Le ralentissement économi
La tribune des experts

Le chômage, en particulier celui des jeunes, s’accroît dans de nombreux pays. Quelles répercussions cette situation va-t-elle avoir sur l’évolution du terrorisme endogène ?

Le ralentissement économique : une bénédiction pour les terroristes de l’intérieur ?

Les études menées concluent, pour la plupart, que les facteurs socioéconomiques ne sont pas des indicateurs importants s’agissant du phénomène terroriste. Or, des aspects tels que la pauvreté et l’éducation continuent d’être décrits comme des éléments déterminants de la violence terroriste dans la rhétorique et les pratiques politiques concernant la prévention du terrorisme.

Avec la crise actuelle, les questions socioéconomiques se retrouvent au premier plan des préoccupations.

Ce que l’on constate d’emblée, c’est que la crise financière mondiale a engendré une situation qui se caractérise notamment par:

  • une absence généralisée de croissance économique,
  • un taux de chômage des jeunes supérieur à 50 % dans des pays tels que l’Espagne et la Grèce,
  • une grogne croissante contre les mesures d’austérité dans toute l’Europe,
  • et des rumeurs de plans visant à restreindre l’immigration dans certains pays en prévision d’un éventuel effondrement financier.

Le paysage socioéconomique actuel crée-t-il la convergence de facteurs idéale pour le recrutement de groupes terroristes de l’intérieur ? La réponse qui s’impose est : « peut-être ».

La réflexion évolue en la matière. Il y a aujourd’hui un débat plus nuancé sur les similitudes et les différences entre terrorisme intérieur et terrorisme international. On s’interroge non plus sur la question de savoir « si », mais bien « comment » les facteurs socioéconomiques risquent d’influer sur la participation ou le soutien à des groupes terroristes.

de multiples études de cas sur le terrorisme contiennent des éléments qui viennent contredire le lien supposé entre pauvreté et terrorisme

Prenons la pauvreté, qui a été citée à de nombreuses reprises comme l’un des éléments déterminants potentiels de l’adhésion à des organisations terroristes : pour résumer, on a souvent considéré que c’étaient la pauvreté et le chômage qui provoquaient un sentiment d’impuissance et de désespoir. La mauvaise conjoncture entraîne un manque d’opportunités économiques qui se traduit par une limitation des possibilités d’obtenir un emploi rémunéré. Il se crée ainsi un lien manifeste entre chômage et disposition de certains individus à s’engager sur la voie de la violence terroriste, mais ce lien est complexe.

La police intervient lors d’une tentative manquée d’attentat par des terroristes de l’intérieur à l’aéroport de Glasgow, en 2007. Les auteurs étaient l’un médecin et l’autre doctorant.

Par exemple, si les ressortissants de pays ayant un PIB plus élevé ont davantage de chances de se voir proposer toute une gamme d’activités économiques et risquent donc moins de s’engager dans des activités terroristes, un taux de chômage élevé peut, en revanche, accroître les possibilités qu’ont les organisations terroristes de recruter des individus ayant un bon niveau d’instruction et capables de perpétrer des attentats plus efficaces et plus violents.

À l’inverse, la croissance économique a aussi été associée à une augmentation des actes terroristes et du soutien au terrorisme. Dans ce cas, on a constaté qu’elle alimentait l’agitation politique et sociale suite aux ondes de choc que les changements propagent dans la société. Ces changements entraînent une intensification des inégalités sociales, qui engendre mécontentement et frustrations. La porte est ainsi ouverte à des groupes terroristes qui sont experts dans l’art de proposer des solutions aux frustrations.

Par ailleurs, de multiples études de cas sur le terrorisme contiennent des éléments qui viennent contredire le lien supposé entre pauvreté et terrorisme.

  • Ben Laden et les pirates du 11 septembre venaient de milieux favorisés.
  • Les deux tiers des ressortissants britanniques suspectés de terrorisme appartiendraient à la classe moyenne.
  • Les terroristes du Hezbollah auraient un niveau d’éducation supérieur à celui du milieu dont ils sont issus.

En résumé, ces constatations diverses et parfois contradictoires rendent impossible, au stade actuel, l’établissement d’un lien direct entre pauvreté et adhésion à un groupe terroriste ou soutien au terrorisme.

