une nouvelle approche et ses premiers mots de conclusion sont lourds de sens :

« Le présent concept stratégique réaffirme le caractère défensif de l’Alliance et la volonté de ses membres de sauvegarder leur sécurité, leur souveraineté et leur intégrité territoriale. La politique de sécurité de l’Alliance repose sur le dialogue, la coopération et une défense collective efficace, qui sont des moyens mutuellement complémentaires de préserver la paix. Utilisant pleinement les nouvelles possibilités qui s’ouvrent à elle, l’Alliance maintiendra la sécurité au niveau de forces le plus bas que permettent les besoins de défense. De cette façon, elle apporte une contribution essentielle à l’instauration d’une paix durable ».

Ainsi, l’OTAN indiquait très clairement que sa présence militaire en Europe allait sensiblement diminuer (le dividende de la paix le plus connu) et que les Alliés avaient l’intention de nouer des liens étroits avec leurs anciens adversaires.

Après l'effondrement du Pacte de Varsovie, survenu en mars 1991, les ministres des Affaires étrangères ou représentants des 16 pays de l’Alliance et de neuf pays d'Europe centrale et orientale assistent à la réunion inaugurale du Conseil de coopération nord-atlantique, en décembre 1991. Le même jour, les événements à Moscou sonnaient le glas de l’Union soviétique. © OTAN

L’édition suivante du concept stratégique de l’OTAN a été publiée en 1999, à l’occasion du 50e anniversaire de l’Alliance. Sans surprise, les Alliés s’y engageaient à assurer leur défense commune, ainsi que la paix et la stabilité dans l’ensemble de la région euro-atlantique. Chose importante, ce document recensait les nouveaux risques apparus depuis la fin de la Guerre froide, notamment le terrorisme, les conflits ethniques, les violations des droits de l’homme, l’instabilité politique, la fragilité économique, ainsi que la propagation des armes nucléaires, biologiques et chimiques et de leurs vecteurs. De plus, la stratégie prévoyait la poursuite du développement des capacités militaires nécessaires pour que l'Alliance puisse remplir la gamme complète de ses missions, depuis la défense collective jusqu'aux opérations de soutien de la paix ou encore de réponse aux crises. L’OTAN demandait donc à ses membres de faire davantage sur le plan militaire, et ce sur une zone géographique plus large.

L’actuel concept stratégique de l’OTAN, publié en 2010, expose la vision des Alliés pour une Alliance qui évolue et reste apte à défendre ses membres contre les menaces modernes. Il engage l’OTAN à devenir plus agile, plus performante et plus efficace, et il encourage vivement les Alliés à investir dans des capacités essentielles pour faire face aux menaces émergentes. Il souligne que l’OTAN doit rester prête à jouer un rôle actif dans les opérations de gestion de crise, chaque fois qu’elle est appelée à intervenir.

Il s’agit là d’une vision globale ambitieuse, qui requiert des États membres un engagement ferme et de solides investissements. Toutefois, ce document a été adopté dans un contexte de forte austérité : il y est ainsi souligné que l’OTAN doit préserver son efficience financière et que la poursuite des réformes internes jouera un rôle essentiel dans le fonctionnement de l’Alliance à l’avenir.

NRF – Ne Remplit pas ses Fonctions ?

Pendant la Guerre froide, l’OTAN avait le luxe de savoir où elle livrerait bataille, le cas échéant. Il était logique de maintenir des niveaux élevés de forces en place et de permettre à ces forces de s’entraîner au combat sur le terrain même où elles seraient amenées à se battre. Plus de trois millions de soldats étaient présents en Europe, auxquels venaient s’ajouter, à distance du théâtre d’opérations potentiel, plus d’un million et demi de soldats à niveau élevé de disponibilité opérationnelle.

