La tribune des experts

Daniel Korski

2012 : bienvenue dans un monde dans l’impasse

Cette année, c’est, à bien des égards, « retour vers le futur » pour l’OTAN. Comme durant la Guerre froide, les plus grands défis auxquels l’Alliance va être confrontée en 2012 proviendront non pas du risque d’attaque mais de l’ampleur et des conséquences de l’évolution de la nature du pouvoir mondial.

Le scénario est connu. Pendant la majeure partie de son existence, l’OTAN a été dominée par la puissance économique, militaire et culturelle d’un pays : les États-Unis. Mais ces dernières années ont vu l’émergence politique, abondamment commentée, de nouveaux géants économiques comme la Chine et l’Inde, et de nouveaux acteurs comme le Brésil ou l’Indonésie.

En 2012, les conséquences de cette évolution se feront véritablement sentir pour la première fois, et la portée du pouvoir des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) va être mise à l’épreuve. C’est important pour les membres de l’Alliance, qui vont ainsi (en période de restrictions budgétaires et de baisse de popularité des forces militaires) devenir davantage tributaires d’autres pays pour gérer toute une série de menaces et de défis. Aujourd’hui déjà, la Chine compte plus de casques bleus dans le monde que d’autres membres du Conseil de sécurité permanent des Nations Unies.

Et si les pays de l’OTAN ont enregistré une victoire tant diplomatique que militaire en Libye, la Chine et la Russie sont parvenues à bloquer l’adoption de mesures décisives à l’encontre de la Syrie, malgré la violente répression menée par Damas contre les contestataires. Dans le dossier iranien, qui constitue un sujet de préoccupation majeur pour les Alliés, le soutien de la Chine, de la Russie et de l’Inde est également nécessaire.

Mais en 2012, ce n’est plus essentiellement sur des « questions de choix », comme la manière de traiter la Syrie, que les Occidentaux auront à travailler avec des puissances émergentes telles que la Chine et l’Inde, mais aussi sur des « questions de nécessité », comme le soutien de l’euro, qui peut ne pas sembler constituer en soi une question OTAN, mais qui devrait concerner les Alliés.

© Reuters

En 2011 déjà, l’UE a demandé à la Chine d’appuyer le Fonds européen de stabilité financière (FESF), créé par les États membres de la zone euro pour soutenir la monnaie unique. Cette année, les pays de l’OTAN qui utilisent l’euro risquent de devoir à nouveau solliciter l’aide financière de la Chine, de la Russie, du Brésil et de l’Inde. On ne sait pas très bien quelle contrepartie non financière ces États émergents exigeront.

Mais la nouveauté de la situation ne saurait être sous-estimée : toute une série de pays de l’OTAN pourraient dépendre économiquement – et, partant, pour leurs budgets de défense – de pays non membres de l’Alliance, avec les risques que cela implique. Si ces pays de l’UE obtiennent un soutien de la Chine, quelle marge de manœuvre les Alliés auront-ils si, par exemple, il devait y avoir un conflit entre les États-Unis et la Chine en mer de Chine méridionale ?

L’émergence du « reste du monde » ne signifie toutefois pas que l’Ouest va céder la relève à la Chine, ou même aux BRIC, à l’instar de la transition de facto qui a eu lieu de l’Europe aux États-Unis après la Deuxième Guerre mondiale. Il est vrai que les systèmes internationaux conçus pour maintenir l’équilibre des forces après la Deuxième Guerre mondiale ne présentent sans doute pas beaucoup d’intérêt pour les puissances émergentes du « reste du monde ». Cependant, on ne sait pas très bien quelles structures de pouvoir seraient considérées comme plus attractives par la Chine et les autres pays BRIC.

Sur le plan interne, les BRIC sont partagés entre deux attitudes : accepter le statu quo, par exemple au Conseil de sécurité de l’ONU, à la condition expresse que leur pouvoir au sein de l’institution s’accroisse, ou essayer de façonner un système complètement nouveau. La Chine s’implique de plus en plus dans le maintien de l’ordre mondial, comme dans le delta du Mékong, mais se montre peu encline à franchir véritablement le pas pour assumer une responsabilité de superpuissance.

Par ailleurs, des divisions apparaissent de plus en plus entre les pays « du reste du monde » sur un certain nombre de questions. Par exemple, alors que les dirigeants européens se sont ralliés autour de la candidature de la ministre des finances française, Christine Lagarde, à la direction du FMI, les BRIC ont tergiversé et ne se sont pas entendus sur la candidature à proposer à ce poste international.

© Reuters

Une seule chose semble sûre : les anciennes puissances (comme les États-Unis et les pays européens) sont en train de perdre leur aptitude à diriger, et les nouvelles puissances (comme la Chine et l’Inde) n’ont pas la volonté ou les moyens d’assumer les responsabilités. C’est ainsi que « l’offre » en matière de coopération internationale pour faire face aux problèmes mondiaux tels que le changement climatique, la pénurie de ressources alimentaires, ou la prolifération des armes de destruction massive diminue, alors que la « demande » ne cesse de croître.

Mais la situation pourrait être plus problématique encore. En effet, si la Chine, l’Inde et le Brésil connaissent la croissance, et si la dépendance du monde à l’égard de leur croissance s’accentue, des fissures se font par ailleurs sentir davantage au sein de ces États. Beaucoup de BRIC vont être confrontés à des défis considérables tant au plan interne qu’au plan externe dans le cadre de leurs efforts pour développer leur prospérité intérieure et leur influence extérieure.

La Chine fait face à des problèmes politiques et financiers : son économie pourrait connaître une surchauffe et repose sur un niveau d’investissements publics insoutenable. Les exigences qu’une classe moyenne en expansion fait valoir à l’égard du système communiste aux prises avec un délicat processus de succession présentent également des risques.

Quant à l’Inde, elle est confrontée à des pressions intérieures, mais aussi à un risque de conflit avec le Pakistan et avec la Chine.

Alors qu’une grande partie du monde compte sur les BRIC pour booster la croissance mondiale, on ignore dans quelle mesure ces États seront à même d’éviter les problèmes qui vont de pair avec une modernisation rapide – notamment une tendance à commettre des erreurs de calcul au plan international – et de faire face aux problèmes socioéconomiques et régionaux de longue date.

À mesure que l’année 2012 avancera, l’OTAN repensera peut-être avec une certaine nostalgie à l’époque où elle comptabilisait chars et conflits. Tandis que la puissance et les ressources de l’Occident déclinent, le « reste du monde » est engagé dans une montée en puissance difficile et réversible. Et la place laissée à la coopération internationale – totalement vitale pour s’attaquer à toute une série de défis sécuritaires – va se restreindre. Bienvenue dans un monde dans l’impasse. Bonne année.

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A propos de l'auteur

Daniel Korski rédige des écrits de politique étrangère et est expert des situations postconflit. Il est actuellement chargé de recherche senior (politique) auprès du « European Council on Foreign Relations », un groupe de réflexion paneuropéen

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