LANGUE
En raison de la traduction la version française de la Revue de l'OTAN paraît en ligne une quinzaine de jours après la version anglaise
À PROPOS DE LA REVUE DE L'OTAN
PROCÉDURE DE SOUMISSION
DROITS D'AUTEUR
ÉQUIPE DE RÉDACTION
 RSS
ENVOYER CET ARTICLE À UN AMI
ABONNEZ-VOUS À LA REVUE DE L'OTAN
  

L’OTAN et la sécurité énergétique

De nombreux éléments relient énergie et sécurité. Michael Rühle explique pourquoi l’OTAN s’intéresse à la sécurité énergétique et décrit le rôle spécifique que l’organisation pourrait jouer en la matière.

Ces dernières années, la sécurité énergétique est devenue un thème majeur du débat sécuritaire international. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution : la dépendance grandissante de l’Europe à l’égard du pétrole et du gaz ; les besoins en énergie croissants de puissances émergentes comme la Chine et l’Inde ; l’épuisement des carburants fossiles qui devrait intervenir dans la seconde moitié de ce siècle ; un débat qui s’intensifie sur le changement climatique ; et un regain d’intérêt pour le nucléaire civil de la part de nombreux pays.

Parmi les autres éléments, on peut citer les menaces armées qui pèsent contre les approvisionnements énergétiques, qu’elles émanent de terroristes ou de pirates, et l’instabilité politique qui règne dans de nombreux pays producteurs d’énergie – avec notamment les tentatives de certains d’entre eux pour user, ou abuser, des approvisionnements énergétiques comme d’une arme politique.

L’OTAN a un rôle légitime à jouer dans la sécurité énergétique. Mais à quoi ce rôle

devrait-il ressembler ?

Tous ces développements conduisent à la même conclusion : garantir l’approvisionnement énergétique est une tâche qui ne relève sans doute pas purement et simplement du domaine militaire, mais elle comporte, à l’évidence, une dimension sécuritaire. En tant qu’alliance qui assure la protection de près de 900 millions de citoyens, et qui compte un réseau unique de pays partenaires, l’OTAN a un rôle légitime à jouer dans la sécurité énergétique. Mais à quoi ce rôle devrait-il ressembler ?

Le nouveau Concept stratégique de l’Alliance répond sans ambiguïté à cette question. Marquant un passage notable de la protection du territoire à la protection des personnes, ce document décrit non seulement avec réalisme la vulnérabilité croissante des Alliés s’agissant des approvisionnements en énergie, mais il charge en outre l’OTAN de « développer sa capacité à contribuer à la sécurité énergétique, y compris par la protection des infrastructures énergétiques et des zones et voies de transit critiques, par une coopération avec les partenaires et par des consultations entre Alliés sur la base d'évaluations stratégiques et de plans de circonstance. »

© Stringer Russia / Reuters

Il ne sera toutefois pas facile de traduire cette orientation ambitieuse en un programme concret. Pour un certain nombre de raisons, les pays de l’OTAN abordent la question de la sécurité énergétique avec beaucoup d’hésitations.

La divergence des intérêts nationaux est l’une des explications principales de cette prudence. La sécurité énergétique étant essentiellement considérée comme une question économique nationale, bon nombre de pays ne sont pas très désireux d’en débattre dans les enceintes internationales. C’est une difficulté non seulement pour l’OTAN, mais aussi pour l’UE. Malgré les efforts déployés par la Commission européenne pour élaborer une politique énergétique tournée vers l’avenir, les États membres continuent de conclure des accords individuels avec les fournisseurs d’énergie. En bref, lorsqu’il s’agit de sécurité énergétique, les pays ont tendance à protéger leurs propres intérêts.

L’approche prudente dont l’OTAN fait preuve concernant la sécurité énergétique tient également au fait que la question est inextricablement liée à la Russie. Celle-ci détient les réserves les plus vastes du monde en charbon, en gaz et en uranium, et elle se situe au septième rang mondial pour les réserves pétrolières. Elle occupe donc une position clé dans l’approvisionnement en énergie de l’Europe. Étant donné que les Alliés ont parfois eu des points de vue divergents sur la politique étrangère, sécuritaire et énergétique de Moscou - en partie du fait qu’ils n’ont pas tous le même degré de dépendance énergétique à son égard - il subsiste une hésitation à s’engager dans un débat qui pourrait dégénérer en une discussion stérile sur la Russie.

Troisième explication de cette prudence de l’OTAN : le fait que la sécurité énergétique est déjà traitée par un nombre considérable d’acteurs, de l’UE à l’Agence internationale de l’énergie, et de l’OCDE au secteur privé. L’Alliance ne peut donc jouer qu’un rôle complémentaire, en apportant une valeur ajoutée plutôt qu’en conduisant le processus.

