Pas disparue - mais plus
La tribune des experts

Jason Burke (photo: S. Klinge)

Pas disparue - mais plus aussi forte

Il y a plus d’une décennie, après les attentats du 11 septembre, nombreux étaient ceux qui se posaient une question très simple : Al-Qaïda, qu’est-ce que c’est ?

Les réponses étaient diverses et variées. Beaucoup d’entre elles étaient erronées et décrivaient à tort le groupe créé par Oussama Ben Laden et un petit nombre d’acolytes au Pakistan, en 1988, comme une organisation hiérarchisée, entretenant des liens étroits, et comportant des cellules et des réseaux dormants à l’échelle du globe. Ces interprétations sous-estimaient l’élément idéologique d’Al-Qaïda et donnaient au groupe une importance indue dans le paysage diversifié de l’activisme militant de l’islam sunnite contemporain.

Dix ans plus tard, les analystes s’entendent largement sur ce qu’Al-Qaïda représente et sur la manière dont le groupe, ou plutôt le phénomène, a évolué au cours des dernières années. Si des divergences d’opinion subsistent, souvent liées à une sensibilité politique plus marquée à gauche ou à droite, un consensus s’est néanmoins dégagé.

Pour beaucoup, le phénomène Al-Qaïda doit être divisé en différents éléments : le noyau dur de la direction, les divers groupes « franchisés », l’idéologie et ceux qu’elle attire. La question est maintenant de savoir lequel de ces éléments est prédominant.

Attentat à la bombe contre l’ambassade des États-Unis en Tanzanie en 1998

Mais c’est sans compter avec la cinquième phase – celle d’aujourd’hui.

L’aperçu historique ci-dessus est important précisément parce qu’il n’est pas simplement historique. Tous les éléments qui faisaient partie des quatre phases précédentes sont toujours présents aujourd’hui, en se complétant et en se renforçant mutuellement. Il y a les loups solitaires et ceux qui sont simplement attirés par l’idéologie et qui agissent de manière indépendante. Il y a les « franchisés » et les réseaux, certains nouveaux, d’autres anciens, certains puissants, d’autres faibles, mais qui connaissent tous une évolution rapide et souvent dangereuse. Il y a toujours l’avant-garde - Aymane Al-Zaouari, le militant vétéran égyptien, est toujours en vie et dirige actuellement Al-Qaïda - et de nouveaux dirigeants partisans de la même stratégie de violence spectaculaire que Ben Laden pourraient toujours émerger.

Et enfin, il y a la situation globale, qui comporte toujours des réminiscences de la fin des années 1980 et du début des années 1990. Il y a le monde chaotique et de plus en plus fragmenté des divers groupes militants sunnites. Il y a les bouleversements historiques : l’effondrement du communisme à la fin des années 80 et les Printemps arabes aujourd’hui. Il y a les optiques très étroites de la période précédente.

Ce qui, heureusement, n’existe plus c’est la suffisance et l’ignorance vis-à-vis de la militance islamique qui ont caractérisé la réaction occidentale au phénomène avant 2001, particulièrement en ce qui concerne la menace « endogène » dans les pays de l’OTAN. Il est apparu à l’époque que si la connaissance c’est le pouvoir, ce ne sont pas toujours les puissants qui la détiennent. À grand coût, les enseignements qui s’imposent ont été tirés.

La menace du terrorisme endogène, bien que toujours présente, a donc été réduite. Elle ne constitue plus un danger existentiel pour nos sociétés, si tant est qu’elle l’ait jamais été. C’est là, en tout cas, un acquis de grande importance.

Sur les 24 années qui se sont écoulées depuis la naissance d’Al-Qaïda, on distingue quatre phases. Chacune d’elles nous apporte un éclairage sur la nature de la menace que fait peser le radicalisme islamique sunnite aujourd’hui, en particulier s’agissant du terrorisme « endogène »

Sur les 24 années qui se sont écoulées depuis la naissance du groupe au cours des dernières années de la guerre en Afghanistan contre l’occupant soviétique, on distingue quatre phases. Chacune d’elles nous apporte un éclairage sur la nature de la menace que fait peser le radicalisme islamique sunnite aujourd’hui, en particulier s’agissant du terrorisme « endogène ».

On peut désigner la première phase comme la phase pré-Al-Qaïda. Pendant trop longtemps après que les attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya de 1998, et ensuite les attentats du 11 septembre eux-mêmes, eurent appelé l’attention du monde sur le groupe, Al-Qaïda a été synonyme de militance islamique en général. Un phénomène historique qui avait ses racines dans des vagues successives de revivalisme religieux et de résistance aux influences occidentales remontant à plusieurs siècles a été réduit à l’œuvre d’un seul homme et de son groupe.

Mais en fait Al-Qaïda est né de toute une série d’insurrections locales désordonnées et chaotiques, qui avaient toutes de profondes racines dans différents facteurs locaux et mondiaux et une longue histoire, et qui se caractérisaient par des optiques très étroites, avec certaines alliances pragmatiques à court terme entre organisations, mais aucune unité structurelle d’ensemble. C’est d’ailleurs ce manque d’unité qui a incité Ben Laden à envisager la création de son groupe.

Les décombres d’une boîte de nuit à Bali, en 2002, après un attentat qui fit 202 morts.

Cela permet de tirer des enseignements importants pour aujourd’hui.

