L’Alliance saura-t-elle redécouvrir ses forces navales ?

30/04/2018

La Russie défie l’OTAN à terre, mais aussi en mer. La réaction de l’Alliance – plutôt modérée – consiste principalement à privilégier l’information et à mettre en place de nouvelles structures de commandement, le but étant d’avoir l’ascendant sur les autres acteurs. Cependant, ces mesures à elles seules ne seront pas suffisamment dissuasives.

Sous l’impulsion des États, les pratiques de guerre évoluent. De nouvelles doctrines d’engagement voient le jour, les tactiques ont changé et l’Académie Frounzé (l’académie militaire de l'état-major général russe) a engagé une réflexion qui l’a amenée à concevoir des alternatives à l’orthodoxie occidentale concernant les moyens de prendre l’ascendant dans un conflit armé. Alors que la présence de « petits hommes verts » à terre a fait la une, c’est en mer que la concurrence entre les grandes puissances est la plus marquée, là où l’absence de frontières clairement observables, le manque de gouvernance, les lacunes de la surveillance et l’insuffisance du maillage de sécurité permettent aux forces navales de se livrer à des actions qui, à terre, seraient considérées comme des actes d’agression et auraient d’importantes ramifications politiques et militaires.

Les forces maritimes de l’OTAN renforcent leur interopérabilité et accroissent leurs capacités et compétences de lutte anti-sous-marine et de lutte antinavire lors de l’exercice OTAN Dynamic Manta, organisé tous les ans, ici en mer Ionienne (mars 2018). Sur la photo : ESPS Victoria ; Crédit photo : Maître C. Valverde (marine française).
© NATO HQ MARCOM

Mais cette conception de la manière de faire la guerre est dictée par les adversaires de l’OTAN, qui non seulement privent l’Alliance de l’initiative mais la tiennent aussi largement absente du débat. En résumé, l’OTAN semble avoir négligé le milieu maritime comme espace de concurrence, d’influence et de guerre, ce qui se comprend car les Alliés recentraient leur attention sur d’autres enjeux. L’Alliance s’est apparemment enfermée dans une vision conformiste de la gestion de crise, espérant que la technologie et les améliorations progressives en termes de préparation et d’interopérabilité des forces armées de ses membres suffiront à contrer un adversaire qui refuse tout bonnement de se conformer à la conception occidentale des règles d’engagement. C’est un exemple parfait de la « guerre de deuxième génération », notion dérivant du concept de « guerre de quatrième génération », telle que la décrit Bill Lind dans son ouvrage intitulé « 4th Generational Warfare Handbook » (Manuel de la guerre de quatrième génération).

Les États-Unis et le Royaume-Uni plaident certes pour un changement s’appuyant sur une stratégie de compensation technologique, une vague d’innovation et une plus grande précision. Tout ceci a cependant un coût, et les responsables politiques de l’Alliance veulent, à juste titre, des informations détaillées sur leur nouvelle stratégie maritime.

Il semble qu’à chaque sommet de l'OTAN, le défi à relever soit d’élaborer une stratégie maritime unique qui convienne à l’ensemble des membres de l’Alliance et reflète l’éventail de leurs opinions sur les menaces pour la sécurité à contrer en mer. Or force est de constater que les priorités dans le domaine maritime diffèrent sensiblement d’un groupe d’États à un autre.

Des priorités divergentes

Le « Groupe du Nord » défend de manière convaincante l’idée d’un plan qui donnerait la priorité aux forces navales conventionnelles, capables d’assurer dissuasion et défense face aux déploiements de sous-marins et de grands bâtiments de combat russes, aujourd’hui d’une ampleur sans autre précédent qu’au plus fort de la Guerre froide. Les faiblesses des infrastructures maritimes critiques, le caractère vital des liens avec l’Amérique du Nord (tant à la surface de l’océan Atlantique que dans ses profondeurs) ainsi que les caractéristiques géographiques des mers d’Europe sont autant de facteurs qui ont permis aux forces navales russes de contester la supériorité de l’OTAN en mer, notamment dans l'Atlantique Nord, l’Arctique, la mer de Norvège et la Baltique. La prise de conscience générale de ces facteurs de vulnérabilité dans ce qui constitue la principale zone d’intérêt de l’OTAN est à l’origine de la décision récente d’établir un nouveau commandement pour l'Atlantique.

D’autres pays de l’Alliance ne perçoivent cependant pas la menace russe comme le principal enjeu de sécurité en mer. Bon nombre des États bordant la Méditerranée (notamment l’Italie et la Grèce, ainsi que Malte, pays partenaire) s’inquiètent davantage des questions liées aux flux migratoires.

