Coopérer pour lutter contre les menaces hybrides

23/11/2018

Les menaces hybrides exploitant les synergies entre divers acteurs et diverses activités, la défense contre ce type de menace devrait en faire autant. Depuis 2016, l’OTAN et l’Union européenne font de la lutte contre les menaces hybrides un domaine de coopération prioritaire. Le nouveau Centre d'excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides (Hybrid COE), dans la capitale finlandaise, joue un rôle unique en son genre dans la facilitation de cette coopération.

Les menaces hybrides sont diverses et en constante évolution, et les outils utilisés vont des faux profils sur les médias sociaux aux cyberattaques sophistiquées, voire jusqu'à l’emploi manifeste de la force militaire, en passant par tout l'éventail des actions intermédiaires. Les outils d'influence hybrides peuvent être utilisés séparément ou de manière combinée, selon la nature de la cible et le résultat souhaité. En conséquence, la lutte contre les menaces hybrides doit elle aussi être dynamique et adaptative afin de rester en phase avec les déclinaisons des activités d’influence hybrides et de prévoir sur quoi l’accent sera mis la prochaine fois et quels nouveaux outils pourront être utilisés.

Les « petits hommes verts » ont joué un rôle visible et central dans l’annexion illégale de la Crimée par la Russie, en mars 2014, démontrant ainsi comment la force militaire peut être utilisée dans la zone euro-atlantique en restant sous le seuil légal de déclenchement de la guerre. ©Moldnova.eu

Par exemple, au lendemain des dernières élections présidentielles américaines, la lutte contre les menaces hybrides était axée sur la communication stratégique, la désinformation et les entraves au processus électoral. Auparavant, les efforts portaient surtout sur les « petits hommes verts », qui ont joué un rôle si visible et si central dans l’annexion illégale de la Crimée par la Russie. Un autre recentrage a été nécessaire après les attaques aux agents neurotoxiques à Salisbury, plaçant la question des menaces impliquant des agents chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires au centre des préoccupations. Nous n’avons pas encore vu toutes les facettes des activités d’influence hybrides, et la seule certitude est qu’il y en aura de nouvelles.

Les menaces hybrides doivent être prévenues tant par des éléments « passifs », comme une résilience accrue aux chocs psychologiques et à l’effet de surprise, que par des éléments plus actifs, dont des mesures robustes pour préparer et protéger les fonctions et les structures qui sont les plus susceptibles d’être visées par des attaques hybrides. C’est pourquoi on ne dira jamais assez l’importance d’avoir des dispositions suffisantes en matière de préparation du secteur civil, une presse libre, une population instruite et un cadre juridique efficace.

Compte tenu du nombre d’acteurs différents qui doivent coopérer, il est capital de s’entendre sur la définition de ce que sont les menaces hybrides. Au niveau national, le modèle finlandais de sécurité globale consiste en une myriade d’autorités et d’agences différentes, qui, ensemble, donnent aux mesures de lutte contre les menaces hybrides l'étendue et la variété nécessaires. Aux niveaux international et supranational, les acteurs comprennent des entités comme les services civils et militaires de l'OTAN et les institutions de l'UE, en particulier les services de la Commission européenne et le Service européen pour l'action extérieure (SEAE). Pour que les efforts de tous ces acteurs aillent dans le même sens, il faut une compréhension commune des menaces hybrides, ce qui implique des interactions régulières au sein des structures compétentes de l’UE et de l’OTAN, et entre elles.

Dans le même temps, le travail conceptuel ne doit pas empêcher de se préparer effectivement à ces menaces et de les combattre. Une compréhension commune des menaces hybrides ne veut pas dire une définition rigide, qui serait probablement dépassée dès le lendemain ou pourrait affecter la nature des activités de lutte contre les menaces hybrides. Non seulement ces menaces sont diverses, mais elles ont étudiées pour exploiter les vulnérabilités spécifiques de cibles spécifiques. Cela signifie que chaque pays doit avoir sa propre compréhension du type de menaces hybrides qui peuvent être dirigées contre lui. Pour ce faire, il faut connaître à fond ses propres vulnérabilités, et non travailler à partir d'une définition universelle d’un concept qui, lui, n’est pas universel.