Et enfin, son caractère d’alliance principalement associée à des moyens militaires, est une dernière explication de l’hésitation de l’OTAN. S’il est évident que la sécurité énergétique peut avoir une dimension militaire - comme en témoignent les opérations de lutte contre la piraterie actuellement menées par l’Alliance au large des côtes somaliennes, qui contribuent également à la protection des navires pétroliers - de nombreux Alliés continuent de craindre qu’un rôle trop visible de l’OTAN ne « militarise » indûment un sujet essentiellement économique.

L’OTAN est parvenue, ces dernières années, à développer un acquis consensuel en matière de sécurité énergétique, adapté à ses capacités spécifiques

Jusqu’ici cette combinaison d’intérêts politiques et économiques divergents, d’une part, et de limites structurelles de l’OTAN, de l’autre, a empêché un débat systématique entre Alliés sur la sécurité énergétique. Malgré ces contraintes, l’OTAN est toutefois parvenue, ces dernières années, à développer un acquis consensuel en la matière, adapté à ses capacités spécifiques. Cet acquis repose sur trois grands piliers.

Premièrement, le dialogue et le partage d’informations et de renseignement entre Alliés, avec les pays partenaires et avec le secteur privé. L’accent est mis principalement sur la sécurité des infrastructures énergétiques essentielles, en particulier dans les pays producteurs d’énergie et les pays de transit, sur la sécurité des voies de transport et sur l’analyse des menaces terroristes. L’analyse de la sécurité des approvisionnements en énergie, c’est-à-dire en carburants, pour les forces de l’OTAN en opération constitue un autre aspect.

Deuxièmement, la projection de la stabilité. Cela signifie avant tout façonner les processus de réforme de l’environnement stratégique général de l’OTAN. L’accent est mis sur le dialogue politique et la coopération militaire avec les pays partenaires d’Europe, du Caucase, d’Asie centrale, du Proche-Orient et de la région du Golfe. Ce groupe comprend des producteurs d’énergie, des pays de transit et des consommateurs, et la sécurité énergétique figure donc dans de nombreux programmes de coopération individuels.

© Ho New / Reuters

Troisièmement, la protection des infrastructures énergétiques essentielles. En principe, il s’agit d’une responsabilité nationale. Cependant, à la demande d’un pays, l’OTAN peut contribuer à la surveillance de routes de navigation et d’eaux territoriales, par le biais soit d’experts civils, soit de moyens militaires. En outre, les capacités des plans civils d’urgence de l’Alliance peuvent être utilisées en cas de catastrophes provoquées par l’homme, comme les marées noires.

Cette liste succincte montre que la sécurité énergétique est liée à de nombreux domaines qui font partie de l’agenda de l’OTAN, sans que ces différentes activités forment pour autant une politique cohérente. Si l’Alliance souhaite mieux cibler ses activités concernant la sécurité énergétique, et les coordonner de façon homogène avec les autres grands acteurs, une approche plus systématique devra être adoptée. Cette approche devrait viser à rendre la sécurité énergétique plus visible au sein de l’OTAN et à favoriser un débat éclairé entre Alliés.

Il est évident que seul un processus progressif permettra d’atteindre cet objectif. Les Alliés n’avanceront en la matière que s’ils sont tous convaincus que l’OTAN a une valeur ajoutée concrète à apporter.

La première étape de cette approche progressive doit être de démystifier la sécurité énergétique et d’en faire un thème de discussion habituel des consultations internes de l’Alliance. Les opportunités d'avancer n’ont jamais été plus grandes. À mesure que le débat sécuritaire international se concentre davantage sur les nouveaux défis, notamment les cyberattaques et la prolifération nucléaire, la pression qui s’exerce sur l’OTAN afin qu’elle joue un rôle pour contribuer à relever ces défis s’accroît également. En outre, bon nombre de ces nouveaux défis sécuritaires ont une dimension énergétique. La cyberattaque menée au moyen du virus Stuxnet contre le programme nucléaire controversé de l’Iran, et notamment la centrale de Bouchehr, est une preuve concrète du lien qui existe entre cybermenaces et approvisionnements énergétiques. De la même manière, les attentats terroristes perpétrés contre des centrales russes et des raffineries dans des pays africains et arabes font apparaître le lien qui existe entre terrorisme et énergie.

Avec le développement de la capacité d’analyse interne de l’OTAN et l’amélioration du partage du renseignement entre Alliés, les nouveaux défis sécuritaires - y compris la sécurité énergétique - se reflètent à présent dans la structure organique de l’Alliance

L’approche holistique des nouvelles menaces dans le nouveau Concept stratégique est une première étape importante pour faire de la sécurité énergétique un thème légitime de l’OTAN. Veiller à ce que la sécurité énergétique ait un « domicile » distinct au sein de l’organisation représente une deuxième étape tout aussi importante : c’est le cas avec la nouvelle « Division Défis de sécurité émergents ». Rassembler les questions liées aux nouveaux défis sécuritaires (cybernétique, terrorisme, prolifération, énergie) au sein d’une même division permettra non seulement de les analyser de manière plus systématique, mais favorisera également un débat plus ciblé entre Alliés. Avec le développement de la capacité d’analyse interne de l’OTAN et l’amélioration du partage du renseignement entre Alliés, les nouveaux défis sécuritaires - y compris la sécurité énergétique - se reflètent à présent dans la structure organique de l’Alliance.

