Les véritables freins à l’évolution de la Libye

Les véritables freins à l’évolution de la Libye

Après la mort de son ancien leader, Mouammar Kadhafi, tué par des rebelles libyens en octobre 2011, la Libye s’est prise à espérer qu’une nouvelle génération d’hommes politiques serait capable de satisfaire les revendications qui avaient conduit à la révolution. Trois ans plus tard, toutefois, les échecs de ces dirigeants élus ont fait naître de nouvelles frustrations, qui semblent presque aussi insurmontables que celles dont Kadhafi n’est jamais parvenu à triompher.

Ces problèmes tiennent en partie aux difficultés croissantes d’hommes politiques inexpérimentés. Mais le véritable dilemme auquel se heurte la Libye est que les attentes de ses citoyens sont vaines. Le pays est confronté à des problèmes structurels qu’il faudra peut-être une génération pour résoudre. Entre une absence de compétences techniques et la coexistence d’un pouvoir officiel et d’un pouvoir non officiel qui dresse les révolutionnaires contre les institutions de l’État, la Libye est en proie aux mêmes dilemmes que ceux qui ont assombri les années Kadhafi.

RÉFORME DE LA SÉCURITÉ

Les pays occidentaux ont concentré leurs efforts sur la réforme de la sécurité, convaincus qu’il s’agit là du remède à la majorité des problèmes de la Libye. Leur principale préoccupation est d’éliminer les djihadistes, qui ont tué à la fois des Libyens et des Occidentaux, et notamment l’ambassadeur des États Unis en septembre 2012.

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Pour ce faire, les pays occidentaux s’emploient à mettre en place une armée et une police solides, ce qui ne manquera pas de provoquer l’ire des centaines de milices autonomes libyennes, qui ne prennent pas leurs ordres du gouvernement central. Certaines unités, comme celles des villes de Misrata et de Zintan, situées dans l’ouest du pays, sont regroupées par région. D’autres, à l’est, comme la brigade islamiste du 17 février, sont de nature idéologique. Toutes, en revanche, agissent comme bon leur semble, en toute impunité. En novembre 2013, les forces de Misrata ont ouvert le feu sur des civils dans la capitale, faisant 43 victimes. Les affrontements sont constants entre les milices de la ville de Zaouïa et leurs voisines de Warshefana. Et dans la ville orientale de Benghazi, les islamistes ont assassiné plus de 50 responsables de la sécurité.

Le Parlement, connu sous le nom de Congrès général national (CGN), s’est montré incapable d’entraver l’action des milices. Les brigades n’ont cessé de contrecarrer ses projets de création d’une armée et d’une police. Le CGN a même exacerbé la situation en recrutant des membres de ces brigades, qui ont ainsi gagné en assurance. Le plus grand parti politique, l’Alliance des forces nationales (AFN), s’est aligné sur les unités de Zintan, tandis que son principal rival, le Parti de la justice et de la reconstruction (PJR), s’est adjoint les services des forces de Misrata. En 2011, le premier ministre a créé le Comité suprême de sécurité (CSS) à partir de milices chargées de faire office de police parallèle. D’autres ministères font appel à des brigades pour assurer la sécurité.

Selon Washington, l’anarchie qui règne dans le pays fait obstacle à l’instauration d’un gouvernement central fort. Pour lutter contre ce phénomène, les États-Unis ont fait part de leur intention d’entraîner de 5 000 à 7 000 combattants, et ils ont dégagé à cet effet une enveloppe de 8 millions de dollars.

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Mais ce qu’oublie Washington, c’est que les défis de sécurité auxquels se heurte aujourd’hui la Libye ne diffèrent en rien de ceux qui paralysaient le régime de Kadhafi. Après sa cuisante défaite de 1987 face au Tchad, laquelle a mis fin à neuf années de guerre contre son voisin du Sud, Kadhafi a négligé son armée. Dans les années qui ont suivi la tentative de coup d’État militaire de 1992 – dernier épisode d’une longue série de rébellions militaires –, Kadhafi a changé de tactique, annonçant à maintes reprises qu’il entendait démanteler les forces armées du pays et les remplacer par les milices populaires. Il a choisi les meilleurs officiers et les a affectés à des brigades spéciales. Ils y ont reçu une formation et des armes, ce dont étaient privées les unités militaires. Kadhafi a distribué des armes au compte goutte à des groupes tels que le Comité de lutte contre l’hérésie et la drogue, ou l’Autorité générale de la jeunesse et des sports. Il a également investi les comités révolutionnaires de pouvoirs très étendus.

Aujourd’hui, il n’y a guère de différences entre l’incapacité du CGN de constituer des forces armées pour ramener les milices à de plus justes proportions, et l’armée à l’abandon de Kadhafi. Dans les deux cas, le pouvoir révolutionnaire l’emporte sur la légitimité institutionnelle. Le flou de la structure hiérarchique empêche la mise en place d’une chaîne de commandement efficiente. Tant qu’il n’aura pas résolu ces dilemmes, le CGN aura peu de chances de parvenir à rétablir l’ordre.

