Vostok 2018 : dix années d’exercices stratégiques et de préparation au combat en Russie

20/12/2018

Depuis 2014, la littérature spécialisée et les médias occidentaux s’intéressent à la visibilité, à l’ampleur et à la portée des exercices militaires russes. Vostok 2018, dernier en date des exercices stratégiques annuels de la Russie, s’est déroulé du début du mois de juillet au 17 septembre 2018. S’inscrivant dans un programme d’exercices stratégiques que les forces armées russes développent depuis 2009, Vostok (« Est » en russe) est l’un des quatre exercices stratégiques annuels – qui portent chacun un nom – organisés alternativement dans quatre des cinq districts militaires de la Russie1. Ces activités, caractérisées par leur visibilité, ne représentent qu’une infime partie de l’effort fourni à l'échelle nationale et à tous les niveaux de l’État qui doit permettre à la Russie d’être plus à même de s'opposer à une grande puissance militaire sur court préavis dans un conflit de grande envergure, et d’influencer ses adversaires potentiels. Pour mieux comprendre et pour évaluer plus précisément les incidences de ces activités sur les pays de l’OTAN, il convient de replacer pleinement Vostok 2018 et l’ensemble des exercices stratégiques russes, y compris les exercices d’alerte de grande envergure, dans leur contexte.

Les grandes manœuvres du 13 septembre, troisième jour de la « phase active » de Vostok 2018, qui comprenaient des exercices de tir réel, s'apparentaient davantage à une démonstration militaire savamment orchestrée qu’à un exercice proprement dit. © News X

Contexte stratégique

Les principaux objectifs de politique étrangère et de défense de la Russie sont les suivants : retrouver un rôle dominant sur la scène mondiale, ébranler l’architecture de sécurité européenne actuelle pour qu’il devienne inévitable d’en négocier une nouvelle, et reconstruire un périmètre de sécurité face à ceux que Moscou perçoit comme des menaces extérieures (les États-Unis et leurs alliés au sein de l’OTAN, essentiellement). Pour parvenir à ses fins, la Russie a lancé une campagne de déstabilisation stratégique à l’encontre de l’ordre libéral de l’après-Guerre froide, qui, selon le président Poutine, dessert les intérêts à long terme de son pays. Les exercices et les opérations militaires s’inscrivent dans cette campagne multidimensionnelle. Tel est précisément le contexte dans lequel il convient d’analyser les exercices stratégiques russes, et qui, par ailleurs, met en lumière le rôle déterminant de ces activités dans la réalisation des objectifs de Moscou sur les plans de la politique étrangère, de la sécurité et de la défense, ainsi que leurs répercussions sur la sécurité des pays de l’OTAN.

La première fois que la Russie recourt à la force militaire dans le but de changer l’environnement de sécurité euro-atlantique remonte à août 2008, lorsqu’elle mène une guerre éclair contre la Géorgie, un conflit qui va mettre en évidence d'importantes insuffisances capacitaires au sein des forces armées russes. Il s’ensuit une réforme militaire que la Russie poursuit à ce jour et qui traduit sa nouvelle vision du monde sur le plan stratégique : un monde où un conflit peut éclater sans signes avant-coureurs ou presque, et dans plusieurs axes stratégiques. Cette logique repose sur la lecture que font les dirigeants russes des « révolutions de couleur » des années 1990 et du début des années 2000, à savoir une opération de déstabilisation « non cinétique » lancée par les puissances occidentales.

