La région de la mer Noire, un point d’intersection crucial

25/05/2018

Que se passe-t-il dans la région de la mer Noire et quelles sont les conséquences pour l’OTAN ?

La région de la mer Noire, carrefour important et point d’intersection crucial entre les couloirs est ­ouest et sud-nord, est d’une importance capitale pour l’Europe. De nombreux experts estiment que quiconque a la maîtrise de la mer Noire ou y exerce une suprématie peut aisément projeter sa puissance sur le continent européen, principalement dans les Balkans et en Europe centrale, mais aussi en Méditerranée orientale, ainsi que dans le Caucase du Sud et dans le nord du Moyen-Orient.

Des soldats des forces spéciales russes dont les uniformes sont dépourvus d’insignes montent la garde devant l’entrée d’une base militaire ukrainienne située près de Simféropol, encerclée au cours de l’annexion, illégale, de la Crimée par la Russie en mars 2014. © Sovereign Ukraine

Comme la région abrite trois pays membres de l’OTAN (Bulgarie, Roumanie et Turquie) et plusieurs pays partenaires de celle-ci, tout élément d’instabilité ou acte d’hostilité dans cette région a une incidence directe sur l’Alliance. Les actions de la Russie ont été le point de mire du sommet de Varsovie, en juillet 2016, où les dirigeants des pays de l’Alliance ont clairement indiqué que « es activités et les politiques récentes de la Russie diminué la stabilité et la sécurité, accru l'imprévisibilité, et modifié l'environnement de sécurité ».

Ces dernières années, la Russie n’a pas cessé de renforcer sa posture militaire et a mené parallèlement une campagne d’information sans concession. Pour la plupart des spécialistes de la Russie, Moscou agit de la sorte avant tout à des fins stratégiques, pour retrouver son statut de grande puissance et établir des zones d’influence privilégiée.

La réalité des faits conforte cette thèse. Les menaces les plus récentes et probablement les plus graves qui ont pesé ou pèsent sur l’architecture de sécurité européenne sont les actions, ouvertement hostiles à l’ordre mondial établi, que la Russie a menées ou mène encore dans la région de la mer Noire : le conflit qui l’a opposée à la Géorgie en 2008, l'annexion, illégale, de la Crimée à laquelle elle a procédé en 2014 et l’entreprise de déstabilisation qu’elle continue d’exercer dans l’est de l’Ukraine. Outre qu’elle fait appel aux forces militaires conventionnelles, la Russie recourt à des méthodes de guerre asymétriques à l’encontre de pays de cette région, cherchant à entraver et à paralyser leur processus décisionnel souverain et leurs processus de démocratisation et d’intégration dans la communauté euro-atlantique.

Quels sont les principaux défis pour l'OTAN ?

Les défis de sécurité qui se posent dans la région de la mer Noire sont liés les uns aux autres et sont inextricablement liés au contexte de la sécurité euro-atlantique.

Renforcement militaire et dispositif A2/AD de la Russie

Un dispositif de déni d’accès/d’interdiction de zone (A2/AD) est, dans le jargon militaire, un ensemble de systèmes d’armes, souvent dotés de capacités de longue portée, qu’un pays déploie pour empêcher la liberté de mouvement de forces étrangères sur le théâtre. Il se compose le plus souvent de missiles sol-air, de missiles balistiques ou de croisière sol-sol et de missiles antinavires dont les plateformes de lancement sont basées à terre. D’autres éléments peuvent venir s’y ajouter, comme des aéronefs équipés de technologies avancées, des bâtiments de surface et des sous-marins, et leurs capacités de supériorité aérienne et de maîtrise des mers. Le dispositif A2/AD peut aussi englober des systèmes de communication et de surveillance perfectionnés et des capacités de cyberguerre, utilisées pour chercher à brouiller le spectre électromagnétique et à empêcher des forces étrangères d’y avoir recours.

La frégate russe Amiral Grigorovitch RFS-494 fait partie de la toute nouvelle classe commandée par les forces navales russes pour la mer Noire. © YouTube

Le concept A2/AD n’est pas nouveau, mais le déploiement en grand nombre de ces nouveaux équipements militaires amène à s'interroger sur la finalité de ce renforcement militaire et sur les réelles intentions de la Russie. Dès 2010, le programme d'État pour l'armement russe a érigé en priorité la modernisation de fond en comble des capacités de la flotte de la mer Noire. En 2015 et en 2016, cette flotte a reçu le premier des six sous-marins de la classe KILO modernisés prévus et la première des six frégates de la classe Amiral Grigorovitch prévues, qui sont venus ajouter au dispositif A2/AD perfectionné des missiles antinavires de longue portée et des missiles de croisière de longue portée destinés à l’attaque d’objectifs terrestres.

