Un terrorisme « nouveau »
La tribune des experts

Un terrorisme « nouveau » dans le monde occidental ?

Le terrorisme endogène n’est pas un phénomène nouveau, fait valoir Marc Sageman. Il est aussi ancien que la lutte politique. Mais il comporte des éléments nouveaux – en particulier Internet.

Une nouvelle expression est en vogue en matière de recherche concernant le terrorisme : on parle de « terrorisme endogène », comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau. Mais si l’on se penche sur le « terrorisme » - dans l’acception la plus large de violence politique non étatique - dans le monde occidental depuis la Révolution française, on voit clairement que, dans leur grande majorité, les actes de terrorisme ont toujours été endogènes en ce sens que les auteurs étaient nés, avaient été éduqués et s’étaient radicalisés dans le pays cible et avaient commis des actes de violence pour des raisons locales.

Le terrorisme n’émerge jamais du néant ; il se développe au sein de factions appartenant à des mouvements sociaux de contestation politique plus larges. Ce fut le cas pour la conspiration de Babeuf, pendant la Révolution française, les Carbonari, en Italie et en France au début du XIXème siècle, les divers groupes terroristes républicains en France avant la révolution de 1848, les abolitionnistes aux États-Unis, les événements qui ont abouti à la Commune de Paris, les anarchistes en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne et aux États-Unis pendant la seconde moitié du XIXème siècle, le très violent mouvement ouvrier aux États-Unis, les divers groupes anarchistes et terroristes en Russie au début du siècle dernier, le groupe de Galleani aux États-Unis, les Frei Korps en Allemagne, les groupes de tenants de la suprématie blanche, les différents groupes gauchistes dans le monde occidental après la Deuxième Guerre mondiale, les groupes séparatistes dans les pays ethniquement divisés, et maintenant des groupes extrémistes religieux violents, notamment musulmans et chrétiens. L’histoire du monde occidental est en fait véritablement émaillée d’actes de violence politique.

Lorsqu’on examine ces éléments, on se rend compte que la violence politique est un processus en deux étapes : la première consiste en l’adhésion à un mouvement de contestation politique, acte qui est progressivement devenu légal et légitime dans la majeure partie du monde occidental depuis la Révolution française.

À la question de savoir comment les réseaux terroristes recrutent dans le pays cible, la réponse est qu’ils ne recrutent pas

En deuxième lieu, bien que ces mouvements politiques soient presque toujours non violents, leur infrastructure idéologique peut permettre à certains adhérents de justifier un passage à la violence. Ces mouvements, en particulier ceux qui n’ont pas de discipline interne, comptent toujours en leur sein des mécontents qui s’impatientent devant la longueur du processus de réforme et qui font valoir que la contestation et la protestation non violente ne fonctionnent pas et préconisent des formes d’action plus vigoureuses. Ce rejet de l’action non violente prônée par le mouvement de contestation plus large et le passage à la violence politique sont souvent déclenchés par des actions de l’État ou de ceux qui agissent en son nom, comme les milices pro-étatiques qui tentent de réprimer la contestation politique, qui engendrent un sentiment d’indignation chez des contestataires habituellement jeunes et les convainquent que la violence est la seule voie qui permet le changement politique.

La même idéologie contestataire conduit à la fois à des actes de protestation violents et à des actions non violentes. Seules des divergences de vues quant à la stratégie et à la tactique séparent les actions légales et légitimes des actes illégaux. Ceux qui sont résolus à recourir à la violence se retrouvent au sein du mouvement contestataire et organisent des actes terroristes menés individuellement ou par petits groupes. Les organisations plus vastes, plus structurées et disciplinées, coordonnant une activité terroriste – comme l’IRA en Irlande, l’ETA en Espagne ou l’OAS en France – ont été relativement rares en Occident, de même que le phénomène présumé d’une «cinquième colonne» de traîtres sapant une société pour le compte d’ennemis étrangers, comme des conspirations nazies ou communistes, ce qui n’empêche pas les partisans de l’État d’accuser les contestataires de trahir la société.

© Reuters

La plupart des activités terroristes menées en Occident au cours des 200 dernières années ont été générées spontanément et organisées et financées de manière autonome. À la fin du XIXème siècle, l’épidémie d’attaques terroristes perpétrées par des « loups solitaires », appelée - la reprise individuelle - ne fut pas cautionnée par les dirigeants des mouvements de contestation. Ces derniers ont en fait souvent reconnu que le tort causé par ces attaques individuelles suscitait la désaffection plutôt que la mobilisation de la population, et les attaques d’acteurs isolés ont progressivement pris fin.

Ce contexte historique aide à comprendre certaines des énigmes apparentes auxquelles on est confronté lorsque l’on examine de plus près cette « nouvelle » vague de terrorisme néodjihadiste à l’Ouest.

À la question de savoir comment les réseaux terroristes recrutent dans le pays cible, la réponse est qu’ils ne recrutent pas. Les jeunes gens qui commettent des actes terroristes au nom d’un terrorisme néodjihadiste mondial s’autorecrutent pour la plupart, et tentent parfois de se rendre à l’étranger pour prendre contact avec des organisations plus officielles, comme les diverses « franchises » d’Al-Qaïda. Il s’agit essentiellement de volontaires qui ont déjà décidé de rejoindre le mouvement mondial violent.

S’ils n’arrivent pas à entrer en communication avec des organisations terroristes, ils peuvent malgré tout agir de leur propre chef, au nom de ce mouvement. Une fois qu’ils ont tenté, avec succès ou non, de commettre un acte terroriste, ils constituent un modèle pour d’autres jeunes gens ayant des convictions analogues, qui rejettent les formes de protestation traditionnelles et deviennent des «imitateurs» agissant en dehors de toute coordination centrale par une organisation conspiratrice officielle.

