Un lien transatlantique crédible : Trident Juncture et les capacités de l’OTAN

19/10/2018

Quelque 50 000 participants issus de 31 pays de l’Alliance et pays partenaires se préparent en vue du plus grand exercice militaire organisé par l’OTAN depuis la fin de la Guerre froide, Trident Juncture 18, dont le coup d'envoi sera donné le 25 octobre. Appelé à se dérouler principalement en Norvège et dans les eaux et l’espace aérien environnants, avec d’importants éléments préalables dans l’espace aérien de l’Islande, de la Suède et de la Finlande, cet exercice de défense collective (Article 5) décrit une menace émanant d’un adversaire fictif de force quasi égale à celle de l’Alliance sur le flanc nord-est du territoire de celle-ci. Il permettra de tester l'aptitude de l'OTAN à défendre et à soutenir les Alliés, notamment depuis l'autre rive de l'Atlantique. La forte participation du Canada et des États-Unis aux côtés des Alliés européens sera une illustration concrète du lien transatlantique, ainsi que de l’unité et de la détermination des pays de l’Alliance.

Des marines des États-Unis sécurisent une piste d’atterrissage pendant un entraînement aux assauts aériens organisé à la base aérienne de Keflavik en Islande, le 17 octobre 2018, en prévision de la dernière partie de l’exercice Trident Juncture 18, qui se déroulera en Norvège. © DVIDS / Photo du corps des marines des États-Unis prise par le sergent Devin J. Andrews

L’exercice permettra également de mettre en évidence et de développer l’interopérabilité des forces et des capacités des Alliés. Il s’agit d’un entraînement interarmes qui mobilise des moyens aériens, maritimes et terrestres opérant conjointement dans le cadre d’un scénario fictif mais réaliste. Quelque 150 aéronefs, 65 navires et pas moins de 10 000 véhicules seront déployés pour l’exercice réel, qui aura lieu du 25 octobre au 7 novembre.

Vu la zone géographique dans laquelle se déroulera l’exercice et les préoccupations communes en matière de sécurité, la Finlande et la Suède, qui comptent parmi les partenaires d'opération les plus précieux de l’OTAN, participeront à l’exercice réel. Plusieurs autres partenaires clés prendront part à un exercice assisté par ordinateur/un exercice de poste de commandement.

Par ailleurs, d’autres États, dont la Russie, ont été invités à envoyer des observateurs assister à l’exercice, ce qui démontre que l’OTAN est attachée à la transparence et qu’elle respecte pleinement ses obligations et ses engagements en matière de maîtrise des armements au titre du Document de Vienne pour tout exercice mobilisant plus de 13 000 soldats.

Un recentrage sur le nord

Source de grave préoccupation pour les planificateurs pendant la Guerre froide, le flanc nord de l’Alliance a cessé d’être une priorité pour l’OTAN durant la période qui a suivi et ce, jusqu’à récemment. Ces vingt dernières années, la planification des opérations et des exercices a principalement porté sur la gestion de crise – et notamment sur les missions et capacités de combat expéditionnaires au Moyen-Orient et en Asie centrale – et sur le flanc sud de l’Alliance. Cette réalité s’explique par les opérations menées par les Alliés en Afghanistan et ailleurs, et par les préoccupations suscitées par l’instabilité permanente le long de la quasi-totalité du flanc sud de l’Alliance.

Pendant ce temps, la Russie – concurrent de toujours dans le nord de l’Europe – était enlisée dans les difficultés économiques et dans les premières phases d’un processus compliqué de modernisation militaire. Ces facteurs ayant évolué ou perdu en importance, les grands enjeux stratégiques, la concurrence entre États et la géopolitique sont revenus à l’avant-plan des préoccupations en Europe et dans l’Atlantique Nord. Cet exercice majeur, pleinement d’actualité, doit permettre à l’OTAN de réassimiler certains grands enseignements du passé en matière d’entraînement et de se préparer à faire face aux menaces actuelles et futures.

Pour autant, tout n’est pas resté calme dans le nord depuis la fin de la Guerre froide. Ces dernières années, la Norvège a régulièrement accueilli des exercices OTAN de plus petite envergue, comme Artic Challenge, Cold Response et Dynamic Mongoose. L'Islande, où l’OTAN assure une mission de police du ciel, a aussi accueilli des exercices du même type. Ensemble, ces activités ont permis aux Alliés de se familiariser avec les opérations dans la région nord-atlantique.