Influence néfaste de la Russie

Un certain nombre de pays membres de l’OTAN et d’organisations non gouvernementales ont dénoncé haut et fort les activités que mène la Russie pour nuire aux institutions démocratiques en exploitant les caractéristiques propres aux économies et sociétés ouvertes. De nombreux rapports décrivent la panoplie d’outils et de solutions auxquels la Russie fait appel pour ce faire. Parmi les actions les plus visibles figure la campagne de propagande déterminée à laquelle la Russie se livre dans le but de fomenter des divisions ou de raviver des conflits de longue date entre les acteurs de la région, son objectif étant de mettre à mal leur coopération, tout en sapant leur confiance dans les institutions euro-atlantiques, dont l’OTAN et l’Union européenne.

Il s’ensuit que la région dans son ensemble et chacun des pays qui la composent se retrouvent dans une position de faiblesse, sont moins ouverts au principe d’une intégration et sont dangereusement sujets à la subversion. Le moyen de prédilection utilisé régulièrement consiste à propager des informations mensongères et des théories du complot, dont beaucoup laissent entendre que les véritables intentions de l’Occident ne sont pas celles qu’il prétend avoir. L’objectif est souvent d’alimenter les courants opposés au pouvoir en place, et notamment d’apporter un soutien direct aux partis politiques hostiles à l’OTAN et à l’Europe, accentuant ainsi le phénomène d’euroscepticisme. On a constaté récemment l’existence de manœuvres visant à polariser davantage la société, qui montre déjà des signes de division sur la question de l’immigration ou des valeurs démocratiques libérales.

Conflits qui se prolongent

Les conflits apparus après l’ère soviétique et qui se prolongent depuis (on parle souvent de « conflits gelés ») sont tous concentrés dans la région de la mer Noire. Ils créent des « zones grises » qui pourraient alimenter ou alimentent déjà la criminalité organisée, les trafics et le phénomène de radicalisation. Il n’est pas difficile de voir que la Russie exploite tous ces conflits pour exercer une intimidation politique sur les États qui ont pris leur indépendance après la chute de l’Union soviétique.

Cette situation représente sans conteste un défi pour l’OTAN, tous ces conflits ayant un grand potentiel de déstabilisation rapide de toute la région. Dans sa stratégie globale, adoptée en 2016, l’Union européenne qualifie d’ailleurs les conflits qui se prolongent dans la région de la mer Noire de défi pour « l’ordre de sécurité européen ».

Sécurité (ou insécurité) énergétique

La mer Noire étant un couloir essentiel pour le transit des ressources énergétiques, la sécurité d’approvisionnement constitue un enjeu majeur. L’environnement de sécurité actuel suscite par ailleurs des craintes quant à la possibilité d’exploiter les énergies fossiles qui se trouvent dans les eaux littorales. Dans le même temps, l’interdépendance des importations de gaz a inévitablement des implications politiques, et ces importations sont volontiers utilisées à des fins politiques. Les pays membres de l’Union européenne et d’autres pays ont pris des mesures pour remédier à cette situation, et le marché du gaz naturel commence à ressembler au marché du pétrole, sur lequel c’est le prix plutôt que la situation géographique qui détermine les opérations d’achat. De toute évidence, il est indispensable de développer les connexions entre les réseaux gaziers en Europe.

Le destroyer lance-missiles USS Ross (DDG 71), de la classe Arleigh Burke, quitte la mer Noire, où il a mené des opérations de sûreté maritime et à contribuer à améliorer la stabilité en mer Noire et à renforcer l’état de préparation et les capacités navales des pays membres et de pays partenaires de l’OTAN – 28 février 2018. © Forces navales des États-Unis en Europe et en Afrique / sixième flotte

Sécurité des voies de communication

Depuis des millénaires, la région de la mer Noire est un point de passage entre l’Europe et le Moyen-Orient, reliant les Balkans orientaux au Caucase du Sud. La sécurité des voies de communication qui la traversent est essentielle aux échanges commerciaux et à la prospérité dans la région et au-delà. Le fait est que l’instabilité actuelle freine le développement économique de la région, qui pourrait exploiter tout son potentiel grâce au commerce maritime et au travers d’une plus grande intégration économique.

Quelle est la réponse de l’OTAN ?

