Comment Poutine utilise la défense antimissile en Europe pour détourner l'attention des électeurs russes

En décembre dernier, tandis que nous étions occupés à préparer les fêtes de fin d'année, le président russe Vladimir Poutine a trouvé le temps de signer une version actualisée de la doctrine militaire de la Russie. Malgré cela, la logique qui sous-tend l'un des griefs classiques de la Russie contre l'Occident – le déploiement d'une défense antimissile balistique (BMD) en Europe – est restée en grande partie inexpliquée.

La doctrine militaire 2014 de la Russie fait de la BMD le quatrième danger militaire extérieur auquel Moscou est confronté. Depuis que les États-Unis ont officiellement annoncé le déploiement d'une BMD en Europe (en 2004), la Russie parle constamment du projet, piloté par l'OTAN, comme d'une manifestation d'intention antirusse. Pourquoi, 10 ans après, cette question est-elle toujours jugée aussi importante ?

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La position conflictuelle de Moscou sur la défense antimissile s'est avérée politiquement opportune pour un gouvernement russe qui a construit sa légitimité sur la nécessité de défendre la Russie contre des ennemis extérieurs. Aujourd'hui, alors que la Russie entre dans une véritable crise économique qui pourrait influer sur les allégeances politiques de sa population, le Kremlin doit relancer la question de la BMD, un ennemi bienvenu qui contribue à justifier la nécessité de la survie du gouvernement.

Le Kremlin s'oppose formellement au déploiement de la BMD en partant du principe qu'il constituerait une menace pour la dissuasion nucléaire et la sécurité de la Russie. Moscou utilise cette stratégie pour prouver que la Russie est une nation assiégée entourée de puissances hostiles. Poutine a utilisé l'exemple de la défense antimissile dans le discours qu'il a prononcé en février 2007 à la Conférence du G8 sur la sécurité, tenue à Munich, tandis que Medvedev s'est servi de la défense antimissile pour justifier la modernisation d'équipements militaires en 2011.

Cependant, les objections fondées sur la sécurité que la Russie oppose à la mise en place de la défense antimissile balistique en Europe apparaissent injustifiées étant donné l'éventail de contre-mesures que la Russie pourrait employer comme parade à la BMD de l'OTAN. Au 1er septembre 2014, conformément à ses obligations en vertu du nouveau Traité sur la réduction des armes stratégiques (START), la Russie a signalé être en possession d'un total de 1 643 ogives et de 528 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), missiles balistiques à lanceur sous-marin (SLBM) et bombardiers lourds déployés. De plus, la Russie possède des missiles tactiques, des leurres et des paillettes, ainsi que des corps de rentrée à têtes multiples indépendamment guidées.

Ce sont là quelques-unes des nombreuses contre-mesures que la Russie peut utiliser pour annuler l'effet de la défense antimissile. Compte tenu de ses capacités offensives, l'argument de la Russie selon lequel la défense antimissile en Europe constitue une menace de sécurité pour Moscou apparaît exagéré. Alors, pourquoi les dirigeants russes persistent-ils à l'invoquer ?

L'utilité politique de la défense antimissile balistique

Les objections de la Russie semblent plus logiques lorsqu'on examine l'utilité sur le plan intérieur d'une rhétorique hostile envers la défense antimissile en Europe. Décrire la défense antimissile de l'OTAN comme une menace pour la Russie alimente le discours qui prévaut actuellement. Ce dernier dépeint l'Occident comme une force agressive qui a pour but de renverser le régime de la Russie et de réduire à néant sa force de dissuasion nucléaire, que Moscou considère comme la garantie suprême de sa souveraineté. L'argument selon lequel la Russie doit se protéger de la menace extérieure renforce la nécessité de maintenir un gouvernement fort et centralisé, de supporter les difficultés économiques et de continuer à investir dans la modernisation militaire.

Dans son discours annuel du 4 décembre, Poutine a utilisé cette logique, invoquant la défense antimissile pour justifier la nécessité de maintenir et probablement de renforcer la défense de la Russie. Il a insisté sur le fait que la politique de la Russie est réactive et imposée par des facteurs externes : « Nous n'avons nullement l'intention de nous engager dans une course aux armements coûteuse, mais, en même temps, nous allons garantir de manière fiable et efficace la défense de notre pays dans ces nouvelles conditions. Il n'y a absolument aucun doute à ce sujet. Ce sera fait. »

La stratégie consistant à présenter la BMD comme une menace pour la population russe semble faire mouche. Une enquête menée par l'institut de sondage russe Levada en 2007, et de nouveau en 2010, a révélé que la majorité des électeurs russes estimaient que la mise en place par les États-Unis d'une BMD en Europe représentait une plus grande menace pour la Russie que l'acquisition de capacités militaires offensives par l'Iran ou la Corée du Nord.

