Soulèvements arabes - la
La tribune des experts

Soulèvements arabes - la quadrature du cercle

Il y a deux ans, quelques centaines de personnes se rassemblaient, en Égypte, à un petit rond-point appelé « place de la libération », pour manifester contre le gouvernement de Hosni Moubarak. Dix-huit jours plus tard, le nom de cette place dans la langue originale, l’arabe, allait être gravé dans l’histoire du monde moderne : Tahrir. La révolte populaire des Tunisiens contre leur président s’était produite en premier, mais c’est l’Égypte qui a embrasé la région, les soulèvements se propageant alors dans l’ensemble du monde arabe.

La place Tahrir, en Égypte

Après deux ans, l’image des soulèvements apparaît confuse. Les commentateurs et analystes de la région se demandent : s’agissait-il de révolutions ? D’autres, déçus, se demandent : qu’est-il advenu de toutes ces promesses de progrès laïques ? Y a-t-il un danger de « retour en arrière », avec une forme d’autocratie qui serait remplacée par une autre ?

Il importe de se rappeler le contexte dans lequel ces soulèvements se sont déclenchés. En Égypte, le régime était en place depuis non pas trois décennies, mais plus de six. Si le président Hosni Moubarak était aux commandes depuis 1981, l’institution militaire dont il était issu dirigeait le pays depuis 1952.

En Libye, Mouammar Kadhafi dirigeait le pays d’une main de fer depuis 1969, et en Syrie, le régime baasiste de la famille Assad était au pouvoir depuis presque aussi longtemps.

Ce que ces pays avaient en commun était une forme particulière d’État, et on peut dire la même chose, dans une moindre mesure, des autres pays arabes qui ont connu un soulèvement. Cette forme d’État ne limitait pas son pouvoir au fonctionnement des institutions de gouvernance, comme dans le cas d’une structure étatique normale, habituelle. Elle s’employait à réduire systématiquement les activités de la société dans lesquelles elle n’intervenait pas directement. En d’autres termes, ces États s’en prenaient à la société civile, qu’ils avaient d’ailleurs réussi à pulvériser.

Non seulement celle-ci était confinée à un espace faible et marginalisé, mais le discours politique était aussi étroitement contrôlé, et en de nombreux endroits, pratiquement absent. S’agissant du débat politique, le « rideau de la peur » était total dans des pays comme la Libye et l’Égypte. Autocratie et dictature ne signifiaient pas seulement absence de scène politique transparente, où des acteurs politiques se font concurrence, mais bien absence de discours politique et d’acteurs représentant une société civile ouverte et réagissant vis-à-vis de l’ensemble de la société.

Élections libres en Tunisie, en 2011

Dans un tel contexte, le fait même que les soulèvements arabes se soient déclenchés tient du miracle. D’ailleurs, lorsque le premier d’entre eux s’est produit, en Tunisie, le sentiment au niveau régional et mondial a été que le renversement du président Ben Ali relevait d’un hasard politique extraordinaire et ne pourrait en aucun cas se reproduire ailleurs. En Égypte, en Libye ou ailleurs, la société civile ne serait pas capable de trouver la force de défier de quelque manière que ce soit le pouvoir de l’État.

Cela s’est, de toute évidence, révélé faux : la «mort» de la société civile avait été largement exagérée. Le mécontentement populaire a bien conduit à des soulèvements dans différents pays arabes. Mais le fait que la société civile avait été négligée et avait fait l’objet d’attaques directes pendant des décennies a laissé des traces et explique, dans une certaine mesure, l’évolution des deux dernières années. Les attentes, par exemple, de ceux qui espéraient qu’une fois la tyrannie éliminée une sphère politique pluraliste, composée de toute une série de points de vue bien définis, allait émerger immédiatement n’étaient pas réalistes.

La société civile était dans un tel état de faiblesse avant les soulèvements qu’il n’est pas surprenant que l’immense majorité des citoyens des pays dont les régimes ont été renversés doivent passer par une longue période de transition, pendant laquelle il ne s’agira pas simplement de façonner de nouveaux États, mais de façonner des cultures politiques.