La guerre éclair d’août 2008 menée par la Russie contre la Géorgie va mettre en évidence d'importantes insuffisances capacitaires au sein des forces armées russes. Il s’ensuit une réforme militaire, toujours en cours à l’heure actuelle. © USA Today

Les vastes mesures de réforme et de modernisation militaires engagées après la guerre en Géorgie, notamment le programme d’exercices, ont fait des forces armées russes un instrument efficace au service de la campagne de déstabilisation visant l’Occident, avec des répercussions majeures sur la sécurité euro-atlantique. Les capacités mises en place ont permis à la Russie de commettre des actions agressives contre l’Ukraine en 2014 et d’intervenir rapidement en Syrie en 2015. Cette puissance militaire renouvelée figure au cœur de la campagne de déstabilisation que la Russie mène dans la zone euro-atlantique depuis dix ans. Lors du sommet qu’ils ont tenu à Bruxelles en 2018, les dirigeants des pays de l’Alliance ont déclaré que les actions agressives de la Russie, notamment la menace et l'emploi de la force pour atteindre ses objectifs politiques, représentaient un défi pour l’Alliance et portaient atteinte à la sécurité euro-atlantique et à l’ordre international fondé sur des règles.

Préparation à des opérations stratégiques

Les exercices stratégiques programmés (Zapad, Vostok, Tsentr et Kavkaz) constituent le point culminant du cycle d’entraînement annuel des forces armées russes. Pendant les semaines du déroulement proprement dit des exercices, les forces armées mettent à exécution la tâche confiée à l’état-major général par le président, à savoir organiser et tester le passage de la Fédération de Russie du temps de paix au temps de guerre. Une fois cette transition opérée, il s’agit de vérifier dans quelle mesure le pays est préparé à faire face à un conflit de haute intensité et de grande envergure l'opposant à un adversaire équivalent à la pointe de la technologie.

Pour analyser les exercices stratégiques russes, il convient de tenir compte également des exercices d’alerte (sans préavis) de grande envergure2, que le président Poutine a réintroduits en 2013. Chaque année, la Russie organise entre quatre et six exercices de ce type à différents niveaux (district militaire, flotte, armée ou corps d’armée), qui, au fil des mois, font intervenir des unités de la plupart des forces armées.

Les exercices stratégiques, qu'ils soient programmés ou sans préavis, se déroulent sous la direction du ministère de la Défense et sous le contrôle opérationnel de l’état-major général par l’intermédiaire du Centre national de direction de la défense. Le commandement et le contrôle constituent un point essentiel : il s'agit de vérifier l’efficacité et l’état de préparation des divers échelons de commandement, du niveau national au niveau de la brigade. Pour ce faire, l’état-major général est habilité à mener un exercice de poste de commandement stratégique simulant une mobilisation nationale et une escalade du conflit jusqu’à une guerre généralisée, sans lien avec l’ampleur et la durée du volet de l’exercice stratégique annuel consacré à l'entraînement sur le terrain.

Dans le cadre du programme russe, quatre des cinq districts militaires assurent à tour de rôle la direction des exercices stratégiques annuels, qui conservent toutefois une dimension nationale et mobilisent l’ensemble des forces. © OTAN

Tous ces éléments montrent clairement que les exercices stratégiques russes simulent principalement des conflits de niveau théâtre se déroulant dans plusieurs axes stratégiques, et que les capacités et les compétences qu’ils permettent de développer sont de niveau stratégique. On pourrait comparer le programme russe à une sorte de circuit training militaire : un programme visant à entraîner les différents groupes musculaires tour à tour pour renforcer l’ensemble de l’organisme dans la perspective d’un effort « global ». Si l'on pousse plus loin la comparaison, le commandement et le contrôle correspondraient à la préparation mentale à laquelle se soumettent les athlètes de haut niveau. Et de la même manière, les capacités développées pendant les exercices stratégiques peuvent être mises à profit pour tout type de conflit de grande envergure qui surviendrait dans le futur. Dès lors, les exercices stratégiques russes ont, de par leur conception, des répercussions sur la sécurité des pays de l’Alliance, même lorsque, comme Vostok 2018, ils se déroulent loin des frontières de l’OTAN.

La démonstration de force et l’exercice proprement dit

Vostok 2018 s'articulait en fait en deux volets : le premier – et le plus important sur le plan militaire – a eu lieu à différents endroits de début juillet à septembre, tandis que le second consistait en une démonstration de force scénarisée, qui s’est tenue le 13 septembre dans le polygone d'entraînement de Tsougol, en Transbaïkalie.