Élaborer une stratégie maritime cohérente pour l’Alliance n’est donc pas chose aisée. Si l’OTAN tente de tenir compte de l’ensemble de ces menaces dans sa stratégie, les idées et la vision risquent d’y être réduites au plus petit dénominateur commun pour l’ensemble des membres de l’Alliance. Le produit d’une telle approche n’aurait qu’une faible capacité de dissuasion si les grandes lignes retenues, à l’instar de celles de la Stratégie maritime de l’Alliance de 2011, consistaient en des opérations de police (sûreté maritime) ou de lutte contre le terrorisme, sujets sur lesquels l’ensemble des membres s’accordent, plutôt qu’en une stratégie dissuasive musclée et ciblée.

De fait, les activités de la Russie et les capacités qu’elle développe constituent une menace pour l’ensemble des pays de l’Alliance, pas uniquement pour ceux du « Groupe du Nord ».

L’évolution des capacités militaires russes

Compte tenu des actions de Moscou dans la Baltique, la mer de Norvège, l’Atlantique Nord, la mer du Nord, la mer Égée, la mer Noire, la Méditerranée orientale et la mer Rouge, toute nouvelle stratégie maritime devra avant tout être centrée sur les moyens de faire face à la Russie en mer, et donner ainsi à l’Alliance (et au nouveau commandement pour l'Atlantique) un objectif mobilisateur de nature à rallier l’ensemble des forces navales à sa cause.

La marine russe a envoyé son croiseur lance-missiles Moskva en mer Méditerranée à la fin du mois d’août 2013, à la suite d’une montée des tensions entre les pays occidentaux et Moscou au sujet du conflit en Syrie. © US Naval Institute News

Moscou a financé, livré et testé de nouveaux systèmes de missiles d'attaque contre des objectifs terrestres et de missiles navals, de nouveaux réseaux de capteurs, et de nouvelles plateformes, qu’il a assortis de nouvelles tactiques, le tout semblant avoir privé l’Occident des effets annoncés de la « troisième stratégie de compensation » que l’Occident souhaitait lui-même développer. Ces capacités sont conçues pour des combats de haute intensité, mais la Russie semble les utiliser de telle sorte à rester en dessous du seuil de déclenchement de la guerre, dans le cadre d’une guerre hybride, de nouvelle génération, ou de mesures actives réactualisées.

Le budget de la défense russe est relativement faible par rapport à celui de l’ensemble des pays de l’OTAN. Sur le papier, dans tout calcul de corrélation des forces, l’Alliance détient un avantage significatif. Et pourtant, les forces armées russes obtiennent des résultats nettement meilleurs que ceux de l’OTAN sur le champ de bataille, et l’on peut penser que cela lui confère davantage d’influence politique et de leviers pour exercer une pression en Afrique du Nord comme au Moyen-Orient.

La posture et les activités agressives de Moscou dans la Baltique, les Balkans, la région arctique, la Syrie et l’Ukraine sont bien connues. Les nouvelles capacités militaires démontrées et testées en Syrie stimulent les ventes d’armes au Moyen-Orient et dans le Pacifique, ainsi que dans les pays membres de l’OTAN. En revanche, les manœuvres de la Russie dans les Balkans, ainsi que sa présence active en Scandinavie sont moins bien comprises : il s’agit en fait d’une doctrine bien établie reposant sur l’espionnage, la « déception », le subterfuge et le sabotage, et dont l’objectif est d’affaiblir l’idéologie occidentale, ainsi que la cohésion et la crédibilité de l’OTAN.

En mer, la Russie reconstitue ses forces navales. En termes d’âge et de disponibilité opérationnelle, les vaisseaux de ses flottes déployées dans la mer du Nord, le Pacifique, la mer Noire, la Baltique et la mer Caspienne n’ont rien à envier aux flottes de l’OTAN. Pourtant, le programme de construction de Moscou est à la fois agressif et ambitieux, axé sur les capacités nécessaires aux opérations de combat de haute intensité en haute mer. La livraison prévue avant 2020 de 100 navires de guerre (54 grands bâtiments de combat) et sous-marins (24 nouveaux bâtiments à coque conventionnelle et nucléaires) supplémentaires n’est pas acquise, il reste que la configuration de la force russe est cohérente, ce qui lui permettra de continuer de défier la puissance navale de l’OTAN pendant au moins 20 ans encore.