© Stringer Shanghai / Reuters

La troisième étape vers une approche plus systématique de l’OTAN concernant la sécurité énergétique consiste à entretenir le dialogue avec les autres organisations, comme l’UE, l’Agence internationale de l’énergie, l’OSCE et la Charte de l’énergie. Tous les Alliés s’accordent à considérer que le rôle de l’OTAN en la matière doit être complémentaire de celui des autres acteurs compétents, mais une véritable complémentarité ne pourra se dégager que si les différents acteurs se connaissent tous et évitent, en conséquence, les doubles emplois inutiles. Par ailleurs, l’OTAN doit aussi développer le dialogue qu’elle a engagé il y a quelques années avec le secteur privé, afin de mieux appréhender les perspectives et les besoins des sociétés d’énergie. Ce dialogue avec les autres institutions et le secteur privé devra mettre principalement l’accent sur la protection des infrastructures énergétiques essentielles – domaine dans lequel l’OTAN possède des compétences incontestées, et pour lequel de nombreux pays partenaires recherchent une coopération plus étroite avec elle.

La fusion du thème de la sécurité énergétique avec les questions militaro-opérationnelles, ainsi qu’avec les problèmes liés à l’environnement et aux ressources en général représente une autre étape de l’ancrage plus systématique de ce sujet au sein de l’OTAN. Sur le plan militaire, un débat a déjà été entrepris sur l’utilisation de carburants plus efficaces, qui permettent d’envisager une « empreinte » logistique moindre au niveau des opérations. En outre, certaines des opérations de l’Alliance, comme l’opération de lutte contre la piraterie « Ocean Shield », peuvent contribuer à faire en sorte que des routes de navigation vitales restent libres. Il est, par ailleurs, largement admis que le changement climatique est susceptible d’avoir des conséquences qui pourraient également concerner l’OTAN, comme les catastrophes humanitaires.

Enfin, le nouveau débat sur les « terres rares », qui revêtent une importance critique pour les sociétés industrielles modernes, en particulier s’agissant des technologies vertes, vient rappeler avec force que la sécurité énergétique ne doit pas se limiter à assurer un approvisionnement sans entrave en pétrole et en gaz. Pour une Alliance qui se considère comme une institution de sécurité moderne, l’analyse de l’imbrication de ces différents éléments et l’examen de leurs implications sécuritaires ne doit plus être l’exception, mais la règle.

On ne pourra pas dégager un rôle plus important et plus cohérent de l’OTAN concernant la sécurité énergétique de manière isolée. La démarche doit faire partie d’un effort plus général pour renforcer le rôle de l’Alliance en tant que mécanisme consultatif dépassant les préoccupations militaro-opérationnelles immédiates

Aucune des démarches décrites ici ne fera de l’OTAN la première institution de sécurité énergétique. Compte tenu des différences de vues entre Alliés, le fait de reconnaître que ce sujet fait naturellement partie de leurs débats, de la même manière que la cyberdéfense et la prévention de la prolifération sont devenues des points habituels de l’ordre du jour politique de l’Alliance, constituerait une belle avancée. Un tel dialogue institutionnalisé entre Alliés est la condition sine qua non pour envisager d’autres étapes, comme, par exemple, des discussions entre le Conseil de l’Atlantique Nord et tel ou tel partenaire ou groupe de partenaires (la formule « 28 + ») sur la sécurité énergétique, ou la création d’équipes de formation et de réforme de la défense pour la protection des infrastructures essentielles.

On ne pourra pas dégager un rôle plus important et plus cohérent de l’OTAN concernant la sécurité énergétique de manière isolée. La démarche doit faire partie d’un effort plus général pour renforcer le rôle de l’Alliance en tant que mécanisme consultatif dépassant les strictes préoccupations militaro-opérationnelles traditionnelles. L’OTAN doit développer une culture du débat politique qui ne se limite pas aux sujets susceptibles de l’impliquer sur le plan militaire, mais qui inclue aussi des sujets présentant un intérêt politique plus large. Tant qu’on aura dans l’idée que toute discussion au sein de l’Alliance a pour but de préparer des opérations militaires, un débat éclairé, s’inscrivant dans une perspective d’avenir, sur les défis émergents du XXIe siècle restera problématique. Pour être à même de traiter la sécurité énergétique comme l’un des éléments légitimes d’une approche sécuritaire globale, il faut d’abord que les Alliés apprennent ou réapprennent à découvir l’OTAN comme une instance de consultation politique.

Partager ceci    DiggIt   MySpace   Facebook   Delicious   Permalink