Les vulnérabilités d’un pays peuvent avoir des conséquences au-delà de ses frontières. Les systèmes mondiaux de positionnement, les systèmes de transport ou les réseaux électriques interconnectés sont autant d’exemples où une attaque contre un nœud vulnérable dans un pays aurait inévitablement des conséquences dans d’autres pays où ce type de vulnérabilité n’existe pas. Une attaque hybride qui exploiterait une vulnérabilité nationale pourrait donc exiger non seulement une action souveraine mais aussi une planification et une réponse communes. Même si l'élément de réponse est absent, cette logique est décrite dans le programme européen de protection des infrastructures critiques, conçu pour identifier et protéger les infrastructures critiques qui, « en cas de panne, d’incident ou d’attaque, pourraient gravement affecter le pays où elles se trouvent et au moins un autre État membre européen ».

Mesures de l’UE et de l’OTAN pour lutter contre les menaces hybrides

En 2016, la Commission européenne et le SEAE ont élaboré un cadre commun en matière de lutte contre les menaces hybrides contenant 22 mesures destinées aux États membres et aux institutions et déterminant comment reconnaître les menaces hybrides, améliorer la sensibilisation à ces menaces et renforcer la résilience. Même si ces mesures ne sont pas exhaustives, loin s’en faut, le cadre manifeste clairement la volonté de faire de la lutte contre les menaces hybrides une priorité de l’UE. Ses effets les plus tangibles ont été la création d’une cellule de fusion contre les menaces hybrides dans le cadre du centre de situation et du renseignement de l’UE, et d’un centre d'excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides, à Helsinki.

Les menaces hybrides sont également devenues une question prioritaire pour l'OTAN après l’apparition des « petits hommes verts » en Crimée en 2014, qui a suscité une prise de conscience très forte de la manière dont la force militaire peut être utilisée dans la zone euro-atlantique en restant sous le seuil légal de déclenchement de la guerre. L’OTAN a rapidement adopté une stratégie de lutte contre les menaces hybrides, basée sur une approche horizontale « OTAN tout entière ». Tout comme l’Union européenne, l’OTAN a mis en place une capacité de suivi et d’analyse des menaces hybrides, qui est intégrée à la communauté du renseignement et coopère avec d’autres autorités de l'OTAN. En outre, l’OTAN a créé des équipes de soutien pour la lutte contre les pratiques hybrides, qui peuvent venir en aide aux autorités d’un pays frappé.

Il faut une compréhension commune des menaces hybrides, ce qui implique des interactions régulières au sein des structures compétentes de l’UE et de l’OTAN, et entre elles. Dans le même temps, chaque pays doit évaluer ses propres vulnérabilités pour comprendre le type de menaces hybrides qui peuvent être dirigées contre lui. ©Hybrid COE

Une déclaration conjointe a été signée par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, et par les présidents de la Commission européenne et du Conseil européen, Jean-Claude Juncker et Donald Tusk, à Varsovie en juillet 2016, déclaration qui présente un « ensemble de propositions communes » prévoyant 74 mesures concrètes, dont beaucoup sont axées sur les menaces hybrides, le renforcement de la résilience en matière de cybersécurité et la communication stratégique. Dans une deuxième déclaration conjointe, agréée à Bruxelles en juillet 2018, ils ont mis davantage l’accent sur la mobilité militaire, la lutte contre le terrorisme et la résilience face aux risques que représentent les agents chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires.

En plus de donner à la coopération OTAN-UE une plateforme d'intérêt commun longtemps attendue, la lutte contre les menaces hybrides a conduit à certains autres nouveaux développements importants au sein de l’Union européenne. La Commission européenne et le SEAE ont mis en place un groupe interservices « Lutte contre les menaces hybrides », qui se réunit régulièrement à différents niveaux. Ce groupe – conçu pour assurer une compréhension commune des événements et des processus à travers les institutions européennes compétentes en matière de lutte contre les menaces hybrides – représente un premier pas prometteur vers un modèle global pour les défis liés à la sécurité. Idéalement, il pourrait déboucher sur une plateforme plus solide pour la préparation du secteur civil et du secteur économique, la cybersécurité, et d’autres questions intrinsèquement multisectorielles.