Le développement de la puissance navale de la Russie s’articule autour de trois grands éléments. Tout d’abord, le développement du programme sous-marin russe, qui conjugue systèmes autonomes et plateformes habitées traditionnelles. Ensuite, les avancées de la technologie des missiles russe, qui englobe aujourd’hui des systèmes de missiles d'attaque contre des objectifs terrestres, de missiles navals, de missiles balistiques à courte portée et de missiles de croisière, capables de saturer et de mettre en échec les systèmes de défense de l’Occident.

Enfin, les forces russes ne se contentent pas d’investir dans de nouvelles capacités et technologies, elles y allient une forte volonté politique, ainsi que la faculté d’agir de manière imprévisible et de prendre l’OTAN de court. Le système océanique polyvalent russe Status-6 illustre bien ce propos : le mariage entre autonomie, connaissance des armes, expertise du domaine sous-marin et furtivité en fait une arme à grande puissance destructrice, qui vient clairement faire concurrence aux charges sous-marines pilotées à distance développées par la DARPA (Upward Falling Payloads).

La Russie reconstitue ses forces navales. Selon des rapports récents, elle pourrait moderniser ses sous-marins de la classe Alfa datant de la Guerre froide mais déjà très performants (voir photo ci-dessus) en les dotant de nouvelles technologies sophistiquées. © The National Interest

Cette conception du combat, qui repose sur l’alliance d’une forte volonté politique, de l’imprévisibilité géographique, de la connaissance des principaux domaines ainsi que d’une capacité à faire fi des règles d’engagement occidentales sur les plans juridique, éthique et moral, représente un véritable casse-tête pour les dirigeants politiques et les commandants militaires de l'OTAN. En adoptant, dans ses activités, une approche hybride ou de « zone grise », en frisant le seuil de déclenchement de la guerre sans jamais le franchir, la Russie est en train de prendre l’initiative en mer, comme elle a su le faire à terre.

Moscou est maintenant en mesure de faire entrave aux États européens avec des capacités qui constituent une menace pour les réseaux sous-marins (électricité, alimentation en eau et internet), pour les activités des secteurs de la pêche et du commerce, et pour les routes maritimes de l’Arctique, et qui pourraient même aller jusqu’à déterminer le rythme et l’ampleur des flux migratoires. Dans le même temps, les forces aériennes, de surface et sous-marines russes détournent l’attention des commandements, les empêchant d’avoir une vue globale de la situation. Pour Moscou, toutes ses actions dans l’Atlantique, sous les glaces de l’Arctique, mais également dans la mer Égée, la mer Noire, la Baltique et la Méditerranée, sont liées. Il s’agit d’un plan certes quelque peu opportuniste, mais cohérent et magistralement conçu.

Une réponse insuffisante de la part de l’OTAN

En réaction, l’Alliance a accru l’attention portée au domaine maritime. Les ministres de la Défense des pays de l’OTAN sont convenus en novembre dernier de consolider la posture maritime de l’Alliance, considérée comme un élément clé de sa posture de dissuasion et de défense renforcée. Les Alliés devraient ainsi être en mesure, d’ici le sommet de 2018, à Bruxelles, de prendre des décisions sur le commandement, l’entraînement et l’emploi des forces et des capacités navales, notamment au combat. Toutefois, ces actions à elles seules ne suffisent pas et ne font rien pour infléchir la conviction de l’Alliance selon laquelle disposer de davantage d’informations est gage de réussite.

Cette conviction est tirée du « Plan 1919 » élaboré par J.F.C. Fuller, selon lequel l’élimination des hauts responsables de l’armée ennemie fait l’effet d’une balle dans le cerveau et permet de remporter la guerre. Les concepts de vitesse, de manœuvre et de surprise font partie intégrante de la doctrine OTAN depuis les années 1980, et le recul des investissements dans le domaine militaire depuis 1990 impose de se montrer toujours plus efficace dans l’utilisation des plateformes, en nombre limité, pour pouvoir tenir tête à l’ennemi.

L’information apparaît comme indispensable dans la mise en œuvre d’une telle stratégie, selon les hypothèses de Fuller. En conséquence, l’organisation des forces de l’OTAN est de plus en plus tributaire de l’information et se caractérise par le poids croissant donné à chaque niveau au commandement et au contrôle centralisés. Ayant identifié cette faiblesse de l’OTAN en 1991, pendant la guerre du Golfe, la Russie investit régulièrement, depuis 2003, plus de 20 % de son budget annuel de défense dans les moyens de guerre électronique et les outils cyber, capables de rompre la connectivité sur laquelle s’appuient maintenant la doctrine OTAN et les commandants de l’Alliance.