Le « niveau d’éducation » a aussi été mis en cause dans le débat populaire sur l’aptitude des groupes terroristes à procéder à des lavages de cerveau sur des individus vulnérables et sans instruction. Des éléments de plus en plus nombreux donnent toutefois à penser que la politisation se fait par le biais de l’éducation, et que l’on peut associer niveau d’éducation et niveau socioéconomique plus élevés et soutien et participation accrus au terrorisme. Par exemple, des personnes qui vivent largement sous le seuil de pauvreté sont probablement trop accaparées par les questions de simple survie pour envisager de se livrer à des activités terroristes, tandis que des individus instruits (surtout s’ils sont au chômage) ont sans doute plus le temps et les compétences nécessaires pour s’orienter vers des idées et des solutions nouvelles, et s’intégrer dans les divers environnements qu’exige la réussite d’un attentat. C’est ce qui fait des individus ayant un haut niveau d’instruction des recrues attractives pour les organisations terroristes.

Certains chercheurs ont fait valoir qu’il n’est pas rationnel de mettre constamment l’accent sur le terrorisme international puisque les incidents qui relèvent du terrorisme intérieur sont beaucoup plus nombreux que ceux qui relèvent du terrorisme international (moins de 20 % des attentats signalés).

Avec la crise de l’euro qui se fait de plus en plus profonde, les perspectives socioéconomiques paraissent peu encourageantes

Ce n’est pas une tendance totalement nouvelle puisque l’on en avait déjà eu un exemple avec la journaliste Ulriche Meinhof, de la bande à Baader, et plus récemment avec l’auteur de la tuerie de Fort Hood de 2009, qui était psychiatre de l’armée américaine, et avec les auteurs de la tentative d’attentat contre l’aéroport de Glasgow de 2007, qui étaient l’un médecin et l’autre doctorant en ingénierie.

Il est clair que la combinaison entre niveau d’éducation élevé et manque d’opportunités économiques est susceptible d’accroître l’attrait des organisations terroristes auprès d’individus déçus. C’est ce qui explique en partie que, politiquement, on ne veuille pas rejeter complètement l’idée du lien entre facteurs socioéconomiques et terrorisme. En conséquence, il semble assez fondé de continuer à mettre politiquement l’accent sur les questions sociales dans le cadre de la prévention du terrorisme.

Il s’agit toutefois de se montrer prudent dans les observations qui sont faites, sur la base de ces éléments empiriques, concernant le terrorisme endogène, étant donné qu’elles reposent essentiellement sur des données liées au terrorisme international. Certains chercheurs ont fait valoir qu’il n’est pas rationnel de mettre constamment l’accent sur le terrorisme international puisque les incidents relevant du terrorisme intérieur sont beaucoup plus nombreux que ceux qui relèvent du terrorisme international (moins de 20 % des attentats signalés). En fait, certains estiment que les incidents liés au terrorisme intérieur sont huit fois plus nombreux. D’autres pensent que les pays ayant un haut niveau de développement sont davantage victimes d’attentats terroristes que ceux dont le niveau de développement est plus faible.

Dans les débats en la matière, il convient de recentrer le prisme d’analyse sur le terrorisme intérieur et, donc, sur le terrorisme endogène, pour véritablement comprendre les similitudes et les différences entre ces deux types de terrorisme. Ce recentrage devrait avoir des implications à long terme sur les politiques et les pratiques nationales et internationales et pourrait conduire à une compréhension nouvelle des liens entre facteurs socioéconomiques et terrorisme endogène.

Comment les liens entre des questions socioéconomiques telles que la pauvreté et le niveau d’éducation et le terrorisme se manifestent-ils dans le monde d’aujourd’hui, marqué par la récession ? Si les données dont on dispose donnent à penser que les terroristes ne devraient plus être issus de milieux défavorisés ou sans instruction, la mesure dans laquelle les changements économiques peuvent alimenter l’agitation politique et sociale doit faire l’objet d’un examen plus approfondi. Les ondes de choc provoquées par les mesures d’austérité vont-elles créer des inégalités sociales nouvelles ou supplémentaires et nourrir les frustrations engendrées par la médiocrité des perspectives économiques ? Ces dynamiques vont-elles permettre aux organisations terroristes de recruter davantage d’individus ayant un niveau d’éducation élevé ?

Nous ne sommes toujours pas en mesure de donner une réponse définitive à ces questions, mais les éléments disponibles permettent de penser que si elle ne crée pas ce que l’on appelle une « tempête parfaite », la crise économique actuelle a cependant créé un « front météorologique » qui mérite d’être observé.

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A propos de l'auteur

Brooke Rogers est maître de conférences sur le risque terroriste au Département des études de guerre et codirige le Master of Arts en terrorisme, sécurité et société au King’s College de Londres. Ses travaux de recherche actuels sont axés sur la réponse au terrorisme et à la radicalisation violente.

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