Sécurisation du Sahel : u
La tribune des experts

Quels enseignements a-t-on pu tirer de l’opération de l’OTAN en Libye pour la région ?

© Reuters

Sécurisation du Sahel : un rôle pour l’OTAN ?

L’OTAN a un programme de partenariat bien établi avec plusieurs pays nord-africains limitrophes de la région du Sahel. Mais avec l’instabilité accrue que connaît cette dernière, l’Alliance pourrait-elle être amenée à jouer un rôle plus important, se demande Paul Pryce ?

Entre le début et la fin de l’année 2012, la situation sécuritaire en Libye et au Sahel a évolué rapidement. Certains développements ont été résolument positifs, comme la passation pacifique de pouvoir, au mois d’août en Libye, entre le Conseil national de transition et le Congrès national issu des élections. Mais la région a connu de nombreux autres développements beaucoup moins positifs, sur lesquels les États membres de l’OTAN pourraient devoir bientôt se pencher plus attentivement.

Si l’opération Protecteur unifié a joué un rôle important dans le renversement du régime oppresseur de Mouammar Kadhafi, l’absence de réponse internationale concertée sur le sol libyen a laissé quasiment sans protection les stocks d’armes considérables que le pays détenait. On a donc assisté, au lendemain de la guerre civile libyenne, à une prolifération, dans toute la région, d’équipements militaires sophistiqués et de combattants expérimentés, qui sont venus renforcer les mouvements rebelles touareg et les groupes fondamentalistes islamiques dans certaines zones du Mali, du Burkina Faso, du Niger, et ailleurs. Il en a résulté une instabilité croissante dans l’ensemble de la région du Sahel.

Cette conséquence a été particulièrement préjudiciable au Mali. En mai 2012, quelques mois à peine après la fin de l’opération Protecteur unifié, une coalition de rebelles touareg et de groupes islamistes liés de manière informelle à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) proclamait l’indépendance de la « République islamique de l’Azawad », comprenant de vastes portions du territoire du nord du Mali. De violents combats ont eu lieu, provoquant l’exode d’environ 65 000 Maliens vers le Burkina Faso voisin pour y trouver refuge et une relative sécurité.

Jusqu’où peut aller l’aide de l’ONU dans la région ?

© Reuters

Confrontée à une crise émergente au Sahel, la communauté internationale a pris certaines mesures pour lutter contre l’instabilité croissante. En octobre, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 2071, qui appelait l’Union africaine (UA) et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à élaborer un plan d’intervention pour aider le gouvernement légitime du Mali à exercer sa souveraineté sur tous les territoires internationalement reconnus comme maliens. Le 20 décembre, après avoir reçu de la CEDEAO les grandes lignes du plan, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2085 autorisant l’UA et la CEDEAO à aller de l’avant en la matière et appelant les groupes de rebelles touareg à rompre tout lien avec AQMI et les groupes affiliés. À partir de janvier 2013, la France a commencé à soutenir militairement le gouvernement malien dans la lutte contre les insurgés dans les régions du nord du pays.

La résolution 2085 n’est que le début d’un long effort qui exigera un engagement ferme de toutes les parties prenantes pour assurer au Sahel la paix et la prospérité en 2013 et au-delà. Le haut représentant de l’UA pour le Mali et le Sahel aura un rôle central à jouer à cet égard, de même que son homologue de la CEDEAO, qui doit encore être désigné. Le travail de ces médiateurs devrait permettre de s’attaquer aux causes plus profondes du conflit dans la région et d’aller plus loin que le simple déploiement de forces militaires par l’UA, la CEDEAO ou la France pour lutter contre la pénétration d’AQMI. C’est dans le cadre de cette résolution « en profondeur » du conflit que l’OTAN pourrait apporter une contribution extrêmement précieuse, en utilisant l’outil de la médiation pour empêcher Al-Qaïda de s’assurer un ancrage durable dans la région, tout en évitant un conflit militaire de longue durée et en ne recourant, dans le même temps, que de manière minimale aux ressources de l’Alliance.

Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, avec Mari Skåre, sa représentante spéciale pour les femmes, la paix et la sécurité.

© NATO

En août 2012, le secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, a nommé une nouvelle représentante spéciale de l’OTAN pour les femmes, la paix et la sécurité. Jaap de Hoop Scheffer et Anders Fogh Rasmussen ont tous deux désigné un représentant spécial pour le Caucase et l’Asie centrale durant leurs mandats respectifs de secrétaire général de l’OTAN. À l’instar de ces représentants spéciaux dont la contribution s’est avérée significative pour la coopération régionale en matière de sécurité, un représentant spécial de l’OTAN pour le Sahel pourrait contribuer aux efforts de médiation au Mali, soit en dirigeant des discussions entre les différentes factions, soit en apportant son concours aux médiateurs désignés par l’UA et la CEDEAO. Compte tenu des inquiétudes croissantes exprimées par les États membres de l’Alliance à propos du trafic d’armes qui peut exister dans la région, un représentant spécial de l’OTAN pour le Sahel pourrait également être un point de contact précieux entre l’Alliance, les organisations régionales africaines compétentes et les pays du Sahel eux-mêmes dans le cadre de la lutte contre ce trafic.

En menant l’opération Protecteur unifié en 2011, l’OTAN a montré qu’elle était prête à intervenir dans des conflits se déroulant sur le continent africain, et qu’elle en avait la capacité. De nombreux partenaires de la communauté internationale vont donc attendre de l’Alliance qu’elle joue un rôle dans la situation au Sahel. Cependant, l’intervention militaire menée par la CEDEAO et la France risque d’exacerber le conflit, avec un attisement des tensions ethniques sans instauration d'une confiance vis-à-vis des communautés du nord au sein du gouvernement central du Mali. La désignation, par le secrétaire général de l’OTAN, d’un représentant spécial pour le Sahel permettrait à l’Alliance de faire preuve d’une meilleure compréhension du conflit et d’améliorer sa capacité à faire face à d’autres problèmes sécuritaires émergents dans la région.

L’attaque menée en Algérie en janvier a mis en lumière certains des risques présents dans la région

© Reuters

En effet, si l’Alliance doit influer de manière positive sur les événements du Sahel, il faut qu’elle agisse rapidement. L’attaque tragique et choquante menée par un groupe affilié à Al-Qaïda contre une installation gazière algérienne près d’In Amenas montre que les conflits régionaux peuvent s’aggraver et s’étendre au-delà du territoire malien. Au moment où ces lignes sont rédigées, le nombre de morts est estimé à au moins 80. Mokhtar Belmokhtar, le chef du groupe en cause, a promis de nouvelles attaques de ce type. Avec une réponse en ordre dispersé, sous la forme d’actions unilatérales d’États individuels, la situation ne fera que se détériorer toujours plus. En revanche, une réponse concertée de la part d’un acteur international comme l’OTAN, avec le poids diplomatique de 28 pays et l’expertise d’un représentant spécial, pourrait permettre d’éviter de nouvelles violences et effusions de sang.

En ce début 2013, l’une des questions les plus urgentes auxquelles l’Alliance est confrontée est de savoir si elle est à même d’assurer une coordination efficace avec d’autres acteurs du domaine de la sécurité pour défendre des intérêts communs. Dans le même temps, l’un des défis moraux les plus pressants auxquels l’OTAN va devoir faire face au cours de l’année qui vient est de savoir si elle peut apporter une aide concrète à l’une des régions les plus pauvres et les plus menacées du monde. Les événements tragiques d’In Amenas montrent quels sont aujourd’hui les enjeux.

Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l'OTAN ou de l'un quelconque de ses Etats membres.

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A propos de l'auteur

Paul Pryce est maître de conférences en relations internationales à la « School of Economics and Business Administration » de Tallinn. Il a travaillé précédemment dans le domaine de la résolution des conflits en tant que chargé de recherche auprès de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE.

citations
George Santayana (16 décembre 1863 – 26 septembre 1952)
philosophe, essayiste, poète et romancier.
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