La Norvège accueille régulièrement des exercices pour partager son expertise de la conduite d’opérations dans les rudes conditions hivernales de la région arctique. Conjugué à des exercices OTAN de plus petite envergure et à la mission de police du ciel de l’OTAN en Islande, ce type d’entraînement aide les Alliés à se familiariser avec les opérations dans la région nord-atlantique. © Forces armées norvégiennes

Plus important encore : suite à des événements tout à fait réels, les dirigeants politiques et militaires prêtent désormais attention aux développements stratégiques dans le nord. Plus assertive et plus agressive, la Russie a, ces dernières années, chamboulé l’environnement de sécurité en Europe et dans l’Atlantique Nord. Entre opérations d'influence et invasions, elle ne s’est pas contentée de chercher à développer ses capacités. Au vu des messages belliqueux et menaçants que la Russie adresse aux Alliés, aux partenaires et aux pays candidats, le risque de conflit ne peut être ignoré. Les planificateurs militaires de l’OTAN et les spécialistes du « scénario le plus défavorable » font donc preuve de prudence lorsqu’il s’agit de l’évaluation et de l’entraînement des capacités de l’Alliance à assurer dissuasion, mise en échec et, si nécessaire, défense face à l’attitude de plus en plus belliqueuse de la Russie et au renforcement de ses capacités militaires.

Ces dernières années, l’histoire de la modernisation de la marine océanique russe a été marquée par des occasions manquées et des échecs, mais la Russie s’efforce avant tout de reconstruire et de moderniser sa force sous-marine. Cette force est désormais un adversaire crédible à la hauteur des moyens de l’OTAN, mais aussi un outil primordial pour les opérations d’interdiction maritime et les opérations offensives déstabilisatrices dans l’Atlantique Nord. Cette capacité croissante, dont le rôle va bien au-delà de la simple protection des frontières d’un bastion pour assurer la sécurité sous-marine stratégique de la Russie, est une source de préoccupation majeure.

L’OTAN se concentre à juste titre sur cette menace émergente en renforçant ses capacités de lutte anti-sous-marine dans le nord grâce aux contributions de l'Islande, de la Norvège, du Royaume-Uni et des États-Unis. Ces capacités utilisées au quotidien sont un atout important pour les exercices tels que Trident Juncture, dont le scénario de projection de forces donnerait lieu, dans un conflit réel, à diverses actions d’interdiction menées avec détermination. Par ailleurs, cet exercice est également un puissant outil qui permet d’appeler l’attention des dirigeants des pays de l'Alliance sur les difficultés liées à la projection de forces de cette taille, voire de plus grande taille encore.

Les difficultés liées à la projection de forces

Il importe de garder à l’esprit que la posture défensive de l’OTAN est totalement différente de ce qu’elle était dans les années 1980, au plus fort de la Guerre froide, où 350 000 soldats américains étaient stationnés en Europe, contre 62 000 aujourd'hui. Compte tenu de cette présence bien plus réduite des États-Unis en Europe, on comprend qu’il est essentiel pour l’OTAN de pouvoir projeter rapidement et en toute sécurité d’importants renforts américains de l’autre côté de l’Atlantique si elle veut assurer une dissuasion crédible face à la Russie.

Il serait alarmiste d’affirmer qu’il est certain que la Russie mettra à l’épreuve, au travers d’une action militaire, l’engagement pris par les Alliés au titre de l’article 5. Pourtant, on ne peut exclure une éventuelle tentative de recourir à des subterfuges ou à des actions réfutables visant à provoquer instabilité et crise pour tester la réaction des dirigeants des pays de l'Alliance.

La Russie a modernisé sa force sous-marine, outil primordial pour les opérations d’interdiction maritime et les opérations offensives déstabilisatrices dans l’Atlantique Nord. En réponse, l’OTAN a renforcé ses capacités de lutte anti-sous-marine dans le nord. Photo : Le Iouri Dolgorouki, principal sous-marin nucléaire lanceur de missiles balistiques (classe Boreï) de la Russie. © Military and Commercial Technology

Les scénarios se déroulant sur le flanc est de l’OTAN ont fait l’objet de nombreuses analyses, et ce à juste titre. En effet, les limitations géographiques et stratégiques dans la Baltique font qu’il serait dans un premier temps impossible d’arrêter une action menée avec détermination par la Russie. L’OTAN serait alors contrainte de repousser l’offensive sur le terrain au prix d’un effort important, et le risque de voir le conflit s’envenimer serait grand. Une perspective encore compliquée par l'apparente volonté de la Russie d’utiliser des armes nucléaires tactiques pour contrer toute manœuvre de ce type. Ce scénario ne contient rien de nouveau ni de particulièrement original, mais il est très problématique. De plus, il touche à l’essence même de l’engagement de l’OTAN au titre de l’article 5, selon lequel une attaque contre un Allié est considérée comme une attaque contre tous.

Au vu de ces éléments, Trident Juncture 18 et les exercices similaires deviennent extrêmement importants. Leur bonne exécution démontre que les pays de l’Alliance sont en mesure de projeter des forces rapidement dans des zones de crise pour contrer un déploiement hostile ou stopper voire repousser une agression.

Néanmoins, l’exercice met aussi en évidence les limites, bien connues, de l’OTAN. D’une certaine manière, le cycle de planification de l’exercice, qui s’étale sur plusieurs années, témoigne davantage de la lourdeur de la structure de commandement politique et militaire de l’Alliance que de la capacité à projeter rapidement des forces militaires nationales.