Cette démonstration de force avait pour but d’envoyer des messages ambigus et contradictoires, comme la Russie a l’habitude de le faire : d’une part, des images montrant une puissance militaire en expansion et, d’autre part, un discours axé sur la non-agression et la transparence. À cette occasion, les hauts responsables militaires russes sont parvenus à susciter l’attention voulue à l’étranger en déclarant publiquement que 300 000 soldats environ – ainsi que 1 000 avions et hélicoptères, 80 navires et 36 000 chars, blindés et autres véhicules – seraient mobilisés dans le cadre d’un exercice d’une ampleur inégalée depuis Zapad 1981, à l’ère soviétique.

La démonstration de force, qui a eu lieu le troisième jour de la « phase active » de Vostok 2018, comprenait des exercices de tir réel, réalisés en présence du président Poutine et du ministre chinois de la Défense, et elle a été clôturée par un gigantesque défilé de véhicules militaires, réunissant les forces russes, chinoises et mongoles qui y avaient participé. Même si elles ont fait grand bruit, les activités du 13 septembre s'apparentaient plus à une démonstration militaire savamment orchestrée qu’à un exercice militaire proprement dit. Cette mise en scène destinée aux médias visait à véhiculer l’image d’homme fort cultivée par le président Poutine et à donner corps, pour les observateurs russes et étrangers, à ses déclarations sur la puissance militaire du pays. Néanmoins, tout ceci ne doit pas faire oublier la valeur formative – du point de vue de la logistique et du soutien logistique du combat – que présentent le mouvement d'un nombre considérable de forces et d’équipements vers le polygone de Tsougol et leur maintien en puissance sur le terrain3.

La partie la plus importante de l'exercice sur le plan militaire se divisait en deux phases : la première (de juillet à début septembre) consistait en plusieurs semaines d’activités logistiques visant à déplacer personnel, équipements et fournitures vers les zones de rassemblement et les zones d’exercice, tandis que la seconde (du 11 au 17 septembre) – la « phase active » – comprenait l’exercice proprement dit et les activités de tir réel dans le polygone de Tsougol, dans d’autres polygones terrestres et navals du district militaire Est, ainsi que dans divers autres sites disséminés sur le territoire russe.

Les imposants exercices russes servaient un double objectif : un objectif militaire – vérifier l'état de préparation des forces au combat – et un objectif diplomatique – mettre en évidence, à l'intention de l’Occident, les relations de la Russie avec la Chine. © Chatham House

En prévision de Vostok, 16 exercices spéciaux destinés à diverses unités de soutien se sont tenus en juillet et en août. La flotte du Nord a procédé à des exercices d’alerte à la mi-août, de même que les districts militaires Centre et Est fin août. En outre, la Russie a simulé la mobilisation des forces de réserve, faisant intervenir 21 unités dans dix entités fédérées4 et rappelant plusieurs milliers de réservistes. Des unités de la garde territoriale des districts militaires Centre et Sud ont été constituées et transportées vers le district militaire Est pour participer à des exercices. À l’issue de Vostok, le ministre de la Défense, M. Choïgou, a déclaré qu’une simulation de mobilisation industrielle avait également été réalisée.

Le ministère de la Défense a indiqué que la « phase active » de Vostok 2018 s’était déroulée dans cinq polygones interarmes situés dans le district militaire Est (Tsougol, Bambourovo, Radyguino, Ouspensky, Bikinsky) et dans quatre polygones de l’armée de forces aériennes et de défense aérienne (Litovko, Novosselskoïe, Telemba, Boukhta Anna) ainsi qu’en mer de Béring, en mer d'Okhotsk et en mer du Japon. Toutefois, pendant l’exercice, le ministère a également annoncé l’organisation d’activités liées à Vostok à d’autres endroits, tels que le polygone de tir de Kapoustine Iar. Selon le ministère, cette phase devait comporter des opérations menées par deux parties adverses, les forces du district militaire Centre et de la flotte du Nord jouant le rôle de l’adversaire face aux forces du district militaire Est et de la flotte du Pacifique. Si cette information venait à se confirmer, cela signifierait que les exercices stratégiques russes ont encore considérablement gagné en complexité et en valeur formative.