En contrepartie de la réduction du nombre de leurs forces présentes en Europe dans les années 1960 et 1970, les États-Unis ont pris l’engagement d’apporter aux forces en place des renforts rapides et robustes en cas de besoin. L’exercice « REFORGER » (de l’anglais Return of Forces to Germany) est aujourd’hui presque tombé dans l’oubli, alors qu’il mérite vraiment une place plus importante dans l’histoire militaire. En 1988, on a en effet assisté au déploiement de 125 000 soldats d'une rive à l’autre de l’Atlantique en dix jours. Toutefois, ce n’est pas seulement l’aptitude des forces militaires à réagir rapidement qui fait de REFORGER un exercice si impressionnant. Un déploiement de cette envergure nécessite de mobiliser des moyens de transport stratégiques civils et de mettre à disposition des infrastructures permettant de réceptionner et de redéployer ces forces à leur arrivée sur le sol européen. Tout n’est pas uniquement une question de préparation militaire. La préparation du secteur civil est tout aussi importante.

En 1988, 125 000 soldats sont déployés d'une rive à l'autre de l’Atlantique en dix jours dans le cadre de « REFORGER » (Return of Forces to Germany), qui matérialise l’engagement pris par les États-Unis d’apporter aux forces en place des renforts rapides et robustes en cas de besoin. © OTAN

Par ailleurs, les Alliés ont pris conscience que les flancs de l’OTAN constituaient un point faible. D’où la création de la Force mobile du Commandement allié en Europe (CAE) en 1960. Cette force de réaction immédiate multinationale pouvait être déployée sur très court préavis dans n’importe quelle zone menacée relevant du CAE. Elle avait pour mission de démontrer la solidarité au sein de l’Alliance, ainsi que l’aptitude et la détermination de celle-ci à résister à toutes les formes d'agression contre n’importe quel Allié. Le principal atout de la Force mobile tenait à ce qu’elle était composée d’unités nationales affectées à cette mission de façon permanente, sélectionnées pour l’exécution d’une tâche particulière et entraînées régulièrement à jouer leur rôle dans ce cadre. En 2002, la Force mobile a été démantelée parce que l’on croyait, à tort, que ses capacités seraient intégrées dans les forces à niveau de préparation gradué nouvellement conceptualisées par l’OTAN.

Ainsi, au sommet de Prague, en novembre 2002, les dirigeants des pays de l’OTAN ont décidé de créer la Force de réaction de l’OTAN (NRF), une force « qui fasse appel aux technologies de pointe, qui soit souple, déployable, interopérable et apte à soutenir des opérations prolongées et qui comporte des éléments terrestres, maritimes et aériens prêts à se transporter rapidement partout où il le faudra, selon la décision du Conseil ».

Toutefois, sa mise sur pied n’a pas été simple. La décision a été prise à un moment où plusieurs Alliés participaient activement à des opérations de coalition menées en dehors de la zone habituellement considérée comme relevant des compétences de l’OTAN. Le concept de la NRF voulait (et veut toujours) que les pays déclarent les forces mises à disposition pour une période de six mois, ce qui n'est pas sans engendrer certaines difficultés.

Premièrement, le problème de la continuité. Cet aspect n’est pas prioritaire dans l’entraînement de routine que les unités reçoivent au niveau national du fait qu’elles ne sont pas affectées à la NRF de façon permanente.

Deuxièmement, les capacités qui font appel aux « technologies de pointe » sont, pour beaucoup, très demandées et souvent indisponibles. La génération de force pour les capacités de la NRF s’est souvent révélée décevante. Les pays contributeurs ne mettent parfois à disposition que 60 % des capacités requises, et les capacités facilitatrices critiques sont souvent les plus difficiles à trouver.

Troisièmement, conformément à l’usage établi à l’OTAN, il a été décidé que la NRF serait financée selon le principe « d'imputation des coûts à leur auteur ». Ce principe a été mis à l’épreuve lorsqu’il a été décidé que la NRF devait être déployée à l’appui des opérations de secours lancées après le tremblement de terre survenu au Pakistan fin 2005. Le pays désigné comme chef de file de la NRF pour cette période a refusé de supporter les coûts, ce qui a donné lieu à un long débat politique. La première mise en œuvre du concept n’a donc pas réussi le test du « niveau élevé de disponibilité opérationnelle », soulignant ainsi la nécessité d’une réforme en matière de financement.