En outre, le mandat du groupe des Amis de la présidence du Conseil européen pour la lutte contre les menaces hybrides a été prolongé et significativement élargi, s’étendant à travers les quatre prochaines présidences jusqu’en juin 2020. Alors que le mandat initial du groupe, qui datait de 2017, était très limité, le nouveau mandat stipule que le groupe aura une vue d’ensemble des efforts de l’UE en matière de lutte contre les menaces hybrides, de façon à repérer les lacunes, à éviter les doubles emplois, et à soutenir les processus décisionnels politiques des différents organes du Conseil. D’ici à la fin du nouveau mandat, le groupe pourrait même devenir un organe permanent chargé de maintenir une conscience intersectorielle et – tout comme le Comité des plans d'urgence dans le domaine civil de l’OTAN – apporter un soutien à la préparation du secteur civil des États membres et ainsi accroître leur résilience face aux menaces hybrides.

L’un des domaines clés dans lesquels la coopération entre l’Union européenne et l’OTAN devrait être intensifiée est la formation et les exercices. Des exercices complexes, aux dimensions multiples, mettant à l'épreuve la capacité à répondre à des menaces hybrides restant sous le seuil de déclenchement de la guerre, seraient idéaux pour que les deux organisations puissent étudier leurs forces et leurs faiblesses, et peut-être découvrir des complémentarités. En septembre, une réunion informelle du Conseil de l'Atlantique Nord avec le Comité politique et de sécurité (COPS) de l’UE a inclus une discussion sur la base d'un scénario hybride animée par le Centre d'excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides. Cette initiative devrait devenir un élément récurrent des délibérations futures entre le Conseil et le COPS, et d’autres réunions conjointes, selon les besoins.

Des exercices conjoints pourraient aussi être conçus de façon à mettre en liaison des unités fonctionnelles similaires des structures institutionnelles de l’UE et de l’OTAN autour d'un scénario de menace hybride d’intérêt commun, avec le soutien du Centre d’excellence. En outre, l’École de l’OTAN à Oberammergau et le Collège européen de sécurité et de défense pourraient ouvrir réciproquement leurs stages de formation à certains personnels de l’UE et de l’OTAN.

Le Centre d'excellence pour la lutte contre les menaces hybrides – un an après

L’un des résultats les plus concrets des efforts pour lutter contre les menaces hybrides est le Centre d'excellence pour la lutte contre les menaces hybrides, à Helsinki, qui a atteint la capacité opérationnelle initiale en septembre 2017. Le Centre ayant achevé sa première année complète d’existence, il est maintenant possible de voir quelles sont ses réalisations et de réfléchir à la direction qu'il devrait prendre.

Le Centre d’excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides a été officiellement inauguré à Helsinki (Finlande) en octobre 2017. Il n’est ni un organe de l’UE ni un organe de l’OTAN mais une entité juridique autonome. ©NATO

Depuis avril 2017, le nombre de pays participants a doublé, passant de 9 à 18, et plusieurs autres manifestent un intérêt croissant pour une adhésion. Le Centre d’excellence a élaboré un concept pour ses trois communautés d'intérêt. Avec leurs activités de mise en réseau, d’analyse, de formation et d’exercice, ces trois communautés d’intérêt ont réussi à promouvoir la connaissance de la situation, la résilience et la mise en place de capacités de réponse dans les pays participants. La communauté d'intérêt sur les activités d'influence hybrides est dirigée par le Royaume-Uni, la sous-communauté d’intérêt sur les acteurs non étatiques, par la Suède, et la communauté d'intérêt sur les vulnérabilités et la résilience, par la Finlande. Cet été, elles ont utilisé les réseaux pour partager les meilleures pratiques sur des questions comme la résilience juridique, la sécurité maritime et portuaire, les réseaux énergétiques, les drones et les interférences dans le processus électoral. Une quatrième communauté d'intérêt, sur la stratégie et la défense, dirigée par l'Allemagne et pourvue en effectifs au mois d’août, traitera de la compréhension stratégique de la guerre hybride.

Comme on l’a vu, la lutte contre les menaces hybrides est rapidement devenue un élément central du renforcement de la coopération entre l’OTAN et l’Union européenne, basée d’abord et avant tout sur un intérêt commun. Parce qu’il n’est ni un organe UE ni un organe OTAN mais une entité juridique autonome, le Centre d'excellence a été en mesure de jouer un rôle unique dans la facilitation et le renforcement de cette coopération.

Il continue d’apporter son soutien aux services de l’UE et de l’OTAN qui travaillent sur les menaces hybrides. Le personnel des deux organisations a participé à ses activités, dont des ateliers, des séminaires et des exercices visant à améliorer la compréhension des menaces hybrides. Et des représentants des deux organisations assistent aux réunions de son comité directeur.