L’OTAN avait clairement fait savoir à maintes reprises que l’Alliance n’avait pas l'intention de déployer des forces dans l’est ou le sud-est de l’Europe, mais l’annexion, illégale, de la Crimée par la Russie a amené l’Alliance à revenir à sa mission fondamentale – la défense collective – et à s’employer à asseoir sa crédibilité. L’OTAN a ainsi pris des mesures pour renforcer sa présence dans la région de la mer Noire, mesures qui se veulent défensives et constituent une réponse proportionnée à l’usage que la Russie fait de la force militaire à l’encontre de ses voisins riverains de la mer Noire. Dans le même temps, les pays de l’Alliance ont décidé de maintenir ouverts les canaux de communication avec la Russie, montrant ainsi leur volonté d’assurer la prévisibilité et la transparence.

La double approche

La région de la mer Noire constitue le flanc sud-est de l’Alliance. Compte tenu des réalités et des défis de sécurité dans la région, l’OTAN a renforcé sa posture de dissuasion et de défense en prenant des mesures visant à assurer une présence avancée adaptée. Ces mesures montrent en temps de paix que l’OTAN est déterminée à exercer une dissuasion efficace et une défense collective crédible.

La présence avancée adaptée se traduit notamment par la mise en place d’une composante terrestre – une brigade-cadre multinationale pour des entraînements intégrés – et par le renforcement de la présence aérienne et maritime dans la région.

Actuellement, la situation est la suivante :

  • À terre, la présence avancée s’articule autour de la brigade multinationale établie à Craiova, pour laquelle la Roumanie est le pays-cadre. À l'heure actuelle, dix pays de l’Alliance (Bulgarie, Canada, Allemagne, Espagne, Hongrie, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Pologne et Portugal) se sont associés à cette initiative, contribuant au QG de la brigade et coordonnant des activités d’entraînement renforcé.
  • Dans les airs, le Canada et l’Italie viennent appuyer l’action menée par la Roumanie et la Bulgarie dans le cadre de missions de police du ciel.
  • En mer, les navires des forces maritimes permanentes OTAN sont présents en plus grand nombre et effectuent plus d’exercices navals. Un centre fonctionnel « mer Noire » a été créé au sein du Commandement maritime allié, qui se consacre aux enjeux de sécurité spécifiques à cette région et se tient en étroite liaison avec les forces navales régionales.
  • Enfin, et surtout, une initiative d’entraînement renforcé a vu le jour qui vise à donner plus de cohérence à toutes les activités d’entraînement.

Plus de 1 500 soldats des armées d’Azerbaïdjan, de Bulgarie, de Géorgie, de Lettonie, de Roumanie, d’Ukraine et des États-Unis prennent part à Agile Spirit 2017, une série d’exercices militaires multinationaux effectués sur le terrain d’entraînement d’Orfolo, dans la région de Samtskhé-Djavakhétie, en Géorgie – septembre 2017. © Caucasian Knot

Compte tenu de la nouvelle posture militaire de la Russie et indépendamment de la posture de dissuasion et de défense que l’OTAN a adoptée en réaction, l’Alliance et ses dirigeants se sont engagés à appliquer une double approche à l’égard de ce pays. Ainsi, conformément à la décision prise au sommet de Varsovie, l’OTAN renforce certes ses capacités de dissuasion et de défense, mais elle reste ouverte à un dialogue ciblé et substantiel avec la Russie sur la base de la réciprocité. Le Conseil OTAN-Russie s’est réuni à six reprises depuis avril 2016 et a permis aux pays de l’Alliance de discuter ouvertement avec la Russie des questions liées aux activités militaires, à la transparence et à la réduction des risques.

Projection de la stabilité et collaboration avec les pays partenaires

Au sommet de Varsovie, les dirigeants des pays de l’OTAN ont déclaré que plus de stabilité pour les voisins de l’OTAN, c’était plus de sécurité pour l’Alliance et que « <...> face à un environnement de sécurité mondial de plus en plus instable, <...>, à contribuer davantage à l'action de la communauté internationale visant à projeter la stabilité et à renforcer la sécurité hors de territoire, contribuant ainsi à la sécurité générale de l'Alliance ».

Pour ce faire, les pays de l’Alliance ont concentré leurs efforts sur les zones où les risques sont accrus et mènent des activités en collaboration avec les pays partenaires de la région de la mer Noire en faisant appel à tout l’éventail des instruments dont ils disposent dans le cadre de la sécurité coopérative. Il s’agit par exemple de consultations régulières avec les pays partenaires concernés sur l’évaluation stratégique de la sécurité dans la région de la mer Noire, de la planification d’exercices pertinents avec eux et de l’accélération du soutien pratique apporté à la Géorgie, à la République de Moldova et à l’Ukraine.

