La posture en évolution de l’Alliance : sur la voie d’une théorie du tout

06/07/2018

Et pendant ce temps, une lumière encore imperceptible se faisait dans l’Europe, une lumière montrant que le lendemain allait anéantir les plus audacieuses certitudes.

– Jaroslav Hašek, “Le brave soldat Chveïk”

À l’heure où l’OTAN se prépare à un nouveau sommet, nous voyons à nouveau déferler, dans les médias, une vague de recommandations et d’opinions spécialisées issues du monde universitaire et des milieux non gouvernementaux sur les adaptations qu’il conviendrait d’apporter à l’OTAN dans un monde imprévisible en rapide mutation. C’est là un débat public indispensable, important et dont il faut se féliciter.

Un hélicoptère d’attaque AH-64 Apache des forces armées américaines se pose sur une zone d’entraînement non loin de Cincu, en Roumanie, où se tient l’exercice OTAN Noble Jump mettant notamment à l’épreuve la force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation. – Juin 2017 © OTAN

Cela dit, la communauté des experts perd souvent de vue le caractère très particulier du domaine d’action de l’OTAN (les problématiques liées à la guerre et à la paix) et de son mandat (la défense collective du territoire de 29 pays alliés et de leur population, qui atteint le milliard d’individus). En raison de cette spécificité, certaines politiques, décisions et mesures adoptées par l’OTAN ne peuvent aujourd’hui être rendues publiques, et les observateurs en sont inévitablement réduits à émettre des suppositions, documentées ou non.

Et c’est là tout le problème. Alors que ces « milieux concernés » devraient avoir la certitude absolue que l’OTAN est déterminée et apte à riposter, comme le prévoit le Traité de Washington, face à une attaque ou à une agression, l’OTAN reste délibérément dans le flou, entretenant l’incertitude quant à la nature et à l’étendue de sa réponse, au moment où celle-ci interviendra et au(x) domaine(s) visé(s). Or, ce n’est pas parce que l’OTAN garde officiellement le silence face à cette déferlante d’avis spécialisés sur ses possibilités d’amélioration et les mesures à prendre dans cette optique que l’Alliance n’a encore rien fait, ou n’est pas en train de prendre des dispositions..

Cet article a pour objectif de livrer un vaste aperçu de la posture générale de l’Alliance qui s’est mise en place depuis le sommet de Varsovie et d’évoquer les futures étapes possibles du processus d’adaptation en cours. Ce faisant, il s’attaquera également à certaines idées fausses nées dans un passé lointain – ou récent – sur ce que l’Alliance pourrait faire ou non afin de défendre son territoire et sa population.

Citius, altius, fortius

La posture de la Guerre froide visait à décourager une agression conventionnelle et nucléaire soviétique pouvant se déclencher à tout moment et, le cas échéant, à résister face à cette dernière. Tout était question de volume : une présence massive de troupes, une puissance de feu et un arsenal nucléaire impressionnants et, si la dissuasion venait à échouer, une garantie mutuellement assurée de destruction massive. Inhérente à cette posture, la riposte immédiate allait de soi.

Il a fallu à l’Alliance près de deux décennies pour passer à une culture expéditionnaire privilégiant des unités plus petites, plus légères et plus mobiles capables de se déployer loin à l’extérieur des frontières de l’OTAN dans le cadre de missions de maintien de la paix, de contre-insurrection, d’aide humanitaire ou de soutien à la stabilisation et à la reconstruction.

L’après-Guerre froide a ensuite favorisé la mobilité, la flexibilité et l’agilité en tablant sur des forces légères et multitâches capables, en même temps, de mettre des terroristes en échec, d’entraîner des forces locales et de construire des écoles et des hôpitaux. C’est ainsi qu’en Afghanistan, l’OTAN a assuré, à un moment donné, le déploiement, le soutien et le commandement de plus de 130 000 hommes venus de quelque 50 pays alliés et partenaires. Aucune autre organisation multinationale n’a jamais même tenté de reproduire cet exploit – et n’aurait été en mesure d’y parvenir.