Le sondage 2010 de Levada a montré que 55 % des personnes interrogées jugeaient que la menace numéro un pour la sécurité russe était le déploiement par les États-Unis d'une BMD dans les États voisins. Seules 13 % des personnes interrogées ont déclaré que le programme nucléaire de l'Iran représentait la principale menace pour la Russie, et 13 % ont indiqué que la principale menace était la possession d'armes nucléaires par la Corée du Nord.

L'enquête 2010 de Levada peut être rapprochée d'un autre sondage de Levada cette année-là, qui a confirmé que les Russes étaient profondément convaincus que l'Amérique avait des intentions hostiles. Quelque 73 % des Russes sondés ont indiqué que les États-Unis étaient un agresseur qui cherchait à se rendre maître de tous les États. En novembre 2014, une autre étude a montré que 74 % des Russes avaient une opinion négative des États-Unis – un niveau record dans la période de l'après-Guerre froide.

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Dans ce contexte, la représentation de la défense antimissile en Europe comme une menace pour la Russie servait à renforcer l'image de Poutine parmi la population et les élites russes. Une approche hostile à l'égard de la BMD était utile, par exemple, avant l'élection présidentielle de 2012, lorsque Poutine construisait son programme en se posant comme défenseur d'un État assiégé. Recommencer à dépeindre les États-Unis comme un agresseur de type « guerre froide » encourageait cette perception et justifiait la nouvelle candidature de Poutine par la nécessité de protéger le peuple russe contre des ennemis extérieurs.

Ainsi, fustiger les États-Unis et l'OTAN est redevenu une stratégie payante pour gagner des voix.

Dans le cadre de sa campagne présidentielle de 2012, Poutine a publié dans divers journaux russes sept articles sur autant d'enjeux majeurs. Dans le sixième article, intitulé « Être fort : les garanties de la sécurité nationale de la Russie », Poutine se concentrait sur les questions militaires et liait la mise en place de la défense antimissile en Europe au renforcement de l'arsenal nucléaire de la Russie. Le futur « nouveau » président soutenait que, comme la défense antimissile en Europe menaçait la sécurité de la Russie, cette dernière devait investir dans le renforcement de la capacité de ses forces nucléaires à contrecarrer la menace BMD.

Cette politique suppose donc davantage d'investissements dans la modernisation des armes, dans la défense aérienne et spatiale de la Russie, ainsi que dans le secteur militaro-industriel. Ces annonces d'investissements visaient très probablement à séduire le grand groupe d'électeurs russes sensibles aux questions militaires, ainsi que les Russes employés dans l'industrie de la défense et la bureaucratie militaire. Certains estiment que ces électeurs pourraient constituer jusqu'à 40 % de l'électorat russe, ce qui est loin d'être négligeable.

Le retour de la Russie à une posture hostile à l'égard de la BMD pour détourner l'attention de l'opinion publique nationale et pour contribuer à l'augmentation de la cote de popularité de Poutine est donc une manœuvre logique. La Russie est plongée dans une crise monétaire, le rouble atteignant des taux de change historiquement bas. Sous la pression des sanctions occidentales et de la faiblesse des cours du pétrole, il pourrait être difficile pour le Kremlin, alors que l'économie russe dépend fortement des exportations d'énergie, d'endiguer le flux actuel de problèmes de politique intérieure qui auront probablement un impact sur la confiance de l'opinion publique dans les dirigeants russes. Comme une autre enquête de Levada l'a montré, 80 % des Russes s'attendent à une détérioration de la performance économique de leur pays.

Pour toutes ces raisons, la BMD est devenue un instrument politique plutôt que militaire, qui sert à détourner l'attention et qui aide à convaincre la population russe de la nécessité de se concentrer sur la protection de l'État russe, plutôt que sur ses moyens de subsistance.

A propos de l'auteur

Bilyana Lilly est l'auteur du livre « Russian Foreign Policy toward Missile Defense: Actors, Motivations, and Influence ».