Les liens existant entre les volontaires des pays occidentaux et des conflits lointains sont l’un des éléments clés pour comprendre la dynamique de la militance au sein des pays de l’OTAN aujourd’hui. Au Royaume-Uni, par exemple, des milliers de jeunes d’origine pakistanaise sont partis pour le Cachemire dans les années 1990 afin de participer à l’insurrection contre les forces de sécurité indiennes. Un nombre plus limité de volontaires a quitté la France pour combattre en Algérie – et la violence s’est ensuite déplacée en sens inverse avec des Algériens qui sont venus commettre des attentats violents sur le sol français. En France aussi la situation dans l’ancienne colonie a contribué à la radicalisation « endogène ».

Près de 20 ans plus tard, nous voyons de jeunes Américains ou Britanniques d’origine somalienne partir pour l’Afrique de l’Est, ou des Allemands d’origine turque partir pour le Pakistan rejoindre des organisations turciques comme le Mouvement islamique d’Ouzbékistan ou ses différentes émanations. Les connexions historiques avec les pays sources des immigrants sont restées importantes tout au long des trois dernières décennies. Il n’y a aucun raison que ce ne soit pas le cas à l’avenir.

En 2003-2004, de nouvelles dispositions de sécurité ont rendue impossible l’introduction de groupes importants de militants étrangers dans les pays cibles. L’avant-garde a été remplacée par « le réseau de réseaux ».

La deuxième phase, du début des années 1990 à 1998 environ, pourrait s’intituler la phase de «l'avant-garde». L’une des significations que l’on peut donner à Al-Qaïda –Al-Qaïda Al Sulbah – a été formulée par l’idéologue et stratège de premier plan Abdallah Azzam dans les années 1980 et pourrait se traduire de la manière suivante : une élite révolutionnaire de militants aguerris, déterminés et visionnaires qui, par le biais de leurs actions, déclencheraient un changement radical.

C’est ainsi que se considéraient Ben Laden et ses lieutenants dans les années 1990. Leurs opérations ont suivi ce modèle. Les attentats à la bombe contre des ambassades situées en Afrique de l’Est en 1998 ont été perpétrés par de petits groupes de spécialistes très entraînés et très motivés qui avaient été envoyés expressément dans la région et qui avaient bénéficié de l’aide de recrues locales. Les attentats du 11 septembre ont aussi été planifiés selon ce modèle, de même que d’autres attentats qui ont eu lieu peu après. Et c’est toujours ce même modèle que des groupes comme Al-Qaïda dans la péninsule Arabique et les dirigeants plus anciens d’Al-Qaïda qui se trouvent dans les zones tribales du Pakistan aimeraient suivre s’ils le pouvaient.

Le numéro 2 devient le numéro 1 – le nouveau chef d’Al-Qaïda, Aymane Al-Zaouari

La troisième phase n’allait pas tarder à apparaître. En 2003- 2004, de nouvelles dispositions de sécurité ont rendue impossible l’introduction de groupes importants de militants étrangers dans les pays cibles. L’avant-garde a été remplacée par « le réseau de réseaux ». Ni indépendante, ni entièrement contrôlée par les dirigeants d’Al-Qaïda, cette matrice de cellules, d’individus et de groupes « franchisés » dynamique et évoluant rapidement, unie par des associations de personnes, des liens tribaux et familiaux et des expériences communes, a constitué la menace la plus importante jusqu’au milieu de la décennie.

Les attentats de Bali, de Madrid et de Londres ont montré de manière répétée que cette forme d’organisation hybride représentait le plus grand des dangers : des volontaires de l’intérieur fournissant les exécutants et la connaissance du terrain, et le noyau central apportant l’expertise logistique nécessaire, l’orientation stratégique et, élément crucial, la légitimité. Ce danger existe toujours, comme l’ont montré les complots avortés aux États-Unis et ailleurs. Depuis 2007-2008, c’est « l’idéologie » d’Al-Qaïda qui est devenue l’élément prédominant.

Depuis plusieurs années, on a vu croître le nombre de « loups solitaires », inspirés par Al-Qaïda mais n’entretenant aucun lien avec la nébuleuse.

C’est particulièrement le cas aux États-Unis, mais il y a de nombreux exemples dans d’autres pays de l’OTAN. Au Royaume-Uni, en mai 2010, une jeune femme sans antécédents de violence a poignardé un parlementaire qui avait soutenu la guerre en Iraq. En mars 2012, un jeune musulman français n’ayant pas de liens évidents avec des groupes établis ou même des réseaux a commis une série de tueries visant des soldats d’origine nord-africaine et des cibles juives. Avec l’aide du travail de propagande de personnes comme feu Anouar Al-Aoulaqi, l’idéologie d’Al-Qaïda – l’Al-Qaïdaisme – s’est muée en une sous-culture bien établie de djihad, avec son langage, son code vestimentaire, ses sites internet propres, etc. Elle continue d’attirer un grand nombre de jeunes, même si quelques-uns d’entre eux seulement vont jusqu’à s’impliquer réellement dans la violence.

Aussi significative qu’ait été la mort de Ben Laden lui-même, les analystes s’accordent en général à dire que le noyau de la direction d’Al-Qaïda était déjà affaibli depuis quelque temps avant cette mort. Un responsable de la sécurité britannique m’a dit l’an dernier que l’on était tout à fait en droit de penser que l’ère de la prédominance manifeste de Ben Laden et d’Al-Qaïda dans la militance islamique contemporaine non seulement touchait à sa fin, mais serait bientôt considérée comme «une aberration».

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A propos de l'auteur

Jason Burke, journaliste britannique, est l’auteur de plusieurs livres sur Al-Qaïda. Il est actuellement correspondant du Guardian à New Delhi.

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