L’après-2014 mise à la fois sur le volume et la rapidité en revenant à des forces plus lourdes et à des formations plus conséquentes sans pour autant perdre en mobilité et en vitesse, cette dernière ayant d’ailleurs gagné encore en importance. Durant l’après-Guerre froide, l’OTAN menait avant tout des opérations à caractère discrétionnaire. Les Alliés se mobilisaient quand et où ils le voulaient. Aujourd’hui, l’OTAN se trouve confrontée à un environnement radicalement différent : ce sont les adversaires potentiels qui choisissent le lieu et le moment de leurs « surprises stratégiques » sans vraiment donner de préavis aux Alliés, voire, dans le cas des attentats terroristes, sans émettre aucun avertissement.

La différence fondamentale entre l’environnement actuel et celui qui prévalait durant la Guerre froide tient au fait que les adversaires de l’époque étaient des puissances reposant sur le au statu quo et cherchant à maintenir la stabilité stratégique. Les adversaires potentiels d’aujourd’hui s’emploient délibérément à fragiliser et, à terme, à détruire l’architecture euro-atlantique de sécurité.

Depuis les décisions historiques prises lors des sommets OTAN tenus au pays de Galles (en particulier sur le plan d’action réactivité et sur l’engagement en matière de dépenses de défense) et à Varsovie (notamment sur la posture de dissuasion et de défense renforcée de l’Alliance et la projection de la stabilité), l’OTAN a gagné en force, en rapidité et, avec l’accession du Monténégro en 2017, s’est encore agrandie.

L’OTAN a multiplié les effectifs de sa force de réaction par trois (de 13 000 à 40 000 hommes environ), notamment en créant une « force fer de lance » (la « force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation »), qui peut être déployée à très bref préavis partout où cela s’avère nécessaire.

L’OTAN a renforcé son programme d’entraînement et d’exercices de manière à pouvoir agir dans toutes les directions et à couvrir tous les cas de figure. Elle a revu ses plans de défense et en a élaboré de nouveaux.

L’OTAN s’est attaquée aux défis complexes qui se posent au Moyen-Orient ainsi qu’en Afrique du Nord et au-delà, notamment en appuyant son vaste réseau de partenaires et en soutenant la coalition mondiale mise sur pied pour vaincre l’EIIL/Daech.

L’OTAN a déployé quatre groupements tactiques multinationaux chargées d’assurer une présence avancée rehaussée (eFP) sur les territoires de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne, et a mis sur pied une présence avancée adaptée dans la région de la mer Noire.

Dans le cadre du renforcement de la posture de dissuasion de l’Alliance, les forces maritimes de l’OTAN ont rehaussé leur présence en mer Noire et prennent part à des exercices réguliers destinés à améliorer leurs compétences en matière de communications et d’interopérabilité. © OTAN MARCOM

L’OTAN est en train d’adapter et de renforcer son dispositif de commandement et de contrôle, notamment par la mise sur pied d’un nouveau commandement de forces interarmées pour l’Atlantique, ainsi que d’un nouveau commandement interarmées du soutien et de la facilitation chargé de faciliter les mouvements de forces.

Autre point, pas moins important : les Alliés se sont engagés à mobiliser des forces et des capacités plus lourdes et plus sophistiquées, ainsi que plus de forces à haut niveau de préparation.

Et cette liste n’est pas exhaustive. Cela dit, il ne faut pas déduire de l’énumération qui précède que l’OTAN a conclu son processus d’adaptation. Le cycle actuel d’ajustement de l’Alliance a commencé il y a quatre ans seulement. Pas mal de progrès ont déjà été accomplis, mais il faudra encore du temps pour recentrer la philosophie devant présider à la défense collective du territoire et de la population de l’Alliance.

Démonter les mythes

Il est indispensable, alors que l’OTAN continue de progresser résolument sur la voie de l’adaptation, de démonter un certain nombre de mythes persistants et solidement ancrés.

Mythe 1 – La cohésion de l’Alliance est fragile.

Cette vision n’est pas du tout celle des Alliés. Certes, ils ont des vues différentes sur la Russie, sur les partenaires, sur le sud. Certes, l’état de santé de la démocratie dans différentes régions de l’Alliance suscite des inquiétudes. Certes, on peut s’interroger sur la solidité de l’engagement des 29 Alliés dans le cadre de l’article 5 du Traité de Washington (clause de défense collective). Ces divergences sont compréhensibles.

L’OTAN a essuyé des crises dans le passé. Ce fut le cas lors de l’affaire de Suez, du retrait de la France de la structure militaire de l’Organisation, de l’accession au pouvoir de régimes militaires dans certains pays de l’Alliance ou de la crise en Iraq en 2003. Mais elle a survécu, et s’est agrandie. Et aucun Allié n’a jamais choisi de la quitter..