Au cours des exercices, un certain nombre de systèmes d’armes à double capacité (conventionnelle/nucléaire) ont fait l’objet de simulations de tirs ou de tirs réels : tirs de missiles de croisière depuis un bombardier stratégique Tu-95MS (BEAR-H) au-dessus de la mer de Barents, de la mer de Sibérie orientale, de la mer des Tchouktches, de la zone nord de l’océan Arctique et dans le polygone de Telemba ; tirs de missiles Iskander (SS-26 STONE) dans le polygone de Kapoustine Iar ; et tirs de missiles de croisière Moskit (SS-N-22 SUNBURN) par les forces de la flotte du Pacifique contre les groupes opérationnels de l’adversaire fictif. Les informations communiquées par le ministère russe de la Défense ne précisaient pas si le but était de tester le rôle nucléaire de ces systèmes, en particulier si le tir de Moskit visait à simuler la mission confiée à la marine d’« infliger au moins des dommages critiques à la flotte ennemie en recourant à des armes nucléaires non stratégiques ». Les forces aérospatiales ont procédé à des exercices de défense aérienne et antimissile multicouche au niveau régional et dans des polygones d’entraînement.

Quelle était l’ampleur de Vostok 2018 ?

Les responsables militaires russes ont déclaré à maintes reprises que Vostok 2018 serait le plus grand exercice militaire que la Russie ait organisé depuis des décennies, un message relayé dans les médias occidentaux. Toutefois, des observateurs avertis ont rapidement émis des doutes à ce sujet, ce qui a donné lieu à un débat sur l’ampleur de l’exercice qui allait se tenir, et sur ce que représentait exactement le fameux chiffre de 300 000. Résultat : les médias se sont concentrés sur Vostok pendant les semaines qui ont précédé la « phase active », ce que voulaient sans aucun doute les dirigeants russes.

Le ministre de la Défense, M. Choïgou, a expliqué ce chiffre à l’issue de l’exercice, le 17 septembre, lors d’un entretien publié dans le journal du ministère russe de la Défense, Krasnaïa Zvezda. Décrivant l’ensemble des activités et des exercices menés pour la préparation et au cours de la « phase active », il a déclaré : « Plus de 300 000 effectifs ont été mobilisés pour toutes ces activités : les forces armées, deux districts militaires (Centre et Est), deux flottes (Pacifique et Nord), l’armée de l’air, les unités d'aviation de l'armée de terre, et les forces armées de nos alliés, la Chine et la Mongolie. »

En d’autres termes, il s’agissait du nombre total approximatif de personnels ayant participé aux phases de préparation et d’exécution de Vostok 2018, du début du mois de juillet au 17 septembre. Si ce chiffre est sans doute plausible pour ce laps de temps, il reste à savoir combien d’effectifs de combat ont participé à l’exercice. Si l’on se base sur une étude historique relative au ratio effectifs de soutien/effectifs de combat dans une guerre moderne, on peut supposer que, sur un total de 300 000 effectifs, 75 000 à 100 000 personnels de combat ont participé à l’exercice dans les différents polygones d’entraînement pendant la « phase active » de Vostok 2018, même s’il ne s’agit que d’une estimation très approximative.

Les exercices stratégiques annuels menés par la Russie entre 2008 et 2018
Année Exercice District militaire Nombre de soldats participants annoncé par le ministère russe de la Défense Nombre estimatif de soldats participants
2008 KAVKAZ Nord-Caucase (dorénavant district militaire Sud) 8 000 40 000
2009 ZAPAD Ouest 11 900 13 000
2010 VOSTOK Est 20 000 -
2011 TSENTR Centre 12 000 -
2012 KAVKAZ Sud 8 000 -
2013 ZAPAD Ouest 11 920 90,000
2014 VOSTOK Est 100 000 155 000
2015 TSENTR Centre 95 000 100 000
2016 KAVKAZ Sud 12 500 120 000
2017 ZAPAD Ouest 12,700 60 000-70 000
2018 VOSTOK Est 297 000 77 000 - 100 0005