Des efforts louables ont été faits pour préserver l’utilité de la NRF. En particulier, au sommet du pays de Galles, en 2014, il a été décidé de renforcer les capacités de la NRF afin que cette force puisse s’adapter et répondre aux défis de sécurité émergents posés par la Russie, ainsi qu’aux risques émanant du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Par la suite, les Alliés ont pris la décision de doter la NRF d’une force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation et d’augmenter son effectif, en le portant à 40 000.

La Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation (VJTF) de l’OTAN – force multinationale rapidement déployable composée de forces aériennes, terrestres et maritimes, ainsi que de forces d’opérations spéciales – a été créée en exécution de la décision prise au sommet du pays de Galles, en 2014, d’accroître la disponibilité opérationnelle des forces alliées. © EU Today

Toutefois, pour que cette décision puisse être mise en œuvre avec succès, il faut que les pays contributeurs renforcent leur engagement à fournir les forces nécessaires. À ce jour, ce niveau d’engagement n’a pas été atteint, ce qui nuit à la crédibilité de l’OTAN et remet en question sa capacité de dissuasion face au risque d’agression.

La question du maintien des normes

Pendant la Guerre froide, l’une des grandes forces de l’OTAN était l’interopérabilité, c’est-à-dire « l’aptitude à agir ensemble de manière cohérente, efficace et efficiente afin d’atteindre les objectifs tactiques, opératifs et stratégiques de l’Alliance ».

Depuis de nombreuses années, l’OTAN accordait une grande importance à la normalisation de la doctrine, un volet qui allait devenir essentiel dans la formation des officiers de commandement et d’état-major de tous les pays membres. Les tactiques, techniques et procédures étaient également normalisées, et les unités s’entraînaient régulièrement avec leurs homologues d’autres pays. Des munitions aux carburants en passant par les communications, tout était compatible dans l’ensemble des unités affectées à l’OTAN. De fait, les normes OTAN remportaient un tel succès que certaines d’entre elles, comme celle relative aux raccords d’avitaillement d’aéronefs, ont même été adoptées par les autorités militaires soviétiques.

Par ailleurs, l’OTAN avait mis en place un programme d’évaluation strict. Les unités déclarées disponibles pour l'OTAN faisaient l’objet de contrôles rigoureux, souvent sans préavis, qui visaient à vérifier que les normes fixées étaient respectées.

Cependant, dans les années 1990, on a constaté le début d’un relâchement dans l’application jusqu’alors très pointilleuse des normes. Les opérations dirigées par l'OTAN dans les Balkans occidentaux reposaient sur l’attribution d’une zone géographique donnée à un seul pays chef de file, ce qui laissait très peu de place au mode de fonctionnement multinational dans les zones concernées. De même, à cette époque, la doctrine OTAN contenait peu d'éléments reflétant la politique de l’Alliance en matière de maintien et de soutien de la paix post-conflit, et les pays avaient donc tendance à s’appuyer sur leurs propres politiques et leur propre expérience.

Cette tendance s’est maintenue lorsque l’OTAN est intervenue en Afghanistan. Les Alliés ont adopté le concept de « commandement régional », dans le cadre duquel un « pays chef de file » était amené à constituer un groupe plutôt disparate de pays, dont des partenaires d’opération qui n’avaient jamais auparavant été associés à une opération de l’OTAN. Par ailleurs, le théâtre afghan présentait des difficultés supplémentaires. Les besoins spécifiques pour opérer sur ce théâtre étaient tels que de nombreux pays se sont procuré du matériel spécialisé dans le cadre de mesures opérationnelles d’urgence. Cela a permis de répondre à leurs besoins au niveau national, mais s’est traduit par un recul de l’homogénéité du matériel, puis des tactiques, techniques et procédures à l’échelle du théâtre.