Oui, l’OTAN est une organisation intergouvernementale. Elle prend toutes ses décisions par consensus. Et les Alliés peuvent afficher des divergences dans tous les domaines. Mais ce qui rend l’Alliance si forte, c’est sa culture, qui privilégie le débat et la consultation en profondeur. Et si elle parvient à parler calmement avec ses adversaires potentiels et progresser en douceur avec eux, c’est parce qu’elle ne se laisse pas intimider.

Malgré les crises, les désaccords et les tentatives tout à fait délibérées de certains adversaires potentiels de saper l’unité et la cohésion de l’Alliance, la détermination des Alliés et leur solidarité se sont renforcées depuis 2014. Chacun est parvenu à mieux comprendre les préoccupations de sécurité de l’autre. Les Alliés du nord et de l’est perçoivent bien mieux les difficultés de leurs homologues du sud, et ces derniers sont désormais conscients des menaces potentielles pesant sur les Alliés de l’est.

Cette compréhension mieux partagée d’un environnement de sécurité devenu plus exigeant contribue à un partage plus équilibré du fardeau à l’échelle de l’Alliance. D’après les estimations, 2018 est la quatrième année consécutive marquée par une croissance des dépenses de défense à travers l’Alliance. Cette dernière est en train de consolider sa dissuasion et sa défense sur ses flancs ; elle accélère ses efforts de projection de la stabilité au-delà de ses frontières, notamment en aidant ses partenaires à renforcer leurs capacités de défense et en s’investissant plus avant dans la lutte internationale contre le terrorisme. Enfin, l’OTAN vient de s’installer dans un nouveau siège à la pointe de la technologie..

Bref, l’OTAN n’est en aucune façon une organisation en déclin, et son unité reste intacte.

Mythe 2 – « Il suffirait de 48 heures pour faire tomber les États baltes ».

Même si le temps estimé de « survie » des capitales baltes varie selon les analystes, la quasi-totalité des observateurs occidentaux s’accordent à dire qu’elles tomberaient très rapidement en cas d’attaque de la Russie. Ce mythe avait cours dès avant 2004, lorsque l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie sont devenues membres de l’OTAN. Il fut même utilisé en guise d’argument contre leur adhésion. Ces pays sont si peu défendables, avançaient ses tenants, que leur adhésion viendrait affaiblir la sécurité de l’OTAN plutôt que la renforcer.

Exercice Saber Strike de l’OTAN, juin 2018 – Des soldats lettons s’entraînent aux côtés du groupement tactique eFP sous commandement canadien, du second régiment de cavalerie des États-Unis et des cadets de l’armée de terre des États-Unis dans le cadre d’un scénario simulant une guerre urbaine.

(Photo prise par le sergent-chef Gatis Indrevics, équipe lettone de caméra de combat)

Il ressort d’une étude récente de la RAND que les Alliés devraient mobiliser au moins sept brigades blindées lourdes pour ralentir une attaque russe dans la région. Ces évaluations ne tiennent guère compte – voire oublient carrément – les forces que les trois Alliés baltes détiennent en propre, et font plus généralement fi de l’histoire et de la résilience des pays baltes.

Après la fin de la seconde Guerre mondiale, il a fallu dix années de répression à l’Armée rouge pour venir enfin à bout, au prix lourd pour les Soviétiques également, de la résistance armée en Estonie, en Lettonie et en Lituanie. La résistance civile s’est poursuivie tout au long de l’occupation par Moscou, contribuant à la chute de l’Union soviétique..

Oui, ces trois pays peuvent être attaqués, mais les Estoniens, les Lettons et les Lituaniens défendront farouchement chaque mètre carré de leur territoire. Et cette fois-ci, ils ne seront plus seuls. L’OTAN peut vraiment s’estimer heureuse de voir des pays si résilients protéger son flanc est.

Bref : non, les pays baltes ne sont pas « indéfendables » – ils ne sont pas asservissables.

Mythes 3 & 4 – La posture de l’OTAN ne suffit pas pour assurer la dissuasion. La posture de l’OTAN pourrait déclencher une escalade involontaire.