L’absence de chiffres définitifs pour les différentes phases de Vostok 2018 illustre bien le flou qui résulte inévitablement de la ligne de conduite suivie par la Russie pour ce qui est de ses exercices de grande envergure et des mesures de transparence et de confiance s’y rapportant. On y reconnaît par ailleurs la logique russe qui consiste, d’une part, à systématiquement sous-évaluer le nombre d’effectifs pour les exercices menés à l’ouest de l’Oural, où des obligations de notification et d’observation prévues par traité s’appliquent (ce qui permet à la Russie de se soustraire aux observations formelles), et, d’autre part, à présenter des chiffres exacts, voire gonflés, pour les exercices menés à l’est de l’Oural, où aucune obligation de notification ou d’observation ne s’applique.

Les responsables militaires russes ont affirmé que Vostok 2018 était l’exercice le plus transparent jamais organisé, invoquant les mesures ponctuelles prises – en lieu et place de véritables mesures de confiance et de sécurité –, comme les exposés au Conseil OTAN-Russie et à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), et l’invitation de centaines de journalistes et de 89 attachés militaires étrangers à observer les activités prévues dans le polygone de Tsougol. Quoi qu’il en soit, la question de l’ampleur réelle de Vostok reste sans réponse à ce jour. Au vu du comportement de la Russie, l’OTAN doit envisager la possibilité que les exercices stratégiques russes comportent la simulation d’une maskirovka6 de grande envergure pour dissimuler les mouvements des forces, et tenir compte de ce que cela implique sur le plan opérationnel.

Coopération militaire entre la Russie et la Chine

Lors de Vostok 2018, il est également apparu que la coopération militaire entre la Russie et la Chine était passée à la vitesse supérieure, ce qui n'est pas sans incidences politiques et militaires. Sur le plan politique, le message véhiculé par les médias chinois était que les exercices conjoints visaient à « consolider et développer le partenariat stratégique global entre la Chine et la Russie ». Pour la Russie, la participation de la Chine représentait un moyen concret supplémentaire de montrer que, malgré les tensions avec l’Occident, Moscou n’est pas isolé diplomatiquement ou militairement. Même si leurs intérêts stratégiques risquent de fortement diverger sur le moyen à long terme, la Russie et la Chine entendent, pour l’heure, faire front commun face aux États-Unis, perçus par les deux puissances comme un adversaire potentiel, ce que Vostok leur donnait l’occasion de faire.

La Chine a mis à disposition quelque 3 000 soldats, 900 chars et véhicules militaires, ainsi que 30 avions et hélicoptères pour Vostok 2018. © YouTube CCTV Video News Agency

Par ailleurs, il convient de ne pas sous-estimer l’importance de la participation chinoise sur le plan militaire. La Chine a envoyé dans la région de Tchita, par voie terrestre, ferroviaire et aérienne, quelque 3 000 soldats, 900 chars et véhicules militaires, ainsi que 30 avions et hélicoptères de son 78e corps d’armée . Il s’agissait de la première fois, depuis les réformes des structures de commandement de l’Armée populaire de libération (APL) en 2016, que les unités de l’APL avaient la possibilité de prendre part à des exercices étrangers de grande envergure. Vu l'effort considérable requis en termes d’effectifs, de commandement et de contrôle et de logistique pour une première participation de cette ampleur, même à l’échelon de la brigade et de l’escadron, il est probable que la Chine aura développé des capacités concrètes qui permettront une coopération militaire plus poussée.

Pour participer à l’exercice Vostok 2018, la Chine a pu en outre mettre à profit l’expérience acquise au cours des huit exercices navals conjoints menés depuis 20127. La coopération militaire entre unités opérationnelles de l’OTAN et de la Russie n’a jamais été près d’atteindre cette ampleur ou cette régularité, malgré l’aspiration à pouvoir prendre des décisions et des mesures conjointes exprimée à plusieurs reprises dans le cadre de la coopération OTAN-Russie depuis la signature de l’Acte fondateur en 1997. À l’inverse, la Russie et la Chine développent actuellement une coopération militaire et militaro-industrielle multidimensionnelle.

