Adapter l'OTAN à un monde imprévisible en rapide mutation

19/02/2018

Quels changements l'OTAN doit-elle opérer pour relever les défis de sécurité et de défense du XXIe siècle ?

Dans le cadre de l'initiative du forum sur la sécurité mondiale (GLOBSEC) relative à l’adaptation de l’OTAN, dirigeants et experts de la communauté euro-atlantique ont mené pendant plus d'un an une réflexion sur l'OTAN et la défense collective. Dans une série de rapports d'analyse portant sur les évolutions stratégiques, militaires et technologiques ainsi que sur les développements dans l'industrie de défense au XXIe siècle, ils proposent des éléments de réflexion sur la manière dont l'OTAN devra poursuivre son adaptation face aux défis d'un siècle où le concept même de sécurité et de défense sera radicalement différent.

Les drapeaux des 29 pays membres de l'Alliance flottent au vent face au nouveau siège de l’OTAN – un symbole de la transformation de l'Organisation au XXIe siècle.

Il y a cinquante ans, l'OTAN a opéré deux changements majeurs dans sa posture de défense et de dissuasion. En adoptant sa doctrine de la riposte graduée, l'Alliance est passée d'une stratégie de destruction mutuelle assurée automatique, implicite dans la notion de « représailles massives », à un type de défense multicouche plus nuancé. Le Rapport Harmel, de décembre 1967, a établi une approche à deux volets fondée sur une défense solide et sur le dialogue, ainsi que les principes de la sécurité européenne, qui sont restés valables de nombreuses années. Mais la donne a changé.

L'OTAN est à la croisée des chemins. Alors que de nouvelles technologies telles que l'intelligence artificielle et l'informatique quantique se développent rapidement dans le domaine de la défense, elle se doit de remettre à plat le rôle, les fonctions, les méthodes et la structure de l'Alliance si elle entend maintenir la crédibilité de la dissuasion et de la défense collectives.

Oui, l'Alliance s'est bien adaptée en réaction aux événements charnières de 2014, en rétablissant la dissuasion face aux menaces émanant de l'est, en renforçant son interaction avec le Moyen-Orient, et en consolidant son partenariat avec l'Union européenne. En outre, elle prend déjà des mesures dans certains des autres domaines abordés dans les recommandations ci-dessous. Néanmoins, alors qu'elle s'apprête à célébrer, en avril 2019, son soixante-dixième anniversaire, l'Alliance risque de ne pas parvenir à suivre le rythme des changements politiques et des évolutions technologiques susceptibles de modifier la nature de la guerre, la structure des relations internationales et le rôle qui est aujourd'hui le sien.

De nouvelles réalités stratégiques

L'Alliance ne pourra mener à bien son adaptation que si elle parvient, d'une part, à composer avec les nouvelles réalités géostratégiques et transatlantiques – et notamment à se montrer dissuasive à l'égard d'une Russie révisionniste, à la pointe dans le domaine militaire – et, d'autre part, à projeter la stabilité au sud de l'OTAN et à faire face aux menaces émanant d'États tels que la Corée du Nord. Par ailleurs, pour garantir un partage équitable des charges entre les États-Unis et les autres Alliés, il est impératif que l'engagement en matière d'investissements de défense pris par les dirigeants des pays de l'Alliance au sommet du pays de Galles en 2014 (à savoir cesser de tailler dans les dépenses de défense et s'efforcer, dans les dix années à venir, de se rapprocher du seuil de 2 % du produit intérieur brut pour ces dépenses et de consacrer 20 % de leur budget de défense annuel aux équipements majeurs et à la recherche et développement y afférente) soit pleinement honoré, et les crédits supplémentaires, dépensés à bon escient.

Riposte graduée 2.0

L'Alliance doit renforcer sa posture de dissuasion et de défense si elle veut être en mesure de prévenir les conflits et de décourager les agressions potentielles. Elle doit s'attacher, en toute première priorité, à améliorer la réactivité et la disponibilité opérationnelle des forces conventionnelles de l'OTAN. Elle devra en outre moderniser sa posture et sa stratégie nucléaires si le fossé qui se creuse entre les éléments de dissuasion conventionnels et nucléaires vient abaisser le seuil d'emploi de l'arme nucléaire.

Des soldats américains et britanniques procèdent à un exercice de franchissement avec la 15e brigade mécanisée de Pologne. L'objectif est de s'assurer que les forces sont prêtes à dissuader les adversaires potentiels et, si nécessaire, à défendre l'Alliance sur son flanc est. © Armée de terre des États-Unis – Kevin Wang

Culture du combat

En plus de disposer de forces conventionnelles puissantes, agiles et résilientes, les Alliés doivent inscrire la culture du combat au cœur de la doctrine de l'Alliance. L'OTAN doit à nouveau être capable de générer rapidement des forces en masse qui soient aptes à la manœuvre, si elle veut être en mesure de relever le défi d'une confrontation « force contre force ». Elle devrait promouvoir une dissuasion intégrée en mettant à profit la réforme de sa structure de commandement, et elle devrait avoir plus systématiquement recours à la planification de circonstance, afin de garantir l'efficacité du commandement et du contrôle dans tout le spectre des conflits.