Deux écoles de pensée s’affrontent généralement sur la question de la posture de l’OTAN. Il y a, d’une part, ceux qui considèrent que les efforts visant à renforcer la posture de l’Alliance est globalement insuffisante pour dissuader la Russie et d’autre part, ceux qui considèrent que la recrudescence des activités de l’Alliance sur ses flancs risque d’entraîner des incidents et une escalade entre forces armées en présence. Dans un cas comme dans l’autre, ces positions ne tiennent pas la route.

La posture de l’Alliance adoptée lors du sommet de Varsovie suffit pleinement à dissuader un adversaire d’un niveau quasi égal au sien. La présence modeste mais permanente, sur les territoires de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne, de forces de combat ainsi que la tenue d’exercices réunissant des forces alliées dans la région de la mer Noire permettent d’assurer une dissuasion solide à la mesure de la menace potentielle pesant sur ces deux régions. Ce dispositif s’inscrit dans le cadre de la posture globale de l’OTAN, en ce sens qu’il est destiné à démontrer sans équivoque la solidarité des pays de l’Alliance, ainsi que leur détermination et leur aptitude à réagir en déclenchant, à l’échelle de l’Alliance tout entière, une réponse immédiate à toute agression.

Les tenants de l’ « escalade involontaire » s’appuient quant à eux sur une perception faussée des activités de l’Alliance qui consiste, d’un point de vue moral, à mettre l’action de la Russie et les efforts de l’OTAN sur un pied d’égalité. Or, l’OTAN n’a pas annexé illégalement la Crimée ; l’OTAN n’a pas attaqué l’Ukraine orientale ; l’OTAN n’a pas déclenché des guerres de l’information ou des cyberattaques contre d’autres pays.

La posture de l’OTAN est strictement défensive. Il n’existe aucun risque de voir l’Alliance commettre des erreurs d’appréciation car elle n’a de visées agressives sur aucun pays. Bien au contraire, la posture renforcée de l’Alliance et son message clair réduisent les risques de malentendu ou d’erreur d’appréciation – délibérée ou non – de la part d’éventuels adversaires et partant, atténuent le danger d’escalade. Comme l’ont rappelé les dirigeants des pays alliés lors du sommet de Varsovie « nul ne doit douter de la détermination de l’Alliance au cas où la sécurité de l’un de ses États membres devrait être menacée ».

Bref, la posture de l’Alliance vise intrinsèquement l’efficacité et la désescalade, et est défensive par nature.

Mythe 5 – Il existe des doubles emplois inutiles entre l’OTAN et l’Union européenne.

La relation entre l’OTAN et l’Union européenne (UE) a été débattue, analysée, encensée et critiquée à l’envi.

Elle a suscité des préoccupations dans le chef des États-Unis, avec les célèbres « 3 D » fustigés par Madeline Albright – découplage (de la sécurité transatlantique), dédoublement (des structures de l’OTAN) discrimination (à l’encontre des Alliés non membres de l’UE).

À l’opposé, certains ont exprimé l’ambition de voir l’UE jouir d’une « autonomie stratégique » et assurer, en matière de défense, un rôle indépendant de celui de l’OTAN et des États-Unis.

Depuis 2016, l’OTAN et l’Union européenne renforcent leur coopération face à aux défis de sécurité qu’elles doivent toutes deux affronter dans leurs voisinages oriental et méridional. © OTAN

La question a également suscité l’exaspération des dirigeants de l’Alliance, et notamment de Jaap de Hoop Scheffer, ancien secrétaire général de l’OTAN, qui a dû nier l’existence d’un « conflit gelé » entre les deux organisations. Certains sont allés jusqu’à proposer d’ « oublier » la coopération OTAN-UE, la qualifiant de « village Potemkine »’.

Il s’agit, dans tous les cas, d’exagérations dont aucune ne tient la route. Les différents chocs survenus en 2014 – agression contre l’Ukraine, montée de l’EIIL et flux migratoires massifs – ont été pareillement ressentis par l’OTAN et par l’UE. Ces enjeux ont amené les deux organisations à nouer, en dépit d’obstacles politiques bien connus, une coopération d’une ampleur et d’une profondeur inédites.

Il n’existe pas de véritable risque de double emploi ou d’erreur dans la répartition des tâches, car les deux organisations sont à l’œuvre sur des « marchés du travail » différents, et agissent en vertu de mandats différents mais complémentaires. Le projet de défense porté par l’UE est tout entier voué à la Défense européenne (c’est-à-dire au renforcement des capacités des États membres de l’UE dans la perspective d’opérations de réponse aux crises en dehors des frontières de l’Union), tandis que l’OTAN œuvre à la Défense de l’Europe (autrement dit, au renforcement des capacités des Alliés dans le but d’assurer la défense collective du territoire et de la population de l’Alliance).