À l’inverse, on reconnaît souvent à la Russie le mérite de faire preuve de rapidité dans ses déploiements militaires, ses exercices, voire ses actions offensives. Ce mérite est en partie justifié, mais s’explique aussi par le facteur géographique, étant donné que les forces russes s’entraînent la plupart du temps là où elles sont basées, évitant ainsi tout problème logistique majeur dans la mise en place d’exercices interarmes de très grande envergure. Par ailleurs, les grands exercices de la Russie (Zapad l’année dernière et Vostok cette année) ne sont pas des événements ponctuels mais récurrents, ce qui, bien sûr, facilite la planification et, en même temps, accroît leur efficacité en tant qu’outil d’apprentissage. Enfin, il importe de noter que, pour certains exercices, la Russie gonfle, à des fins politiques, les chiffres annoncés et que, dans d’autres cas, elle use de subterfuges évidents pour contourner les obligations de notification et de vérification prévues pour les exercices entrant dans le champ d'application géographique du Document de Vienne.

Indépendamment du nombre réel de participants aux exercices de la Russie, les niveaux de forces et de capacités russes sont bien supérieurs à ceux des forces de l’OTAN le long de la frontière russe. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’avantage pratique que l’unité de commandement et l’absence d’un réel contrôle démocratique confèrent à la Russie. En d’autres termes, l’OTAN doit toujours être prête à déployer des forces rapidement pour pouvoir décourager et contrer les attaques si nécessaire.

Démonstration d’un haut degré de préparation et de détermination

L’exercice Trident Juncture est un élément important de la préparation des Alliés. Autre aspect essentiel du tableau : l’attention croissante que l’Alliance accorde à la planification et à la disponibilité opérationnelle.

Au sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Bruxelles en juillet 2018, les dirigeants politiques des pays de l’Alliance ont pris des mesures significatives pour renforcer la disponibilité opérationnelle. Ils ont adapté la structure de commandement de l'OTAN en créant un commandement de forces interarmées pour l’Atlantique (au moment même où les États-Unis réactivaient leur deuxième flotte chargée de la région de l’Atlantique Nord à la base de Norfolk, en Virginie) et un commandement interarmées du soutien et de la facilitation à Ulm, en Allemagne, chargé d’assurer la liberté d’action et la rapidité de mouvement des troupes et des équipements. En outre, les Alliés ont lancé l’initiative pour la disponibilité opérationnelle de l’OTAN avec les « quatre 30 », c’est-à-dire 30 escadrons aériens, 30 navires et 30 bataillons de combat, tous prêts à être déployés dans un délai de 30 jours. En outre, la mobilité militaire compte désormais parmi les grandes priorités de la coopération avec l’Union européenne.

Des troupes britanniques à Rotterdam (Pays-Bas) le 10 octobre 2018, prêtes à parcourir un trajet de 2 000 km en direction de la Norvège pour participer à l’exercice Trident Juncture. Le passage du convoi par les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark et la Suède permettra de mesurer la facilité de déplacement des soldats et de leur matériel en Europe. Il permettra aussi de tester les formalités douanières et frontalières et de voir si les infrastructures se prêtent à des mouvements de troupes rapides et massifs. © OTAN

Ces changements structurels et ces exercices contribuent au développement des capacités et, du fait qu’ils démontrent l’unité et la détermination des Alliés, constituent également un élément essentiel des messages de dissuasion adressés à tout adversaire potentiel. Cette question est particulièrement importante et d’actualité, étant donné que l’opinion publique a accordé une grande attention aux divisions politiques internes entre les Alliés ces deux dernières années. D’aucuns ont mis en cause la fiabilité de l’engagement pris par les Alliés d’assurer leur défense mutuelle, un enjeu déterminant pour la crédibilité d’une alliance défensive fondée sur la dissuasion.

L’article 5 est au cœur du dispositif de dissuasion de l’OTAN. Des adversaires potentiels doutant de la sincérité de cet engagement pourraient être tentés de le mettre à l’épreuve d’une manière ou d’une autre. Trident Juncture 2018 vise à les en dissuader, en apportant l'assurance visible que l'OTAN est apte à préparer et à déployer des forces pour la conduite d'une opération de grande envergure relevant de l'article 5 dans un environnement de sécurité complexe.


Erlingur Erlingsson est historien militaire et depuis peu chercheur invité à la School of Advanced International Studies (SAIS). Par le passé, il a été chef adjoint de la mission de l’Islande à Washington et représentant national de liaison auprès du Commandement allié Transformation de l’OTAN. Il a également travaillé avec la Force internationale d'assistance à la sécurité et la Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan.

Les articles publiés dans la Revue de l’OTAN ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle des pays membres, ni celle de l’OTAN.

A propos de l'auteur

Erlingur Erlingsson est historien militaire et depuis peu chercheur invité à la School of Advanced International Studies (SAIS). Par le passé, il a été chef adjoint de la mission de l’Islande à Washington et représentant national de liaison auprès du Commandement allié Transformation de l’OTAN. Il a également travaillé avec la Force internationale d'assistance à la sécurité et la Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan.