Régression dans les Balkans occidentaux

02/02/2017

Tout semblait sur le point de changer après le déploiement de forces dirigées par l’OTAN en Europe du Sud-Est (en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo et dans l'ex-République yougoslave de Macédoine*) : l'intervention avait mis un terme aux hostilités, et les perspectives de démocratie et d'intégration euro-atlantique laissaient entrevoir une région en marche vers la paix et la prospérité. Hélas, les événements ont pris une toute autre tournure. Les élites en place, de plus en plus autoritaires, adoptent une rhétorique plus belliqueuse que jamais, au risque de raviver les tensions dans la région.

Efforts déployés pour stabiliser et intégrer la région

Premiers déploiements hors zone de l'Alliance, les interventions de l'OTAN dans les Balkans occidentaux avaient permis de mettre fin aux affrontements en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, ainsi que de désamorcer le conflit dans l'ex-République yougoslave de Macédoine. De plus, l'intégration euro-atlantique de l'ensemble de la région semblait offrir à tous les pays d'Europe du Sud-Est une chance de se stabiliser et de tourner la page des guerres de dissolution de la Yougoslavie.

L'OTAN s'est engagée à instaurer la paix et la stabilité à long terme dans les Balkans occidentaux depuis le début des années 1990, lorsqu'elle a commencé à soutenir les efforts de la communauté internationale visant à mettre fin au conflit en Bosnie-Herzégovine. © NATO

De fait, pendant de nombreuses années, des progrès semblent se dessiner en ce sens. En décembre 2006, suite à l'adhésion au Partenariat pour la paix (PPP) de la Bosnie-Herzégovine, du Monténégro et de la Serbie, tous les pays de la région font partie de ce programme de l'Alliance. En revanche, le Kosovo, qui n'avait pas encore déclaré son indépendance à l'époque, n'est toujours pas membre du PPP.

L'Albanie et la Croatie rejoignent l'OTAN en 2009, et le Monténégro est invité à entamer des pourparlers d'adhésion à l'Alliance en décembre 2015. L’ex-République yougoslave de Macédoine devient membre du plan d'action pour l'adhésion (MAP) en 1999, et la Bosnie-Herzégovine est invitée à participer au MAP en 2010, sous réserve qu'une question fondamentale liée à la propriété des biens immobiliers militaires soit résolue (ce qui n'est pas encore le cas malgré les progrès réalisés en la matière).

La Croatie adhère à l'Union européenne en 2013. L'Albanie, l’ex-République yougoslave de Macédoine, le Monténégro et la Serbie sont candidats à l'adhésion à l'UE. La Bosnie-Herzégovine et le Kosovo ont tous les deux signé des accords de stabilisation et d’association avec l'Union européenne. En outre, la Bosnie-Herzégovine a présenté officiellement sa demande d'adhésion à l'UE en février 2016.

De gauche à droite : le premier ministre albanais, M. Sali Berisha, et le premier ministre croate, M. Ivo Sanader, répondent aux questions des médias à l'occasion de la cérémonie marquant l'adhésion des deux pays à l'OTAN, le 7 avril 2009. © NATO

Les processus d'intégration européenne et euro-atlantique ont sans aucun doute largement contribué à la mise en œuvre de réformes et au renforcement de la stabilité dans les pays d’Europe centrale et orientale qui ont adhéré à l'Union européenne et à l'OTAN. Néanmoins, il s'agit de processus conçus pour faciliter l'adhésion aux organisations internationales, et non pour gérer les conflits. Face à l'enchevêtrement des revendications émanant de cinq nations – albanaise, bosniaque, croate, macédonienne et serbe – et aux séquelles de la guerre et des nettoyages ethniques, les instruments mis en place se sont avérés insuffisants.

Si l'Union européenne et les États-Unis ont maintenu la pression sur l'Europe du Sud-Est dans la seconde moitié des années 1990 et les premières années du nouveau millénaire, ils ont ensuite réduit leur niveau d'engagement pour mieux se concentrer sur des conflits plus urgents dans d'autres régions du monde.

En outre, la capacité à mobiliser le soutien de la majorité de la population de la région en faveur d'un rapprochement avec l'Europe occidentale pour amorcer un changement radical repose avant tout sur une réelle perspective d'adhésion à terme. Or, au vu des difficultés internes grandissantes que connaît l'Union européenne – crise de la dette souveraine, afflux de migrants sans précédent et Brexit –, cette perspective semble de plus en plus compromise. En conséquence, les processus de réforme sont au point mort, des élites de plus en plus autoritaires s'incrustent au pouvoir, et l'irrédentisme fait son retour sur la scène politique.

Influence de la Russie

En plus de réduire l'influence occidentale dans la région, ces échecs politiques ont ouvert une brèche dans laquelle une Russie encline à s'affirmer ne demande qu'à s'engouffrer. Sans y consacrer une part importante de son capital financier et politique, Moscou a cherché à exacerber les sentiments d'hostilité à l'égard de l'Occident, en particulier parmi les populations serbes, à renforcer les régimes partageant ses conceptions et à compromettre davantage toute perspective d'intégration euro-atlantique.

Concrètement, la Russie a investi dans des plateformes de médias en langue serbe – la station de radio Russia Today et le site d'information Sputnik News – afin de promouvoir sa vision du monde auprès des populations serbes. En outre, elle a réalisé des investissements dans le secteur énergétique en Serbie et en Republika Srpska (entité de Bosnie-Herzégovine à dominante serbe). Enfin et surtout, elle utilise son poids au sein des organisations internationales, et en particulier au Conseil de sécurité de l’ONU, pour soutenir les positions de la Serbie.

En effet, la Russie s'est opposée à la campagne aérienne menée par l'OTAN au Kosovo en 1999, qu'elle considérait comme illégale, et elle a ensuite systématiquement fait usage de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité pour soutenir les positions de la Serbie relatives au statut du Kosovo. Ainsi, la Mission des Nations Unies au Kosovo est toujours en place près de 18 ans après son déploiement au titre de la résolution 1244 du Conseil de sécurité. Moscou a de surcroît bloqué au Conseil de sécurité plusieurs mesures auxquelles Belgrade s'opposait, notamment une résolution qui, 20 ans après les faits, qualifiait le massacre de Srebrenica de génocide.

La Serbie a récemment acheté, à prix réduits, six chasseurs MiG-29, ainsi que d'autres équipements militaires russes.

(Photo : avion de chasse MiG-29) © wallpapersdsc.net

La Russie a également consenti des investissements stratégiques dans l'économie serbe, notamment avec la prise de participation majoritaire par l'entreprise publique Gazprom Neft dans le groupe serbe Naftna industrija Srbije pour 400 millions d'euros en 2008. Par ailleurs, elle a renforcé sa coopération militaire avec la Serbie, notamment avec la vente à prix réduits, conclue en décembre 2016, de six chasseurs MiG-29, de 30 chars T-72 et de 30 véhicules amphibies BRDM, qui devraient être livrés cette année.

La stratégie de la Russie vise clairement à limiter les liens entre l'OTAN et la Serbie, ainsi que l'influence de l'Alliance dans ce pays. À cet égard, la Russie n'atteint que partiellement son objectif, la coopération militaire de la Serbie avec l'OTAN étant en fait beaucoup plus étroite qu'avec la Russie, quoique moins médiatisée à l'échelle locale.

De plus, le pays où la présence russe est proportionnellement la plus marquée en termes d'investissements, de touristes et de résidents permanents, à savoir le Monténégro, est en passe de devenir le 29e pays membre de l'Alliance. Dirigeant de longue date du Monténégro, M. Milo Djukanovic a défini un cap résolument euro-atlantique pour son pays, et ce, dès la séparation avec la Serbie en 2006 et en dépit des réserves d'une grande partie de la population, en particulier au sein de la communauté serbe. C'est pourquoi la Russie s'efforce de soutenir l'opposition monténégrine. À telle enseigne que Podgorica a accusé des nationalistes russes d'être à l'origine d'une tentative présumée de coup d’État à la veille des élections générales d'octobre.

De droite à gauche : le secrétaire général de l'OTAN, M. Jens Stoltenberg, et le vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères et de l'Intégration européenne du Monténégro, M. Igor Luksic, annoncent que les Alliés ont invité le Monténégro à entamer des pourparlers d’adhésion en vue de devenir le 29e pays membre de l'Alliance – siège de l'OTAN, 2 décembre 2015 © NATO

Dans l'ex-République yougoslave de Macédoine, la Russie se trouve dans une position inverse à celle qu'elle occupe au Monténégro. Moscou soutient systématiquement le gouvernement du premier ministre de longue date Nikola Gruevski, en dépit de l'implication de ce dernier dans un scandale d'écoutes téléphoniques, et s'élève contre toute intervention ou marque de sympathie des Occidentaux en faveur de l'opposition.

Néanmoins, le plus grand allié de Moscou dans la région reste de loin le président de la Republika Srpska, M. Milorad Dodik. Depuis son retour à la tête de la Republika Srpska en février 2006, M. Dodik a pour seul souci d'instaurer des politiques conçues pour maximiser l'autonomie de l'entité administrative et obtenir, si possible, l'indépendance de celle-ci. C'est pourquoi cet ancien protégé des États-Unis s'est rangé sous la bannière de Moscou, notamment en permettant à une autre entreprise publique russe, Zarubezhneft, de prendre une participation majoritaire dans le secteur énergétique de la Republika Srpska, en 2007.

De plus, Moscou a soutenu ouvertement ses efforts, se désolidarisant à de nombreuses reprises des autres membres du Conseil de mise en œuvre de la paix, organe chargé de superviser la mise en œuvre de l'Accord de paix de Dayton qui avait mis fin à la guerre de Bosnie en 1995. La Russie préconise la fermeture du Bureau du haut représentant et elle s'est abstenue lors du vote de novembre 2014 au Conseil de sécurité de l’ONU sur la prorogation du mandat de l'EUFOR, la force dirigée par l'UE qui a remplacé la mission de maintien de la paix de l'OTAN en Bosnie-Herzégovine en 2004.

Le 9 janvier 2017, M. Dodik a porté les tensions à leur paroxysme en organisant des festivités – et un défilé militaire – à l'occasion de la fête nationale de la Republika Srpska, bravant ainsi l'autorité de la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine et du haut représentant Valentin Inzko. En septembre dernier, une semaine avant les élections locales, il avait organisé un référendum illégal sur la question.

Le 14 janvier 2017, un train arborant le slogan « le Kosovo est la Serbie » en 21 langues s'est arrêté juste avant de pénétrer dans le nord du Kosovo, à dominante serbe. © YouTube

Deux jours après la fête nationale de la Republika Srpska, un ancien premier ministre du Kosovo et ancien commandant de l'Armée de libération du Kosovo, M. Ramush Haradinaj, a été arrêté en France sur la base d'un mandat d'arrêt serbe. Deux jours plus tard, la Serbie faisait stopper un train spécial parti de Belgrade à destination de Mitrovica, l'enclave du nord du Kosovo à dominante serbe, par crainte d'une attaque des forces spéciales du Kosovo. Le train en question, de fabrication russe, était peint aux couleurs serbes et portait la mention « le Kosovo est la Serbie » en 21 langues. L'incident a provoqué une recrudescence sans précédent des rhétoriques belliqueuses dans la majeure partie de la région, et entraîné d'inévitables débats sur un éventuel retour des hostilités.

L'Occident doit se réengager dans la région

Il est bien entendu possible que l'on surestime tant l'influence de la Russie que la menace d'un retour des hostilités. En dépit des interférences de Moscou, la Serbie se montre généralement plus encline à dialoguer avec l'Occident qu'à l'affronter. D'ailleurs, en septembre 2011, l'ambassadeur de Russie de l'époque, M. Alexandre Konouzine, a claqué la porte du forum sur la sécurité à Belgrade, accusant la Serbie de trahir le Kosovo et demandant « s'il y avait des Serbes dans la salle ».

En outre, les forces internationales de maintien de la paix – la KFOR au Kosovo, qui compte environ 4 300 soldats, et l'EUFOR en Bosnie, qui en compte 600 – disposent de mandats et de plans de circonstance leur enjoignant d'œuvrer au maintien d'un environnement sûr et sécurisé.

Néanmoins, compte tenu de ce regain de tension, il faut surveiller la situation de près, redoubler d'efforts diplomatiques dans la région, et élaborr de nouvelles stratégies pour résoudre les nombreux problèmes qui persistent.

Environ 4 300 soldats sont toujours déployés au Kosovo dans le cadre de la KFOR, la force multinationale de maintien de la paix dirigée par l'OTAN. © KFOR

Le changement est peut-être déjà en marche. Dans l’ex-République yougoslave de Macédoine, des négociateurs de l'UE et des États-Unis ont favorisé la conclusion d'un accord entre les partis politiques qui s'est traduit par la tenue d'élections anticipées en décembre 2016. Le 1er janvier dernier, un nouveau tribunal pour le Kosovo, composé de chambres spécialisées et d'un Bureau du procureur spécialisé, est devenu opérationnel. Il est compétent pour certains crimes contre l’humanité, crimes de guerre et autres crimes qui auraient été commis entre le 1er janvier 1998 et le 31 décembre 2000. Le 17 janvier, les États-Unis ont imposé des sanctions à M. Dodik pour entrave à la mise en œuvre de l'Accord de paix de Dayton. En outre, le 24 janvier, l'Union européenne a organisé une réunion des présidents et des premiers ministres dans le cadre du dialogue entre Belgrade et Pristina en vue de rétablir la confiance grâce à la médiation de l'UE et de normaliser les relations entre la Serbie et le Kosovo.

Quand bien même ces initiatives constitueraient le prélude à un réel changement, un renversement de situation dans la région ne pourrait intervenir qu'au terme d'un long processus.

* La Turquie reconnaît la République de Macédoine sous son nom constitutionnel.

A propos de l'auteur

Christopher Bennett est l'auteur des ouvrages « Bosnia’s Paralysed Peace » (Hurst and Oxford University Press, 2016) et « Yugoslavia’s Bloody Collapse » (Hurst and New York University Press, 1995), et a occupé les fonctions de rédacteur de la Revue de l'OTAN et de haut représentant adjoint pour la Bosnie-Herzégovine.