Et cela ne va pas changer. Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, a rappelé à de nombreuses reprises que la Défense européenne est une bonne chose pour l’Europe, et par voie de conséquence, pour l’OTAN sachant, premièrement, que 22 Alliés sont, pour le moment du moins, également membres de l’UE ; et deuxièmement qu’elle peut, en produisant des capacités nouvelles et améliorées, améliorer le partage du fardeau avec l’Alliance.

Les deux organisations contribuent, chacune à sa façon, à renforcer la sécurité de la région euro­atlantique. Elles coopèrent étroitement, lorsqu’il y a lieu, au travers de plus de 70 mesures au total, y compris dans des nouveaux domaines comme la mobilité militaire.

Bref, l’OTAN et l’UE sont toutes deux indispensables à la sécurité et à la défense euro-atlantiques.

S’attaquer aux véritables défis

À côté de ces prétendues faiblesses, l’OTAN est effectivement confrontée à une série de défis, et le sommet qui doit se tenir à Bruxelles en juillet 2018 sera l’occasion de se positionner par rapport à ces derniers.

Premièrement, se forger une vision claire de la Russie

Les Alliés s’accordent fermement à considérer qu’il convient de maintenir la double approche vis-à-vis de la Russie, laquelle consiste à poursuivre un dialogue authentique fondé sur une posture de dissuasion et de défense solide. Cette politique sous-tendra les débats qui doivent avoir lieu dans le cadre du sommet de Bruxelles et au-delà.

Dans le même temps, les Alliés continuent d’avoir des visions divergentes de leur interlocuteur, considéré par certains comme un ancien partenaire qui, on l’espère, pourrait le redevenir un jour, par d’autres encore comme un concurrent d’un niveau quasi égal à celui de l’Alliance, ou encore comme un adversaire potentiel, voire carrément comme un ennemi d’ores et déjà en confit avec l’Alliance. Différents aspects de ces perceptions se retrouvent dans les déclarations des dirigeants de l’Alliance publiées à l’issue des sommets du pays de Galles et de Varsovie.

Signe prémonitoire : le président russe Vladimir Poutine remet énergiquement en question l’ordre international de l’après-Guerre froide dans un discours belliqueux prononcé durant la 43e conférence de Munich sur la sécurité, le 10 février 2007. © Reuters

Il fait peu que doute que si la Guerre froide est restée froide, c’est principalement en raison des efforts délibérés menés de part et d’autre pour œuvrer à la stabilité stratégique et à son maintien au travers de la parité nucléaire, de la maîtrise des armes stratégique et d’une vision claire de l’idéologie, des intentions et des capacités de l’autre partie.

D’une certaine façon, les dirigeants russes ont effectivement une vision claire de l’OTAN – une vision dans laquelle cohabitent un sentiment « d’encerclement », les « révolutions de couleur » dans le « proche étranger », et l’impression d’être en butte aux menaces posées par l’« expansionnisme » et le « bellicisme » de l’OTAN. De fait, la Russie considère qu’elle est déjà entrée, avec l’Occident, dans un conflit de basse intensité.

Il en résulte un décalage entre la manière dont l’Occident est perçu la Russie (qui se sent en conflit avec une alliance hostile dirigée par les États-Unis) et dont la Russie est perçue par l’OTAN (considérée comme un pays avec lequel on n’est ni en paix ni en crise ; qui n’est ni ami, ni ennemi). Ce décalage est dangereux car il peut entraîner des malentendus et des erreurs d’appréciation involontaires, à supposer notamment que la Russie interprète à tort les délibérations internes à l’Alliance comme des manifestations de division ou de faiblesse.

L’OTAN n’est ni divisée, ni faible mais elle doit incontestablement développer, à l’égard de la Russie, une politique cohérente ne se limitant pas à la double approche, si pertinente que cette dernière puisse être. Alors seulement un dialogue véritablement porteur de sens pourra être rétabli avec la Russie telle qu’elle est réellement, et non pas avec la Russie qu’aimeraient voir les Alliés.