Répercussions politico-militaires pour l’OTAN

Pour toutes les raisons citées, l’exercice Vostok est lourd de conséquences pour la sécurité et la stabilité de l’espace euro-atlantique, malgré la distance géographique qui le sépare du territoire des pays de l’OTAN. À l’instar de tous les exercices stratégiques d’alerte ou programmés de la Russie, il ne s’agit que d’un élément du circuit training auquel le pays se soumet pour se préparer à une guerre de grande envergure.

Les capacités développées et testées pendant Vostok et les autres exercices peuvent tout aussi bien servir à faire pression sur les flancs de l’OTAN qu’être projetées dans n’importe quel autre axe stratégique. Les exercices militaires russes sont de loin les plus imposants en Europe et sont uniques en leur genre, se distinguant par leurs objectifs, leur ampleur, leur fréquence, mais aussi leur manque de transparence. En Russie, mobiliser entre 70 000 et 150 000 effectifs dans le cadre d’exercices stratégiques d’alerte ou programmés est devenu la norme. Or, comme l’aurait un jour fait observer Joseph Staline, la quantité a ses qualités. Force est de constater que la Russie moderne est capable de rassembler un nombre important de forces relativement vite et n’importe où à sa périphérie, en faisant planer une menace nucléaire et en recourant à de solides capacités de déni d'accès/d’interdiction de zone (A2/AD) pour empêcher l’adversaire d’occuper ou de traverser une zone terrestre, maritime ou aérienne.

Les exercices comme Vostok posent un double problème pour la prévisibilité et la stabilité sur le flanc est de l’OTAN : d’une part, les capacités opérationnelles que les forces russes en retirent et, d’autre part, compte tenu des événements de 2008 en Géorgie et de 2014 en Ukraine, les doutes qu'ils peuvent susciter sur la nature et le but de tout mouvement majeur de forces russes.

Des « petits hommes verts » montent la garde devant la base navale de Sébastopol après l’annexion illégale de la Crimée par la Russie en mars 2014..

Par ailleurs, Vostok et les autres exercices de grande envergure permettent aux forces armées russes de développer leur capacité à mener des opérations prolongées et d’en faire la démonstration. Près de cinq ans après le début des hostilités contre l’Ukraine et trois ans après le déclenchement de l’intervention en Syrie, les forces russes continuent d’opérer sur ces deux théâtres, tout en poursuivant ou en lançant de nouvelles opérations (patrouilles aériennes et maritimes) dans d’autres régions. Parallèlement à cela, la Russie continue de moderniser son armée, met toujours en œuvre son programme d’exercices de grande envergure, maintient des forces militaires dans un certain nombre d’anciennes républiques soviétiques – que ce soit en vertu d’un accord bilatéral, sans le consentement du pays, ou dans le cadre d'une occupation illégale – et étend sa présence bien au-delà de sa périphérie. Cet état de fait tend à lever les doutes sur l’aptitude de la Russie à mener des opérations militaires prolongées, y compris des opérations de grande envergure..

L’étape Vostok et la suite

La fin de Vostok 2018 a marqué la dixième année d’existence du programme d’exercices stratégiques annuels de la Russie. En outre, en 2018, cinq années s’étaient écoulées depuis le rétablissement des exercices d’alerte de grande envergure dans le pays. Ce programme d’exercices stratégiques a permis aux forces armées russes d’améliorer considérablement leurs capacités de combat et de projection de puissance. Ces capacités viennent à l'appui de la campagne de déstabilisation stratégique que mène la Russie à l’encontre de l’Occident, ses actions agressives « subcinétiques » portant toujours, en filigrane, le spectre d'un recours à la force militaire. C’est précisément ce contexte stratégique qui explique pourquoi les pays de l’Alliance sont déterminés à la fois à mener un dialogue substantiel avec la Russie mais aussi à renforcer la posture de dissuasion et de défense de l'OTAN.

Au sommet de 2018 tenu à Bruxelles, les dirigeants des pays de l’Alliance ont déclaré que l’OTAN continuait de s'adapter pour s’assurer que sa posture de dissuasion et de défense reste crédible, cohérente, résiliente et adaptable à un environnement de sécurité en évolution, et qu’il s’agissait notamment d'apporter une réponse efficace aux changements de posture et de doctrine d'adversaires potentiels, et à leurs investissements considérables dans la modernisation et le développement de leurs capacités. Ils ont également souligné qu’il était d'une importance stratégique de rehausser la disponibilité opérationnelle et d'améliorer le renforcement, ainsi que d'assurer la réactivité politique et militaire de l'Alliance, notamment au travers d'exercices plus réguliers. Étant donné les incidences des exercices stratégiques russes et le contexte dans lequel ils s’inscrivent, il est absolument essentiel de continuer à progresser dans ces domaines ainsi que sur tous les autres volets de l’adaptation actuelle de l’OTAN.

1 Les districts militaires sont également désignés sous le nom de commandements stratégiques interarmées. Créé en décembre 2014, le district militaire/commandement stratégique interarmées de la flotte du Nord n'a, pour l'heure, pas été intégré dans la rotation des exercices stratégiques annuels. Il a participé à des exercices d’alerte, s'est entraîné en parallèle à Zapad 2017, mené dans le district militaire Ouest, et a participé directement à Vostok 2018.

2 Dans le cas d’un exercice sans préavis, les forces participantes et les échelons de commandement subordonnés à l’état-major général ignorent à quel moment l’exercice aura lieu. Ces exercices de grande envergure, qui se déroulent au niveau des différents districts militaires/commandements stratégiques interarmées, flottes, armées et corps d’armées, ne sont pas programmés. Par conséquent, ils ne font pas non plus l'objet d’une notification préalable à l’OSCE, même lorsque la Russie y est tenue par le Document de Vienne.

3 La logistique est l’ensemble des activités relatives aux déplacements des personnels et des équipements militaires, tandis que le soutien logistique du combat est l’ensemble des activités relatives au maintien en puissance des personnels et des équipements sur le terrain (maintenance, transport, approvisionnement, soutien médical, soutien du combattant – dont alimentation et habillement –, ressources humaines et soutien religieux). Voir, par exemple, US Army Field Manual FM 3-0.

4 Les entités fédérées de la Fédération de Russie se composent de républiques, de territoires, de régions, de villes d’importance fédérale et de districts autonomes.

5 On estime qu’entre 75 000 et 100 000 effectifs de combat ont participé à l’exercice dans les différents polygones au cours de la « phase active », et que 297 000 effectifs au total (combat et soutien) ont participé à la phase préparatoire et à la « phase active » entre la fin du mois de juin et le 16 septembre 2018. Néanmoins, ces chiffres étant basés sur une étude de l’armée de terre des États-Unis relative aux ratios effectifs de combat/effectifs de soutien observés entre la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre du Golfe, il est possible que l’écart entre cette estimation et les chiffres réels soit très important étant donné les différences qui existent sans doute entre les approches américaine et soviétique/russe de la logistique et du soutien logistique du combat..

6 Stratégie de déception militaire visant à induire l’adversaire en erreur sur la composition, l’emplacement, les actions et les intentions des forces russes.

7 En mer Jaune (2012), en mer du Japon (2013), en mer de Chine orientale (2014), en mer Noire/mer Méditerranée (2015) et en mer du Japon (août 2015), en mer de Chine méridionale (2016), en mer Baltique (2017) et en mer du Japon/mer d'Okhotsk (septembre 2017).


Dave Johnson est administrateur au sein de la Division Politique et plans de défense du Secrétariat international de l'OTAN.

Le présent article est le résumé d'un document qui sera publié prochainement par le Collège de défense de l'OTAN.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

Dave Johnson est administrateur au sein de la Division Politique et plans de défense du Secrétariat international de l'OTAN.