BLOCAGE POLITIQUE ET ADMINISTRATIF

L’une des plus grandes difficultés auxquelles doit faire face la Libye est le dysfonctionnement de son Parlement. Conçu à l’origine comme un organe provisoire établi pour 18 mois afin de rédiger une constitution, le CGN a prolongé son propre mandat. Les querelles intestines entre l’AFN et le PJR ont provoqué un blocage politique, si bien que de nombreux Libyens sont aujourd’hui déçus par le processus démocratique. La méconnaissance de la politique électorale dont fait preuve le CGN après 42 années de régime autoritaire est en partie responsable de cette situation.

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Cela étant, elle trouve sa véritable explication dans la culture politique du pays. Kadhafi a fait éclater la société, détruisant les institutions publiques et négligeant d’investir dans l’enseignement supérieur. Il considérait l’immobile bureaucratie comme son principal adversaire, empêchant les masses d’embrasser son idéologie révolutionnaire. Pour la neutraliser, il lui arrivait de démanteler des ministères, de déplacer des bureaux de l’administration hors de la capitale et de proposer de verser directement aux citoyens les revenus du pétrole libyen au lieu d’en confier la gestion à des organismes publics.

Des années de sanctions ont aussi empêché toute une génération de Libyens d’aller faire leurs études dans des universités occidentales. Au lieu de promouvoir la jeune garde, Kadhafi s’est contenté de déplacer de vieux dinosaures d’un ministère à l’autre.

L’ami d’enfance de Kadhafi, Mohamed Zwei, en est un parfait exemple. En 34 ans de carrière politique, il a obtenu divers portefeuilles ministériels, de l’Information à la Justice, en passant par la Sécurité publique, et rempli les fonctions d’ambassadeur dans plusieurs pays. Il a achevé sa carrière en tant que dernier président du Parlement de Kadhafi.

L’absence de compétences techniques empêche tout autant l’administration de fonctionner. Rares sont ceux qui possèdent les qualifications requises pour reconstruire les ministères. La majorité des fonctionnaires sont incapables de prendre des décisions en toute indépendance et se contentent d’approuver sans discuter les décisions de leurs supérieurs. Dans un pays où Kadhafi signait lui-même chaque contrat d’un montant supérieur à 200 millions de dollars, on comptait – on compte – peu de fonctionnaires compétents.

Mais au lieu de lever les obstacles au développement, le CGN en a créé de nouveaux. En mai 2013, il a voté une loi sur l’exclusion politique, interdisant à quiconque ayant servi sous Kadhafi d’exercer une charge publique pendant dix ans. Il a ainsi adopté les tactiques d’exclusion de Kadhafi, qui ne permettaient qu’à quelques-uns d’accéder aux échelons supérieurs de l’administration.

DIFFICULTÉS DIVERSES

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La Libye est aussi en butte à d’autres problèmes. Un mouvement fédéraliste de l’est du pays est en train de grignoter l’autorité du gouvernement central. En octobre 2013, ses dirigeants ont annoncé la création d’une région autonome et formé un bureau exécutif. Des brigades liées au mouvement ont pris le contrôle de trois des cinq terminaux pétroliers du pays, empêchant ainsi toute expédition. Dans les arrière-pays portuaires libyens, des tribus ont fermé des oléoducs en signe de protestation, dénonçant tout autant le non-respect de leur droit à la citoyenneté que le manque d’investissements dans leur région. Ces interruptions ont ralenti la production pétrolière, la ramenant du niveau atteint avant la révolution – soit 1,6 million de barils par jour – à 600 000 barils, dans un pays où les exportations de pétrole représentent 95 % des recettes en devises.

Toutefois, comme un grand nombre des problèmes du pays qui font la une de la presse internationale, le ralentissement de la production pétrolière ne met guère la Libye en péril. Tripoli dispose de quelque 119 milliards de dollars de réserves en devises et d’un fonds souverain doté d’au moins 50 milliards de dollars, ce qui lui permettrait de compenser tout déficit budgétaire. Mais avec un gouvernement incapable d’allouer ne serait-ce que la moitié des crédits budgétaires, il est peu probable que la Libye ait un jour à puiser dans ses caisses.

Des problèmes tels que le manque de contrôle des milices ou les interruptions de la production pétrolière mettent en évidence l’érosion de l’autorité de l’État. Le meilleur moyen pour résoudre ces difficultés est de promouvoir une gouvernance efficiente, de mettre en place des institutions publiques et d’encourager le respect de l’état de droit. En se concentrant sur les problèmes fondamentaux dont le pays a toujours souffert plutôt que sur leurs retombées actuelles, les pays occidentaux pourront aider la Libye à se stabiliser. Et tous dans la région y gagneront en sécurité.

A propos de l'auteur

Barak Barfi est chargé de recherche à la fondation New America, où il est spécialiste des affaires arabes et islamiques.