Deuxièmement, changer la donne dans le Sud

S’agissant du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (flanc sud), l’OTAN, qu’elle prenne l’initiative ou qu’elle s’abstienne, est systématiquement critiquée. Ainsi, on lui a reproché son intervention en Libye, qui s’est soldée par la chute de Kadhafi. Mais on l’également blâmée d’avoir quitté le pays au terme de la campagne militaire, qui fut suivie de l’effondrement de l’État libyen et d’un conflit civil. S’agissant de la Syrie, il lui a cette fois été reproché de ne pas être intervenue pour mettre un terme aux atrocités d’Assad à l’encontre de son peuple, avec pour résultat, outre une autre guerre civile, la montée de l’EIIL/Daech.

Des militaires iraquiens participent à une formation sur la manipulation d’explosifs dispensée par des experts de l’OTAN. © NSPA/OTAN

L’OTAN s’est forgé au fil des décennies une expérience solide en matière de relations avec des acteurs étatiques comme la Russie. Il est beaucoup plus difficile, par contre, de comprendre, d’analyser, d’évaluer les événements multiformes qui surviennent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, et de se positionner par rapport à ces derniers. C’est particulièrement le cas depuis la fin du Printemps arabe, quand des régimes autocratiques laïques stagnants certes, mais stables, ont commencé à s’effondrer.

L’OTAN a déjà pris certaines mesures devant l’aider à mieux comprendre cette région et à en acquérir une connaissance situationnelle plus poussée. Elle a notamment mis en place le cadre pour le sud et instauré le pôle régional pour le sud intégré au Commandement de forces interarmées de Naples. Mais le défi est d’autant plus difficile à relever que la panoplie des outils dont elle dispose en tant qu’organisation de défense n’est pas totalement à la mesure de l’ampleur et de la complexité des défis présents dans cette région.

Jamais auparavant l’OTAN ne s’est retrouvée face à un ensemble aussi complexe et diversifié de problèmes sécuritaires. Certain de ces enjeux, s’ils concernent des régions très éloignées de son territoire, se répercutent directement sur les populations des pays alliés et sur leur mode de vie en faisant peser une menace grave et immédiate d’attentats terroristes partout sur le territoire de l’OTAN.

Aujourd’hui, l’OTAN apporte une assistance en mer Égée dans le cadre de la crise des réfugiés, même si elle ne s’est vu attribuer aucun mandat, et ne dispose d’aucun moyen, pour faire face aux causes premières des migrations. De même, elle soutient la coalition déterminée à vaincre l’EIIL/Daech et, en matière de lutte antiterroriste, prodigue des formations aux partenaires dans la région ainsi que des conseils aux Alliés – sachant qu’ici encore elle n’a reçu aucun mandat, et ne dispose d’aucun moyen pour réagir face aux attentats terroristes qui ont frappé de nombreuses villes partout sur le territoire de l’OTAN, pour les contrer ou pour encore leur opposer une riposte. Enfin, l’OTAN collabore avec un réseau de partenaires dans l’ensemble du Moyen-Orient et en Afrique du Nord au travers du Dialogue méditerranéen (sept partenaires) et de l’Initiative de coopération d’Istanbul (quatre partenaires), et s’emploie très concrètement à fournir une assistance ou des conseils à chacun d’entre eux.

Pourtant, cette somme d’efforts ne semble pas avoir contribué de manière significative à enrayer la détérioration de la situation de sécurité dans la région.

Pour l’heure, l’OTAN maintient son approche discrétionnaire. Autrement dit, elle n’intervient que si et où les Alliés choisissent de s’engager, que ce soit en réponse à un appel des Nations Unies et/ou à l’invitation d’un pays hôte, raison pour laquelle son profil « opérationnel » et son empreinte militaire demeurent à ce jour très limitées au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L’aptitude de l’OTAN à mener des opérations de gestion de crise complexes et multinationales dans la durée (comme on a pu le constater entre 2003 et 2014 avec la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan) constitue sans doute l’instrument le plus efficace et le plus décisif de la panoplie des moyens à la disposition de l’Alliance, mais celle-ci n’en a pas fait usage dans le sud.

Il ne serait pas inutile que l’Alliance revisite sa réflexion stratégique sur le sud, ainsi que son approche vis-à-vis de cette région. Projeter la stabilité vers le sud, c’est aussi assurer la sécurité de l’Alliance, raison pour laquelle une telle entreprise, loin de constituer une simple option, revêt un caractère impératif pour l’OTAN.