Carte de l’Afghanistan montrant les « pays chefs de file » des commandements régionaux de la Force internationale d'assistance à la sécurité (7 avril 2009). © OTAN

Autre constatation : les missions et les opérations dirigées par l’OTAN se déroulent de plus en plus souvent parallèlement à l’action d’une coalition, ce qui crée une certaine confusion, tant au niveau des quartiers généraux que sur le terrain, les personnels (y compris des commandements sur le théâtre) ne sachant pas avec certitude s’ils doivent appliquer la politique de leur pays ou celle de l’OTAN.

Au sommet de Lisbonne, en 2010, les dirigeants des pays de l'OTAN ont déclaré : « nous préserverons et renforcerons les capacités, les normes, les structures et les procédures de financement communes qui nous lient ». Il ne serait pas tout à fait infondé de dire que l’OTAN ne parvient actuellement pas à tenir cet engagement.

Un manque de volonté

La disponibilité opérationnelle n’est pas facile à définir. Pour évaluer la disponibilité opérationnelle des forces de l'OTAN, il faut avoir une vision globale qui tienne compte à la fois de l'angle opératif et de l'angle organisationnel, ou stratégique. Au niveau de l'unité, la disponibilité opérationnelle se rapporte à l’équipement, aux effectifs, à l’entraînement et à l’interopérabilité. Au niveau organisationnel, la disponibilité opérationnelle peut se définir simplement comme « l’aptitude des forces militaires à combattre et à répondre aux exigences des missions qui leur sont confiées2 ».

La disponibilité opérationnelle peut au final se résumer à une seule question : est-on prêt à remporter la prochaine bataille ? Toutefois, pour répondre à cette question, il y a quatre éléments à connaître : la nature, le moment, le lieu et les modalités de l'intervention.

À l’époque de la Guerre froide, la chose était relativement aisée. On ignorait peut-être le moment où les capacités militaires seraient requises, mais on avait une idée assez précise de la nature, du lieu et des modalités de leur intervention. Le problème que posait l'inconnue ayant trait au « moment » pouvait se régler facilement, en maintenant à un niveau élevé de « disponibilité opérationnelle » les forces requises en Europe occidentale et en étant prêt à apporter rapidement à ces « unités en place » des renforts, fournis par des forces tout aussi « disponibles ».

Aujourd’hui, avec l’incertitude du monde moderne (en plus de la pression qui s’exerce sur les budgets nationaux) et sans menace évidente et immédiate dirigée contre leur territoire, certains pays membres de l’OTAN ont du mal à faire preuve de la volonté nécessaire. Si les Alliés ne sont déjà pas en mesure de s’engager à financer leurs forces de défense comme il se doit, il est peu probable qu’ils prennent les mesures supplémentaires requises pour préparer et assigner ces forces au commandement et au contrôle de l’OTAN.

Ceci explique pourquoi l'actuel occupant de la Maison Blanche et son prédécesseur ont donné de la voix pour se plaindre du manque de volonté des autres Alliés, et pourquoi ils ont tenté de définir des objectifs susceptibles de convaincre leurs homologues d’accroître leur niveau d’engagement. Il reste qu'une chose est on ne peut plus claire : les États-Unis ne dépenseront pas un seul centime de leur budget de défense qui ne serve pas leurs priorités nationales.

Mais une fois encore, la question n’est pas nouvelle. Déjà en 1954, le secrétaire d'État américain John Foster Dulles délivrait une mise en garde : « si la Communauté européenne de défense ne devait pas produire ses effets <...>, il y aurait alors de sérieux doutes quant à la possibilité de faire régner la sécurité sur le continent européen, ce qui imposerait une révision très pénible de la politique des États-Unis3 ».

Plus récent et mieux connu : l’accord sur les dépenses de défense auquel sont parvenus les dirigeants des pays de l'Alliance au sommet du pays de Galles. Selon cet accord, les Alliés « chercheront à se rapprocher dans les dix années à venir des 2 % recommandés ». C'est là une formulation de communiqué typique, qui offre aux Alliés une grande marge de manœuvre et énonce un objectif dépassant largement les échéances qui intéressent la plupart des responsables politiques.

Le passage qui vient juste après est peut-être plus important encore, quoique rarement cité : « …en vue d'atteindre leurs objectifs capacitaires OTAN et de combler les insuffisances capacitaires de l'OTAN ». Étant donné que ce passage ne fixe pas d’objectifs à atteindre au cours du mandat des gouvernements en place, ou même des suivants, il revient simplement à se décharger du problème.

Accroître la disponibilité opérationnelle

Au sommet du pays de Galles, l’OTAN a également lancé un plan d’action « réactivité ». Dans la déclaration du sommet, on peut lire :

« Soucieux de faire en sorte que notre Alliance soit prête à répondre rapidement et fermement aux nouveaux défis de sécurité, nous avons approuvé aujourd'hui le plan d’action « réactivité ». Ce plan comporte un paquet cohérent et global de mesures nécessaires permettant de faire face aux changements dans l'environnement de sécurité aux frontières de l’OTAN et au-delà, source de préoccupation des Alliés. Il apporte une réponse aux défis posés par la Russie, ainsi qu'à leurs incidences stratégiques. Il vise également à répondre aux risques et aux menaces émanant de notre voisinage méridional, à savoir le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. Ce plan renforce la défense collective de l'OTAN. Il renforce également notre capacité de gestion de crise. Ce plan contribuera à garantir que l'OTAN reste une Alliance forte, préparée, robuste et réactive, capable de faire face aux défis actuels et futurs, d'où qu'ils puissent venir.»

C'est là un énoncé empreint de bravoure, qui implique un engagement colossal de la part des Alliés.

Les événements intervenus dans les Balkans, en Asie centrale et au Moyen-Orient ont montré que l’OTAN ne pouvait plus s’intéresser uniquement, comme par le passé, à la zone euro-atlantique. Cependant, alors que la Russie a envahi la péninsule de Crimée, qu’elle poursuit son action dans l’est de l’Ukraine et qu’elle mène des activités militaires provocatrices près des frontières de l’OTAN, il apparaît que la dissuasion et la défense conservent plus que jamais leur importance. Ainsi, dans un contexte marqué par la baisse des budgets de défense et l’évolution des priorités politiques, l’OTAN a pris un nouvel engagement : accomplir sa mission originelle, et bien plus encore.

La force de l’OTAN sera toujours de nature stratégique. Toutefois, pour être crédible, l’Alliance doit impérativement avoir la capacité et la volonté d'assurer, en dernier ressort, la défense collective de son territoire. À cette fin, ses pays membres doivent faire preuve de la détermination voulue.

Même si cet engagement tarde à se concrétiser, des mesures sont prises pour que l’Alliance soit mieux préparée à remplir toute la gamme de ses obligations, et l’amélioration de la cohérence est visible.

Un convoi de l’armée de terre britannique traverse le pont Øresund, qui relie le Danemark à la Suède, lors d’un déplacement de 2 000 km effectué entre Hoek van Holland et la Norvège dans le cadre de l’exercice Trident Juncture 2018 de l’OTAN. Un aspect important de cet exercice a consisté à démontrer la capacité de déplacer rapidement des forces alliées depuis l’extérieur et à l’intérieur de l’Europe, puis d’assurer leur maintien en puissance. © OTAN

La mobilité militaire compte désormais parmi les grandes priorités de la coopération avec l’Union européenne. Le déplacement rapide de forces alliées depuis l’extérieur et à l’intérieur de l’Europe et leur maintien en puissance constituent un défi de taille sur le plan logistique. Ils nécessitent l’intervention de nombreux acteurs aux niveaux national et multinational.

Au sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Bruxelles en 2018, les ministres de la Défense ont entériné une nouvelle initiative des États-Unis pour la disponibilité opérationnelle. Connue sous le nom des « quatre 30 », elle vise à instaurer une « culture de la disponibilité opérationnelle » qui permette la fourniture de forces prêtes à combattre sur court préavis et capables de se déployer rapidement à travers l’Europe. L’objectif est de faire en sorte que, d’ici 2020, l’OTAN ait 30 bataillons mécanisés, 30 escadrons de chasse et 30 bâtiments de combat mobilisables sous 30 jours.

Contrairement aux objectifs plus vagues qui avaient été approuvés au pays de Galles pour les dépenses de défense et les capacités, ces objectifs, en plus d’être quantifiables, sont assortis d’un calendrier qui s’inscrit dans le cadre du mandat de la plupart des gouvernements des pays membres de l’OTAN, instaurant en cela une certaine obligation de rendre des comptes.

Cela dit, il reste beaucoup à faire. Il faudrait améliorer l’efficacité du processus de planification de défense de manière à garantir pleinement que le commandant suprême des Forces alliées en Europe disposera des forces et des ressources nécessaires pour l’exécution des tâches qui lui sont confiées. Il faut ensuite que le processus de génération de force de l’OTAN, permette la mise à disposition rapide des forces nécessaires, sans les chicaneries politiques devenues monnaie courante ces dernières années.

En outre, l’Alliance doit renforcer ses liens avec les pays membres et les pays partenaires afin d’élaborer une stratégie pangouvernementale qui permette d'établir les relations requises pour projeter la stabilité avec succès par-delà ses frontières.

Pour conclure, l'on peut une fois encore remonter aux origines de l’OTAN. Le passage suivant date de 1951. Il porte sur les forces de réserve, mais il pourrait tout aussi bien s’appliquer aux forces à niveau élevé de disponibilité opérationnelle actuelles et futures de l’OTAN :

« Les réservistes devront suivre des périodes annuelles d’instruction d’entretien. À cet égard, il est essentiel que le personnel fasse ces périodes dans l’unité où il sera mobilisé. Il s’ensuit que toutes les unités de réserve doivent réellement exister en temps de paix et que le nombre de celles-ci à mettre entièrement sur pied à la mobilisation soit réduit au minimum, compte tenu de ce que tout système de réserves basé uniquement sur la création d’unités à la mobilisation est totalement inapte à répondre aux besoins de la défense européenne ».

La réalisation de progrès, même laborieux, dans le sens de ces objectifs contribuerait à faire en sorte que l’OTAN soit prête à répondre efficacement à toutes les formes de menace.


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1 « U.S. Military Presence in Europe (1945-2016) », U.S. EUCOM Communication and Engagement Directorate, 26 mai 2016

2 « Defining readiness: Background and issues for Congress », Congressional Research Service, 14 juin 2017

3 « The ‘Agonizing Reappraisal’: Eisenhower, Dulles, and the European Defense Community », Brian R. Duchin, 1992

Jonathan Hill est un ancien officier britannique qui a servi, jusqu’en 2006, à divers postes à l’OTAN, notamment au sein de l’État-major militaire international (EMI). De 2006 à 2018, il a travaillé en tant que civil à la Division Opérations du Secrétariat international de l'OTAN, où il s'est consacré essentiellement aux activités de l’OTAN en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

Jonathan Hill est un ancien officier britannique qui a servi, jusqu’en 2006, à divers postes à l’OTAN, notamment au sein de l’État-major militaire international (EMI). De 2006 à 2018, il a travaillé en tant que civil à la Division Opérations du Secrétariat international de l'OTAN, où il s'est consacré essentiellement aux activités de l’OTAN en Afghanistan, au Pakistan et en Iraq.