La tuerie commise à Fort Hood par Nidal Hasan en 2009 a, par exemple, inspiré Naser Abdo, qui a tenté de reproduire l’incident deux ans plus tard. Les attaques contre une cible désignée, comme le dessinateur danois Kurt Westergaard, qui avait délibérément provoqué l’indignation des musulmans militants, peuvent ne pas constituer un phénomène d’imitation, mais bien des réponses aux appels généraux lancés sur Internet pour le punir de son blasphème. Le fait que l’on ait attenté au moins quatre fois sérieusement à sa vie au cours des cinq dernières années montre que de jeunes militants peuvent répondre de manière spontanée et indépendante à de tels appels, en dehors de toute coordination centrale.

D’aucuns considèrent qu’il y a quelque chose de nouveau dans cette vague terroriste parce que le paysage socioéconomique actuel de l’Ouest offre de meilleures conditions aux terroristes de l’intérieur. Cependant, l’histoire de l’Occident a été marquée par la violence politique ou le terrorisme.

Le terrorisme, comme tout phénomène politique, est local par nature. Le terrorisme en Occident a presque toujours été endogène. Les attaques du 11 septembre contre les États-Unis ont constitué une exception, mais le fait qu’il s’agit de l’attentat terroriste le plus important que l’Ouest ait connu ne doit pas faire oublier son caractère unique.

La réaction nativiste à l’encontre d’un groupe d’immigrants d’une religion différente en Occident est très semblable à l’accueil qu’ont reçu les catholiques irlandais aux États-Unis au milieu du XIXème siècle

À divers moments de l’évolution des démocraties libérales occidentales, différentes questions ont dominé le conflit politique interne – suffrage universel, abolitionnisme, conflits du travail, droits civiques et réactions nativistes à une immigration à grande échelle. Chacun de ces mouvements de contestation politique a généré des factions endogènes qui sont passées à l’action violente.

La réaction nativiste à l’encontre d’un groupe d’immigrants d’une religion différente en Occident est très semblable à l’accueil qu’ont reçu les catholiques irlandais aux États-Unis au milieu du XIXème siècle. À l’époque, la crainte que les immigrants catholiques, non qualifiés et affamés, ne soient en fait les légions du pape venues pour saper les bases anglo-protestantes de la société a engendré une réaction nativiste brutale qui s’est traduite par de vastes émeutes et une discrimination. L’éphémère mais bien nommé mouvement nativiste «Know-Nothing » devint une force politique jusqu’à ce que les questions qui allaient mener à la Guerre civile éclipsent son importance. La crainte généralisée à l’égard des immigrants en Europe de l’Ouest finira par disparaître à mesure que les nouveaux venus s’intégreront mieux dans le tissu de la société occidentale.

Même si le concept du terrorisme n’est pas nouveau, cette nouvelle vague comporte un aspect important – Internet.

Internet révolutionne la communication et provoque l’intégration rapide du monde. Des événements qui se produisent dans d’obscures régions de la planète peuvent avoir un impact mondial et susciter l’indignation de ceux qui se sentent des affinités avec des victimes lointaines.

Avant Internet, les militants ont pu se sentir isolés et sans soutien lors de leur passage à l’action violente. Avec le Web, leurs vues extrémistes peuvent aisément recueillir une adhésion. Les discussions qui se déroulent au niveau mondial sur d’innombrables sites extrémistes peuvent les encourager à mener une action sans directives ou contrôle, comme ce fut le cas pour Roshonara Choudhry, qui tenta d’assassiner à coups de couteau un parlementaire britannique en 2010.

Le site de discussion en ligne ClearGuidance a été à l’origine d’activités terroristes dans une demi-douzaine de pays occidentaux et a généré au moins trois complots terroristes respectivement au Canada, en Bosnie-Herzégovine et aux États-Unis

Par le biais de ces sites Web, de jeunes militants vivant dans différents pays occidentaux peuvent se retrouver et s’encourager mutuellement à agir, et même se rencontrer physiquement pour fomenter un complot. Le site de discussion en ligne ClearGuidance a été à l’origine d’activités terroristes dans une demi-douzaine de pays occidentaux et a généré au moins trois complots terroristes respectivement au Canada, en Bosnie-Herzégovine et aux États-Unis.

Les démocraties libérales occidentales ont évolué, avec l’agrément des populations, vers la garantie d’une certaine forme de contestation politique légale. Il est fréquent qu’une frange de contestataires, impatients devant le rythme du processus de réforme ou insatisfaits de la réaction politique à leurs exigences, s’engagent sur la voie du terrorisme pour promouvoir leurs objectifs. Le terrorisme fait donc désormais partie du tissu de la civilisation occidentale.

Il ne sera jamais complètement éliminé et la sécurité totale ne sera jamais assurée dans le cadre des libertés durement acquises qui définissent une démocratie libérale. Le défi consiste à endiguer la violence politique et à la réduire à un minimum afin de ne pas saper les libertés essentielles des démocraties libérales occidentales.

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A propos de l'auteur

Marc Sageman, M.D., Ph.D., est un ancien responsable des opérations de la CIA qui, de 1987 à 1989, a été en poste à Islamabad, où il a travaillé en étroite relation avec les moudjahidin d’Afghanistan. Il a été conseiller auprès de différents organes du gouvernement américain en matière de « guerre contre la terreur ». Il est l’auteur du livre intitulé « Understanding Terror Networks » (Comprendre les réseaux terroristes).

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