Lors de leurs premières élections, en 2011, les Tunisiens ont eu à choisir entre plus de 80 partis politiques, dont moins de 10 ont remporté la grande majorité des suffrages. Les Égyptiens ont dû choisir entre plus de 50 partis enregistrés, dont 5 se sont octroyé la part du lion au niveau des sièges. Les Libyens ont eu à choisir entre plus de 100 entités politiques, dont 6 ont obtenu des sièges. Une nouvelle scène politique a soudain surgi – et la société civile tente de se remettre de décennies de mauvais traitements pour contribuer à la stabiliser.

Dans de telles circonstances, il n’est, encore une fois, pas du tout surprenant que les choses ne se soient pas - ou du moins pas encore - déroulées de la manière dont l’avaient espéré ceux qui avaient déclenché les soulèvements.

En Tunisie, lors de l’élection de l’assemblée, la majorité des suffrages est allée aux islamistes du parti Ennahda, émanation des Frères musulmans, lesquels ont également remporté les premières élections législatives de l’après-soulèvement en Égypte. Dans les deux cas, cela signifie que ce sont ceux qui ne s’étaient pas impliqués le plus dans les soulèvements qui en ont néanmoins retiré le plus grand bénéfice.

Le chef du Conseil national de transition (CNT) libyen, Moustapha Abdeljalil

En Libye, la situation a été quelque peu différente. Le gouvernement de transition qui avait conduit la lutte militaire contre Kadhafi avait un chef qui a créé une force politique – cette force réifiée a été considérée comme un successeur naturel par de nombreux Libyens et a remporté la quasi-majorité des sièges lors des premières élections.

Mais la question qui se pose maintenant est : quelle va être la suite ? Les soulèvements arabes ont-ils définitivement débouché sur un monde arabe islamiste ? Est-ce là le résultat incontournable des révolutions arabes ?

La réponse à ces deux questions est non.

Les cultures politiques de ces pays sont manifestement en pleine mutation. Ces sociétés, généralement conservatrices, ne voudront pas d’une culture politique qui n’entretienne pas une coopération marquée avec la religion – mais cela ne veut pas dire une culture islamiste.

La société libyenne, par exemple, est beaucoup plus conservatrice que la société tunisienne, mais le score des islamistes a été particulièrement faible en Libye. Par ailleurs, les partis non islamistes ne se sont pas montrés antireligieux, ni même distants par rapport à la religion. Au contraire, ils ont ouvertement considéré la religion comme une valeur sociétale largement répandue à respecter par tout futur système politique libyen, ce qui a parlé à la majeure partie de la société libyenne.

En Égypte, un sondage réalisé par Gallup peu après le soulèvement avait montré qu’à peine 20% des personnes faisaient confiance aux Frères musulmans et aux différents mouvements salafistes. Un an plus tard, le score de ces derniers avait plus que triplé lors des élections législatives. Et quelques mois plus tard encore, c’est vers des candidats non islamistes que s’est portée la grande majorité des suffrages lors de l’élection présidentielle. Les Égyptiens n’avaient pas adhéré soudain aux mouvements des Frères musulmans et des salafistes, pour ensuite les quitter tout aussi soudainement – mais la culture politique était dans un état de mutation tel que, dans leur très grande majorité, les citoyens n’avaient pas porté leur choix fermement sur une force politique ou une autre. Et cela reste le cas aujourd’hui.

La question finale est toutefois, bien entendu, la suivante : cela en valait-il la peine ?

Les citoyens arabes sont les seuls à pouvoir répondre à cette question. Ce sont eux qui ont payé, et qui continueront de payer le prix des soulèvements et révolutions.

Une chose est néanmoins très claire : le « rideau de la peur » a purement et simplement été mis en lambeaux dans tous ces pays arabes, dont les citoyens ont l’opportunité, pour la première fois depuis des décennies, de se forger leur propre avenir, dans des environnements politiques pluralistes et plus dynamiques qu’ils ne l’ont été depuis longtemps.

C’est en soi une grande réussite car cela ouvre des perspectives pour l’avenir. C’est aux citoyens de ces pays qu’il appartient de décider s’ils veulent tirer parti de ces perspectives – mais pour la première fois depuis plus d’une génération ils ont au moins le choix.

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A propos de l'auteur

H.A. Hellyer est chercheur non résident à la Brookings Institution (Twitter @hahellyer)

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Charlotte Isaksson,
Haute conseillère pour les questions de genre, forces armées suédoises
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