Pour que l’OTAN puisse exercer sur le sud un effet authentiquement stratégique et stabilisateur, il faut que l’Alliance vienne « changer la donne », de manière à redynamiser son rôle et son action. Ainsi, elle pourrait lancer en Iraq une mission d’entraînement et de renforcement capacitaire à grande échelle, et/ou s’engager globalement en Libye, idéalement dans le cadre d’un mandat des Nations Unies et en coopération étroite avec l’Union européenne.

Troisièmement, assurer la dissuasion et la prévention face aux menaces ne relevant pas de l’article 5

La crédibilité et l’efficacité de la dissuasion se mesurent à un seul et unique critère, à savoir l’absence d’attaque et d’agression. De ce point de vue, la posture de dissuasion et de défense de l’OTAN permet effectivement de décourager d’éventuelles attaques militaires d’envergure à l’encontre de l’Alliance. Le seuil de déclenchement de l’article 5 n’a été franchi qu’une seule fois dans l’histoire de l’Alliance, lors des événements du 11 septembre.

Par contre, la posture de dissuasion de l’OTAN reste inopérante face aux nombreux attentats terroristes, attaques hybrides, cyberattaques, attaques informatiques et autres actions non militaires et non conventionnelles menées régulièrement, pour ne pas dire quotidiennement, contre l’OTAN et chacun de membres individuels.

La posture de l’OTAN doit en principe permettre de contrer « n’importe quel type de menace, d’où qu’elle puisse venir ». Dans les faits, cependant, les Alliés optent souvent, face à des menaces ou à des attaques ne pouvant être considérées comme des agressions à grande échelle, pour des voies nationales ou multinationales auxquelles l’OTAN n’est pas partie prenante.

C’est ainsi qu’après les attentats de Paris, la France a invoqué la clause de solidarité figurant dans le Traité de l’UE, et a confié le dossier aux forces de l’ordre plutôt qu’aux forces armées ou au secteur de la défense. De même, à ce jour, aucun Allié n’a soumis au Conseil de l’Atlantique Nord des questions liées à des cas d’ingérence étrangère dans des scrutins nationaux.

L’agression dont l’ex-espion Skripal et sa fille ont été les victimes à Salisbury (Royaume-Uni) le 4 mars 2018 fut le premier cas d’utilisation offensive d’un agent neurotoxique sur le territoire de l’Alliance depuis la création de l’OTAN. Les Alliés se sont déclarés vivement préoccupés par cette violation manifeste des normes et accords internationaux. À la suite de cette attaque, un certain nombre de diplomates russes ont été expulsés de la mission de la Russie auprès de l’OTAN et des ambassades russes de la plupart des pays de l’Alliance. © Reuters

Quant aux cyberattaques, il reste difficile d’en identifier les auteurs, ce qui complique également le bon fonctionnement de la dissuasion.

Ce n’est pas pour autant que l’OTAN ignore ce type de menaces, fréquemment regroupées sous l’appellation « menaces hybrides ». Elle a élaboré une stratégie sur son rôle dans la lutte contre la guerre hybride, et les travaux qu’elle mène pour renforcer sa cyberdéfence progressent. L’OTAN collabore également avec les Alliés en vue de renforcer la résilience et la préparation du secteur civil. Et elle coopère avec l’UE sur toutes ces questions. Plus important sans doute, elle a affiché un front uni lors de l’attaque à l’agent neurotoxique menée à Salisbury.

Cela étant, même si on peut dire que l’OTAN est en train d’affiner ses compétences en matière de détection et d’attribution de telles attaques, exercer la dissuasion ou lutter efficacement contre ces dernières demeure difficile. En effet, la dissuasion par interdiction restera souvent inefficace, et la menace de sanctions, peu crédible (les Alliés n’envisageraient jamais, par exemple, de riposter à l’incident de Salisbury par une attaque à l’agent neurotoxique). Il est donc clairement indispensable d’approfondir la réflexion stratégique et, pourquoi pas, de dégager un nouveau paradigme politique pour cette « zone grise » située entre paix et conflit.

Vers une théorie du tout

Les Alliés vont s’efforcer, dans le cadre du sommet de Bruxelles et après celui-ci, de dégager ce que nous appellerons une « théorie du tout ». Nombre de décisions déterminantes ont déjà été prises lors des sommets du pays de Galles et de Varsovie. Le moment est venu de réfléchir à la manière dont tous ces éléments vont s’articuler entre eux ou, pour utiliser un mot à la mode, s’inscrire dans une « cohérence globale ».