Aujourd’hui, plutôt que de nouveaux documentse nouvelles politiques et stratégies abstraites, l’Alliance a besoin de solutions efficaces qui contribuent à un dispositif de dissuasion « moderne » ou « sur mesure ». Il lui serait particulièrement utile de réfléchir à la manière dont elle souhaite réfréner les ambitions de la Russie en mer : en continuant de réagir aux événements, ou en prenant l’initiative ? Il se peut qu’il faille le faire dans une zone géographique où les forces russes exercent une domination sans partage, par exemple sous les glaces de l’Arctique, ou dans un domaine important aux yeux de Moscou, tel que la défense antimissile.

L’idée de contrer les forces navales russes de plateforme à plateforme mérite également réflexion. Il faudrait pour cela que les forces navales occidentales passent de leurs doctrines expéditionnaires, basées sur des plateformes de projection de puissance, à une doctrine fondée sur l’utilisation de bâtiments de combat de surface et de sous-marins, et que l’ensemble de l’Alliance investisse davantage dans la guerre navale.

L’OTAN devrait par ailleurs se pencher sur la question des tactiques. Si les procédures opérationnelles navales ont fortement progressé dans le domaine de l’attaque contre des objectifs terrestres, elles n’ont pas évolué de manière significative depuis les années 1950 dans celui de la lutte anti-sous-marine (LASM). Les pays occidentaux s’attachent sans doute à développer leurs compétences en matière de LASM en eau profonde, mais ils n’ont pas retrouvé le niveau d’expertise ni l’ampleur qu’ils avaient atteints au plus fort de la Guerre froide. C’est là un constat inquiétant. Le ministre britannique de la Défense a déclaré le 21 février 2018 que la Russie avait multiplié par dix ses activités sous-marines. Aujourd’hui, l’OTAN n’a pas le niveau d’entraînement, les tactiques ou les ressources nécessaires pour pouvoir contrer la Russie à chaque étape, même si la volonté politique est là.

La défense antimissile est l’un des domaines dans lesquels l’OTAN pourrait réfréner les ambitions de Moscou en mer. © OTAN.
© NATO

Il est intéressant de noter qu’une problématique semblable a été identifiée par l’Amiral Swift au sein du Commandement des États­Unis pour le Pacifique, et que cela a permis le retour des exercices navals liés à la flotte appelés « Fleet Problems ». Les collaborateurs de l’Amiral Swift avaient constaté que l’entraînement dispensé pour assurer la disponibilité opérationnelle revêtait aujourd’hui un caractère normatif, bridant ainsi la créativité et la prise d’initiative des équipages et des états­majors. Selon l’Amiral, la conduite de jeux de guerre moins cadenassés a permis d’enregistrer des progrès significatifs en matière de performance, de létalité et d’originalité. Ces exercices ont, de surcroît, permis de mettre au jour d’importantes failles dans les tactiques, les techniques et les procédures de la marine des États-Unis, dont beaucoup s’appliquent également à l’OTAN.

Il n’y a pas de domaine dans lequel la Russie ait la supériorité sur l’OTAN, mais son approche consistant à combiner technologie, méthodes de combat, plateformes, armes et capteurs, ainsi que sa volonté politique très forte, en font un adversaire de taille. De fait, on ne peut pas dire que la Russie gagne véritablement le combat en mer, mais plutôt que c’est l’OTAN qui le perd. Ainsi, toute nouvelle réponse de l’Alliance doit être aussi volontariste, solidement ficelée et intelligente que les approches élaborées par l’Académie Frounzé.

Reste à déterminer si les dirigeants militaires occidentaux ont la capacité de concrétiser ces aspirations, notamment dans le domaine sous-marin. Une modification de la structure de commandement pourrait y contribuer (à condition que les ressources suffisantes et les bons éléments y soient affectés) mais il est peu probable qu’une nouvelle stratégie maritime puisse aider. Il est éminemment louable d’élaborer un plan à 10 ou 20 ans, mais les marins, soldats, « marines » et aviateurs doivent combattre aujourd’hui avec les ressources qui sont à leur disposition – des idées intéressantes couchées sur le papier ne leur seront d’aucune utilité. Si l’Alliance veut vraiment dissuader la Russie, il lui faudra mettre en œuvre des actions et activités concrètes en mer, car l’Atlantique Nord est pour le moment le maillon faible de l’OTAN. C’est là un défi de taille qui attend le nouveau commandement pour l'Atlantique.


Peter Roberts est directeur du Département des sciences militaires et chargé de recherche principal au Royal United Services Institute for Defence and Security Studies (RUSI), un groupe de réflexion international établi à Londres.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

Peter Roberts est directeur du Département des sciences militaires et chargé de recherche principal au Royal United Services Institute for Defence and Security Studies (RUSI), un groupe de réflexion international établi à Londres.