La tribune des experts

Les perspectives soixante ans après l’adhésion de la Grèce et de la Turquie à l’OTAN

Mme Marina Skordeli analyse la situation et l’importance stratégiques de la Grèce et de la Turquie, ainsi que l’évolution des considérations et des évaluations de la menace qui confèrent leur intérêt à chacun des pays.

© NATO

Le soixantième anniversaire de l’adhésion de la Grèce et de la Turquie à l’OTAN intervient à un moment critique, qui souligne une nouvelle fois l’importance stratégique de ces deux pays pour l’Alliance. Au plus fort de la Guerre froide, leur situation géographique, sous le flanc sud de l’Union soviétique, avait fait d’eux un élément indispensable de la planification stratégique de l’OTAN, et c’était d’ailleurs cette situation qui avait motivé au premier chef leur accession. Ensemble, ils représentaient un moyen naturel d’endiguer toute avancée soviétique éventuelle en direction de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient, riche en pétrole, tout en préservant dans le même temps le libre accès aux voies de communication maritimes. Les QG de l’OTAN et les installations alliées implantés dans ces deux pays, à proximité de l’URSS, renforçaient la fiabilité de la réponse de l’Alliance à une possible menace soviétique.

Aujourd’hui la Grèce et la Turquie sont toujours au centre d’une région qui revêt une haute importance stratégique, même si ce sont des considérations et des évaluations de la menace différentes qui confèrent leur intérêt à chacun des pays. Au lendemain de la Guerre froide, il était d’ores et déjà clair que l’instabilité politique et les menaces asymétriques à la périphérie de l’Europe allaient devenir la première priorité sécuritaire du continent. C’est tout d’abord l’instabilité dans les Balkans, aux portes de la Grèce et de la Turquie, qui a rendu leur contribution capitale. Plus tard, et en particulier après le 11 septembre et les attentats terroristes de Madrid et de Londres, il est devenu évident que l’attention devait se concentrer sur le Moyen-Orient. La présence des deux pays en Méditerranée orientale et les installations que l’OTAN compte sur leur sol sont d’une importance critique pour la présence de l’Alliance elle-même dans la région.

© NATO

S’agissant de la Grèce, l’intérêt capital qu’elle revêt en particulier pour la sécurité maritime n’a cessé de se confirmer. Les forces navales helléniques jouent un rôle actif dans les opérations de l’OTAN en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient, et le potentiel qu’elles offrent, comme d’ailleurs la marine marchande grecque, pour contribuer à la sécurité de la région est remarquable, comme on l’a vu lors de la crise libanaise en 2006, et plus récemment en Libye. La Grèce participe activement à l’opération « Active Endeavour » de l’Alliance, dans le cadre de laquelle des missions de patrouille sont organisées en Méditerranée pour assurer dissuasion et protection contre les activités terroristes, ainsi qu’à l’opération de lutte contre la piraterie « Ocean Shield », au large de la Corne de l’Afrique. La base OTAN de Souda est vitale pour l’appui de toutes les opérations menées par l’Alliance dans la région. Le Centre OTAN d’entraînement aux opérations d’interdiction maritime de Souda est considéré comme une installation d’entraînement extrêmement efficace pour le perfectionnement des techniques d’inspection et l’amélioration de la sécurité maritime, et le Centre de coordination multinational des transports maritimes stratégiques installé au Pirée fait appel à la flotte marchande et à la flotte de transport de passagers hellénique pour les transports maritimes stratégiques de l’OTAN et de l’UE. Indépendamment de sa contribution maritime clé, la Grèce a aussi appuyé la Mission OTAN de formation - Iraq et prend part à l’opération de l’Alliance au Kosovo et à la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan, où elle fut l’un des premiers pays participants, et où elle a été responsable à deux reprises de la protection de l’aéroport de Kaboul.

Il est vrai, néanmoins, qu’au fil des années, les tensions dans les relations entre la Grèce et la Turquie sont, par ailleurs, venues porter atteinte à l’efficacité de leur participation à l’OTAN. L’environnement de la Guerre froide et l’idée d’avoir en face de soi un ennemi commun avaient imposé l’unité au sein de l’Alliance, mais dès le milieu des années 1950, les frictions bilatérales ont modifié les priorités nationales. Dans la doctrine de défense hellénique, la Turquie alliée a rapidement remplacé le Pacte de Varsovie en tant que menace numéro un, surtout après l’invasion de Chypre et les revendications turques en mer Égée. Il est vrai également que l’opinion publique grecque a progressivement pris ses distances par rapport aux priorités de l’Alliance, considérant qu’elles étaient secondaires par rapport à des priorités sécuritaires nationales plus urgentes et spécifiques, auxquelles l’OTAN ne pouvait pas faire face. Et si les relations bilatérales entre la Grèce et la Turquie se sont incontestablement améliorées ces dernières années, l’absence de progrès sur les considérations sécuritaires qui sont au cœur des frictions fait que la coopération dans le secteur de la sécurité reste fragile.

Les développements récents survenus au Moyen-Orient au sens large, et en particulier en Afrique du Nord, soulignent une nouvelle fois l’importance de la Grèce et de la Turquie, et de leur coopération, pour l’OTAN.

Les développements récents survenus au Moyen-Orient au sens large, et en particulier en Afrique du Nord et dans la Méditerranée orientale, soulignent une nouvelle fois l’importance de la Grèce et de la Turquie, et singulièrement de leur coopération, pour l’OTAN. Les deux pays se situent au cœur de cette partie du monde qui connaît des transformations décisives ; ils ont des liens traditionnels forts avec les pays de la région, dont l’instabilité affecte sérieusement et directement leur sécurité et leurs intérêts. En parvenant à surmonter les frictions bilatérales et à travailler ensemble dans la région, leur valeur ajoutée et leur efficacité sur le plan opérationnel et politique s’en trouveraient considérablement accrues. En ce qui concerne la Grèce, les préoccupations sécuritaires qui assombrissent les relations bilatérales doivent être réglées, afin que la méfiance et la poursuite des priorités nationales ne perturbent pas la recherche de la stabilité dans la région. L’attitude de l’opinion publique vis-à-vis de l’Alliance dans le pays en sera aussi nettement améliorée. Compte tenu des liens traditionnels de la Grèce et de la Turquie avec les peuples de la région, des opérations de paix ou des médiations diplomatiques conjointes seraient alors bien acceptées par les gouvernements des pays concernés et les populations locales, et l’exemple de la réconciliation serait donné. Les menaces asymétriques qui risquent de peser sur les deux pays à l’avenir pourraient être contrées et déjouées plus efficacement par des actions communes, dont les missions conjointes de patrouille dans le cadre de l’opération « Active Endeavour » sont un exemple. Des efforts menés en commun feraient émerger une communauté de préoccupations concernant la stabilité de la région entre les deux pays et permettraient de donner toute la mesure de la contribution que leur coopération pourrait apporter à l’Alliance.

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A propos de l'auteur

Mme Marina Skordeli, conseillère de politique étrangère de l’ancien premier ministre grec K. Karamanlis, dirige le Centre d’excellence européen Jean Monnet

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Barack Obama
sénateur américain, 2006
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