Il s’agira d’envisager les dispositions à prendre pour que l’Alliance soit pleinement assurée de pouvoir dissuader de manière crédible n’importe quel agresseur ou menace, d’où qu’il vienne. Pour ce faire, on devra dresser un bilan des lacunes et vulnérabilités qui subsistent dans la posture de l’Alliance, et que les adversaires potentiels de l’OTAN pourraient être tentés d’exploiter.

Les Alliés mèneront une réflexion sur les moyens d’améliorer encore l’aptitude de l’OTAN à prendre des décisions « à la vitesse dictée par les circonstances » de manière à pouvoir aller au combat « dès ce soir ». Mais les Alliés doivent également avoir les moyens de se battre « demain ». C’est pourquoi l’Alliance va améliorer plus avant sa capacité de renforcer sans tarder tout Allié qui se verrait menacé, partout où cela serait nécessaire. Elle devra, à cette fin, pouvoir aligner les forces et capacités voulues et faire en sorte que ces dernières présentent un niveau de préparation suffisant, et soient correctement positionnées, équipées, organisées, entraînées et exercées. Elle devra également être en mesure de faire venir de telles forces d’Amérique du Nord, et de les déplacer partout en Europe. De ce point de vue, la coopération entre l’OTAN et l’Union européenne en matière de mobilité militaire apparaît déterminante.

L’Alliance devra adapter et renforcer sa structure de commandement militaire.

Elle tiendra ses plans de défense à jour de manière à pouvoir faire face à n’importe quelle situation d’urgence relevant ou non de l’article 5.

Elle prendra les mesures voulues pour agir de manière décisive dans tous ses domaines d’opérations : sur terre, dans les airs, en mer et dans le cyberdomaine. L’OTAN se dotera par ailleurs d’une politique spatiale.

L’Alliance poursuivra l’adaptation de sa posture nucléaire, en veillant à un meilleur alignement des composantes conventionnelle et nucléaire de sa posture générale.

Tous ces chantiers sont en cours, et chacun de ces objectifs doit faire l’objet d’une gestion active, journalière et prudente de la posture de l’Alliance – car tous les éléments du dispositif, conventionnels et nucléaires, sont mis à contribution quotidiennement.

Il faudra également que, pour chacun de ces objectifs, les dépenses des Alliés soient revues à la hausse.

Durant le sommet de Bruxelles, les dirigeants des pays alliés approuveront formellement le lancement de ces travaux et énonceront les orientations à suivre dans cette perspective. Il s’agit là d’un programme de travail à la fois lourd et ambitieux, mais à tous égards réalisable au vu des moyens inégalés – politiques, militaires et économiques – dont dispose l’Alliance.

Avertissement

Les journalistes, les groupes de réflexion, les organisations non gouvernementales ainsi que les milieux universitaires devront se montrer patients : en effet, les Alliés ne seront forcément pas prêts à rendre publics les détails des longs travaux qui s’annoncent sur le renforcement de la posture de l’Alliance. Il leur faudra donc lire attentivement, également entre les lignes, le communiqué du sommet de Bruxelles qui sera publié par les dirigeants de l’Alliance en juillet 2018.

La même recommandation s’adresse aux adversaires potentiels de l’OTAN. Le message sera clair : gardez-vous des erreurs d’appréciation, ne doutez pas de la détermination de l’OTAN si la sécurité d’un quelconque de ses membres venait à être menacée. Les Alliés, individuellement et collectivement, sont résolus à se défendre et ont les moyens de le faire.

Le sommet de l’OTAN qui doit se dérouler au nouveau siège de l’Organisation en juillet 2018 intervient à un moment crucial pour la sécurité de l’Alliance nord-atlantique. Ce temps fort sera l’occasion de tracer la voie à suivre pour l’OTAN au cours des années qui viennent. © NATO


M. Kęstutis Paulauskas est membre de la Division Politique et plans de défense de l’OTAN. Les vues exprimées dans cet article reflètent uniquement ses opinions personnelles.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne représentent pas nécessairement la position officielle ou la politique des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

Dr Kęstutis Paulauskas works in NATO’s Defence Policy and Planning Division. The views expressed in this article are solely those of the author.