Ambition militaire

L'OTAN doit au moins être en mesure de commander des opérations simultanées dans un conflit interétatique de grande ampleur (opération interarmée de très grande envergure) et de mener, dans la durée, une campagne de stabilisation stratégique au sud du territoire de l'Alliance. Les mécanismes de gestion de crise de l'OTAN restent bien trop complexes. L'Organisation doit par ailleurs jouer un rôle plus important dans la défense des espaces internationaux en ayant recours à des forces aptes à opérer dans les milieux aérien, maritime, terrestre, spatial et cyber, ainsi que dans le domaine de l'information et des connaissances. Elle doit s'entraîner et penser comme si elle planifiait un combat et veiller à lever les obstacles au partage de l'information indispensable au combat.

Lutte contre le terrorisme

La menace terroriste qui pèse sur la zone euro-atlantique va s'intensifier. Les lignes directrices de l’OTAN relatives à la lutte contre le terrorisme et le soutien que l'Organisation apporte à la coalition mondiale contre l'État islamique en Iraq et au Levant sont d'une importance capitale. L'OTAN doit en outre aider davantage ses pays membres à se prémunir contre d'éventuelles attaques terroristes, y compris des attentats planifiés de l'intérieur. Bien que la lutte contre le terrorisme relève en premier lieu de la responsabilité des pays et de l'Union européenne – et plus particulièrement des organes chargés de la sécurité publique et des ministères de l'Intérieur –, la nouvelle Division civilo-militaire Renseignement et sécurité de l'OTAN, dotée de lignes de communication sécurisées avec les capitales des pays de l'Alliance, pourrait devenir un centre d'échange d'informations classifiées sur la menace terroriste.

Défense et dialogue

L'OTAN doit interagir avec la Russie et l'Ukraine sur la base de principes. Elle a besoin d'une nouvelle stratégie politique pour mieux interagir avec la Russie. Dialogue et défense doivent aller de pair, l'objectif étant de gérer les rivalités et de réduire les risques jusqu'à ce que les différends fondamentaux qui empêchent le rétablissement de la coopération avec la Russie puissent être résolus. Dans le même temps, l'Alliance doit aider l'Ukraine, la Géorgie et d'autres pays d'Europe orientale à se défendre, et continuer de promouvoir l'intégration euro-atlantique des Balkans occidentaux. Il faut par ailleurs maintenir la politique de la porte ouverte et la possibilité d'une adhésion future.

Un champ d'action plus large pour la sécurité

La mission prolongée de l'OTAN en Afghanistan montre bien que la sécurité de l'Alliance ne s'arrête pas à ses frontières. L'OTAN doit élargir son rôle dans le domaine de la sécurité, de sorte à renforcer son action au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et au-delà. Le développement des capacités de défense au sud de l'Alliance – en étroite collaboration avec des organisations régionales compétentes en matière de sécurité, telles que l'Union africaine et la Ligue des États arabes, ainsi qu'avec des pays partenaires – contribuera grandement à la paix et à la sécurité.

L'engagement de l'OTAN à aider des partenaires tels que l'Afghanistan à renforcer leurs capacités de défense et de sécurité contribue à la projection de la stabilité ainsi qu'à la sécurité de l'Alliance. © OTAN

Une organisation à la pointe

Pour être en mesure de protéger la population et de projeter influence et puissance, l'OTAN devrait intégrer les nombreux centres d'excellence existants au sein d'un réseau d'excellence et mettre sur pied de nouveaux centres qui seraient chargés de traiter les nouveaux défis. Un centre d'excellence sur mesure pour l'hyperguerre pourrait contribuer à mettre au point une approche cohérente pour la guerre du futur, approche qui fait aujourd'hui cruellement défaut ; il pourrait notamment travailler sur l'intelligence artificielle de même que sur la cyberdéfense de l'OTAN, qu'il faudrait développer compte tenu des mesures de défense et de dissuasion prises par l'Organisation. Un tel centre devrait nécessairement former et entraîner les responsables civils et militaires de l'OTAN et proposer des stages destinés au Conseil de l'Atlantique Nord, aux agents de l'OTAN et au personnel civil des pays membres.

L'indispensable partenariat stratégique OTAN-UE

L'Union européenne est appelée à jouer un rôle de plus en plus marqué dans les domaines de la diplomatie et de la sécurité, et à devenir un partenaire de plus en plus important pour l'OTAN, à l'heure où le partenariat stratégique OTAN-UE prend une place grandissante dans la conduite des relations transatlantiques. Pour de nombreux Européens, la politique de sécurité et de défense commune de l'UE constituera un, sinon le pilier de la politique de défense, et l'Agence européenne de défense sera le mécanisme par excellence pour le développement des capacités militaires. Il faut donc que l'OTAN et l'UE surmontent les obstacles actuels afin de développer leur partenariat à leur avantage mutuel et de renforcer la coopération pratique. Une réunion OTAN-UE au niveau des chefs d'État et de gouvernement devrait se tenir au moins une fois par an.

Un réseau mondial de partenariats stratégiques

L'OTAN doit par ailleurs établir un réseau mondial de partenariats et d'organes stratégiques. Alors que la sécurité est un enjeu mondialisé, l'OTAN doit s'employer à conclure des partenariats politiques, civils et militaires à travers le monde. La mise en place de conseils consultatifs avec des États tels que l'Australie, la Chine, l'Inde, le Japon ou la Corée du Sud illustrerait bien une telle ambition.

Équiper l'OTAN et lui donner les moyens d'agir

L'OTAN se doit d'être à la pointe en tant qu'alliance et doit rationaliser le processus de mise à disposition des nouveaux équipements et technologies. Il faut en moyenne seize ans entre la conception d'une capacité militaire et sa mise en service, ce qui est bien trop long. Il faut raccourcir ce délai et donner aux commandants l'occasion de s'exprimer davantage lors de la définition des besoins. L'OTAN devrait encourager l'adoption d'une norme pour les évaluations conjointes, des besoins harmonisés, et des spécifications communes. Elle devrait aussi avoir davantage recours au financement commun et procéder à un audit des plateformes et systèmes à l'échelle de l'Alliance, dans le cadre d'un dispositif axé sur les besoins futurs.

Le nouveau système AGS (capacité alliée de surveillance terrestre) est composé de segments air, sol et soutien. Opérationnel par tous les temps, il permet d’assurer la surveillance terrestre et maritime de zones étendues. Il pourra contribuer à différents types de mission. © OTAN

Des partenariats avec les géants et les nouvelles entreprises de l'industrie de défense

L'OTAN doit tâcher de mieux comprendre l'impact des nouvelles technologies telles que l'intelligence artificielle et l'informatique quantique, ainsi que leurs applications dans le domaine de la défense. Bon nombre des entreprises à l'origine de nouvelles technologies ne sont pas des géants de la défense et leurs activités ne sont bien souvent pas centrées sur ce secteur. Ces entreprises, aux ressources humaines et financières limitées, devront avoir la garantie que si elles allouent ces ressources à des projets de l'OTAN, leur existence ne sera pas menacée par des pratiques d'acquisition sclérosées.

L'OTAN et la guerre du futur

L'OTAN doit se doter d'une stratégie pour la guerre du futur, intégrant pleinement la guerre hybride, la cyberguerre, la lutte contre le terrorisme et l'hyperguerre, ainsi que leur articulation. Il est essentiel qu'elle tire parti de l'impact des nouvelles technologies sur l'espace de sécurité et l'espace de bataille. L'OTAN doit mieux s'approprier et mieux utiliser les nouvelles technologies de l'information, et être constamment à la recherche de nouvelles capacités basées sur l'intelligence artificielle qui lui permettraient d'exploiter les mégadonnées. Dans cette optique, l'Organisation devrait envisager de créer une agence dont la mission serait similaire à celle de l'Agence pour les projets de recherche avancée de défense aux États-Unis.

Et ensuite ?

Les dirigeants des pays de l’OTAN devraient demander une revue de la stratégie de l'Alliance, qui pourrait conduire à l'élaboration d'un nouveau concept stratégique. L'OTAN a besoin d'une stratégie prospective qui déterminera comment l'Alliance pourra relever les défis d'un monde imprévisible en rapide mutation.


Julian Lindley-French est chargé de recherche principal à l'Institute for Statecraft à Londres, chercheur invité à la National Defense University à Washington, et chercheur à l'Institut canadien des affaires mondiales. Il était responsable des travaux de rédaction au sein du Comité directeur de l'initiative du GLOBSEC relative à l'adaptation de l'OTAN.

Le rapport final de l'initiative relative à l'adaptation de l'OTAN a été présenté à la secrétaire générale déléguée de l'OTAN en novembre 2017, en même temps qu'une série de documents complémentaires.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

Julian Lindley-French is Senior Fellow at the Institute of Statecraft in London, a Distinguished Visiting Research Fellow at the National Defense University in Washington, and Fellow of the Canadian Global Affairs Institute. He was Lead Writer for the Steering Committee of the GLOBSEC NATO Adaptation Initiative.