En mars, le Centre d’excellence a accueilli un séminaire ayant pour but de définir des mesures concrètes envisageables dans tous les grands domaines d’interaction et de formuler des recommandations pour renforcer encore la coopération OTAN-UE. Les discussions ont été axées sur l’amélioration de la détection des signes avant­coureurs et de la connaissance de la situation, de la communication stratégique et de la diffusion de messages, de la réponse aux crises, de la résilience, de la cyberdéfense et de la sécurité énergétique. Un tel séminaire pourrait devenir un événement annuel.

En avril, le Centre d’excellence a convoqué un séminaire régional pour échanger les meilleures pratiques en matière de lutte contre les menaces hybrides entre les pays nordiques et les pays baltes, en coopération avec le Quartier général des opérations spéciales de l'OTAN. L’une des conclusions tirées a été la nécessité de développer des approches mobilisant l’ensemble des pouvoirs publics et de la société pour lutter contrer les menaces hybrides. La coopération régionale participe de cet effort, et le Centre d’excellence et l’OTAN réfléchiront ensemble à des séminaires similaires dans d’autres régions.

En mai, dans le cadre de l'évaluation des incidences des menaces hybrides sur le développement capacitaire, le Centre d’excellence a apporté un soutien à un atelier basé sur un scénario de protection des ports dans un contexte de menaces hybrides ; l’atelier, organisé par l’UE, a rassemblé des participants de l’UE comme de l’OTAN. Cette activité s’inscrivait dans le prolongement des exercices sur table consacrés aux menaces hybrides organisés en 2016.

En mai 2018, l’Agence européenne de défense et le Centre d'excellence pour la lutte contre les menaces hybrides ont organisé conjointement un atelier sur les moyens d’atténuer les menaces hybrides contre les ports européens et d’accroître leur résilience. ©Bundeswehr

Tous les pays participants apportent une contribution significative aux efforts du Centre d’excellence. Quatre pays ont un rôle pilote dans les communautés d'intérêt du Centre, et six pays lui apportent également un soutien en détachant du personnel au secrétariat à Helsinki. Un exemple concret de contribution nationale est la formation à la sécurité globale organisée par le Centre en coopération avec les forces de défense finlandaises. Cette activité d’une semaine, destinée aux États membres de l’OTAN et à certains pays partenaires, vise à les aider à élaborer des approches globales ou des doctrines de fusionnement pour lutter contre les menaces hybrides. Elle s’appuie sur le modèle finlandais de sécurité globale, mais celui-ci est examiné dans le contexte d'autres expériences nationales et institutionnelles en matière de sécurité globale.

Même si bien du chemin a été parcouru, il reste encore beaucoup à faire. Nous devons non seulement être capables de décrire les menaces mais aussi de les contrer. Dans le domaine de l’entraînement et des exercices, il peut être répondu à la demande d’exercices sur table et de discussions sur la base d'un scénario par des activités conjointes ou par des exercices nationaux séparés. Les États participants devraient se faire confiance et s’apporter un soutien mutuel pour identifier les vulnérabilités nationales et accroître ensemble la résilience. Les présidences roumaine et finlandaise de l’UE en 2019 offriront d’autres occasions de promouvoir la coopération dans la lutte contre les menaces hybrides. La compréhension commune des menaces hybrides est par nature une activité évolutive qui exige une attention, des recherches et une diffusion d'informations constantes. Et tant que tous les États membres de l’OTAN et de l’Union européenne n’auront pas rejoint le Centre, il y aura encore une marge de progression.


Axel Hagelstam est conseiller pour la préparation du secteur civil à la Mission de la Finlande auprès de l’OTAN et représentant de la Finlande au Comité des plans d'urgence dans le domaine civil (CEPC) de l’OTAN.

Kirsti Narinen est directrice pour les relations internationales au Centre d'excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides, à Helsinki.



Les points de vue et les opinions qui figurent dans cet article sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue officiel du ministère finlandais des Affaires étrangères ou du Centre d'excellence.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

Axel Hagelstam est conseiller pour la préparation du secteur civil à la Mission de la Finlande auprès de l’OTAN et représentant de la Finlande au Comité des plans d'urgence dans le domaine civil (CEPC) de l’OTAN.

Kirsti Narinen est directrice pour les relations internationales au Centre d'excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides, à Helsinki.

Les points de vue et les opinions qui figurent dans cet article sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue officiel du ministère finlandais des Affaires étrangères ou du Centre d'excellence.

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