Pour ce qui est de la non-reconnaissance de l’annexion, illégale, de la Crimée par la Russie, l’OTAN n’a pas infléchi sa position ferme, que le Conseil de l’Atlantique Nord a répétée au cours de la visite qu’il a effectuée à Kiev en juillet 2017. Outre le soutien politique apporté à l’Ukraine, l’OTAN a accru sensiblement le soutien pratique qu’elle fournit à ce pays, l’aidant à mener à bien la réforme de son secteur de la défense et de la sécurité, au travers d’activités adaptées, ainsi qu’à développer ses capacités et ses compétences, au travers d’un ensemble complet de mesures d'assistance, arrêté au sommet de Varsovie. Certaines de ces mesures sont directement liées à la sécurité dans la région de la mer Noire. Par exemple, un projet sur la sûreté de l’espace aérien régional permettra à l’Ukraine de se rendre davantage apte à réagir aux incidents aériens. D’autres projets visent à aider l’Ukraine à renforcer la protection de ses capacités de commandement et de contrôle et de connaissance de la situation. L'OTAN contribue par ailleurs au développement de l'Académie maritime d’Ukraine, qui a été transférée à Odessa à la suite de l'occupation, illégale, de la Crimée par la Russie.

Les défis auxquels l’OTAN et l’Union européenne ont toutes deux été confrontées à l’est et au sud ces dernières années ont amené les deux organisations à renforcer sensiblement leur coopération. © OTAN

La Géorgie est l’un des partenaires bénéficiant du programme « nouvelles opportunités » de l’OTAN, lequel permet de nombreuses interactions aux niveaux politique et pratique. À cela s’ajoute le « paquet substantiel OTAN-Géorgie », un ensemble de mesures de coopération arrêté au sommet du pays de Galles, en 2014, et qui vise à renforcer les capacités de défense du pays. Cet ensemble, qui évolue au fur et à mesure de la dégradation de la situation dans la région de la mer Noire, prévoit des mesures de soutien dans 13 domaines, au profit des trois armées, et notamment des avis et activités de liaison de niveau stratégique, des activités de renforcement des capacités de défense et de formation ainsi que des exercices multinationaux.

L’OTAN a par ailleurs intensifié ses activités avec la République de Moldova, à la demande des autorités de ce pays, pour contribuer au renforcement des institutions de défense et à la réalisation de réformes. Un « paquet pour le renforcement des capacités de défense » a été arrêté au sommet du pays de Galles, et l’OTAN a établi un bureau de liaison à Chisinau à la fin de 2017.

Pourrait-on faire plus pour accroître la sécurité dans la région ?

L’OTAN a le poids politique de ses 29 pays membres et dispose des capacités de défense les plus perfectionnées pour la défense collective de chacun d’eux. Elle apporte un soutien politique à ses partenaires et les aide à mettre en place des institutions de défense solides, qui les rendent aptes à préserver leur souveraineté.

L’OTAN a néanmoins ses limites. En particulier, il s’avère difficile pour elle de s’adapter et de répondre aux méthodes et menaces à caractère hybride, moyennant une analyse détaillée des agissements de la Russie. Les activités hybrides s’apparentent à des méthodes de guerre classiques mais restent en dehors du domaine de la défense. De ce fait, c’est à chaque pays qu’il incombe d’accroître la résilience de ses institutions et de la société en général face à de telles méthodes.

Cela étant, l’OTAN dispose d’un partenaire naturel en mesure d’apporter une grande valeur ajoutée à l’action entreprise face à toutes les difficultés précitées, à savoir l’Union européenne. Vingt-deux pays membres de l’OTAN sont aussi membres de l'Union européenne. Il est donc tout naturel que les deux organisations travaillent ensemble à favoriser le développement de la région de la mer Noire et à faire face aux défis de sécurité qui sont ceux de cette région. De fait, les deux organisations ont décidé de renforcer leur coopération compte tenu des défis auxquels l’une comme l’autre sont confrontées à l’est et au sud, notamment pour ce qui est de la lutte contre les menaces hybrides, de l’amélioration de la résilience, du renforcement des capacités de défense, de la cyberdéfense, de la sûreté maritime et des exercices. L’Union européenne peut apporter une valeur ajoutée en œuvrant en faveur de la démocratie et de la bonne gouvernance, qui constituent le socle nécessaire pour stabiliser de manière pérenne la région de la mer Noire.


Pavel Anastasov est politologue. Il a été chef de l’Unité Stratégie et analyse au sein du cabinet du président bulgare Rossen Plevneliev (2012-2017) et vice-ministre bulgare de la Défense (2014). Il travaille actuellement à l’OTAN, au sein de la Division Affaires politiques et politique de sécurité.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.