Stocks dangereux : les coûts élevés des explosions accidentelles

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Depuis 2009, on a enregistré plus de 50 explosions accidentelles au sein de dépôts de munitions dans 34 pays. Cela ne peut pas être attribué à la malchance, font valoir Eric Berman, Pilar Reina et Pierre Gobinet

Depuis 2009, on a enregistré plus de 50 explosions accidentelles au sein de dépôts de munitions dans 34 pays.

Cela ne peut pas être attribué à la malchance.

C’est symptomatique du mauvais état et de la dangerosité des conditions de stockage des munitions (terme général utilisé ici pour les armes et les munitions militaires, et les matériels connexes) des forces nationales de sécurité de nombreux pays.

Les cas de stockage et de manutention inappropriés se produisent fréquemment lorsque les pratiques de comptabilisation et les contrôles sont insuffisants ou absents. Cela facilite la corruption et les détournements, qui sont des problèmes sérieux. Mais l'objet du présent article est de de décrire les conséquences directes et, dans une moindre mesure, indirectes de ces explosions.

En janvier 2002, une série d’explosions dans un dépôt militaire de la périphérie de Lagos, au Nigéria, a fait plus d’un millier de morts

Un seul de ces événements peut entraîner des dizaines de morts et des centaines de blessés, et le bilan est parfois beaucoup plus lourd.

En janvier 2002, par exemple, une série d’explosions dans un dépôt militaire de la périphérie de Lagos, au Nigéria, a fait plus d’un millier de morts, avec de nombreuses personnes qui se sont noyées dans les canaux voisins en tentant d’échapper aux incendies et aux explosions.

En février 2004, des munitions et des explosifs auraient explosé accidentellement à Seonggang, en Corée du Nord, faisant un nombre de victimes similaire.

D’après une liste établie par l’expert en munitions Adrian Wilkinson, au cours des 16 dernières années, les explosions accidentelles ont fait chacune, en moyenne, plus de 15 morts et 20 blessés. Les chiffres exacts sont difficiles à obtenir.

En outre, le chiffre des victimes risque d’être plus élevé encore par la suite, lorsque des civils sont en contact avec les munitions non explosées dispersées lors de l’incident.

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Ces incidents peuvent également entraîner le déplacement de milliers de personnes. En septembre 2005, une série d’explosions sur un chantier naval à Yuzhanaya Koriakaya, en Fédération de Russie, a entraîné l’évacuation de quelque 7000 habitants, selon un rapport.

Un nombre de personnes cinq fois plus élevé a été déplacé à Khandroo et aux alentours, en Inde, en août 2007, après la destruction d’un dépôt de munitions par un incendie de grande envergure.

Les dégâts occasionnés aux infrastructures peuvent être importants. Si certains dépôts sont situés loin des zones habitées avoisinantes, beaucoup d’entre eux se situent dans des zones fortement peuplées.

À Riobamba, en Équateur, en novembre 2002, l’explosion d’un dépôt, que certains témoins ont comparée à un tremblement de terre ou à une éruption volcanique, a touché une zone s’étendant sur un rayon de deux kilomètres à partir du lieu de l’explosion. Selon un rapport, plus de 15 000 habitations ont été endommagées.

Plus de 300 bâtiments auraient été détruits dans six villages lors d’une explosion survenue à Melitopol, en Ukraine, en mai 2004. En mars 2008, l’explosion du dépôt de munitions de Gërdec, en Albanie, a provoqué la destruction de centaines d’habitations, occasionnant de graves dégâts à des centaines d’autres. D’après certaines informations, des milliers d’habitations auraient été touchées.

À Riobamba, en Équateur, en novembre 2002, l’explosion d’un dépôt a touché une zone s’étendant sur un rayon de deux kilomètres à partir du lieu de l’explosion, endommageant jusqu’à 15 000 habitations

Les pertes d’activité économique peuvent alourdir ces bilans de dizaines de millions de dollars, et il peut y avoir des répercussions à long terme sur les moyens de subsistance et sur l’environnement.

Après une explosion à Paracin, en Serbie, en 2006, une grande route d’accès aurait été bloquée pendant plus de 24 heures, entraînant des pertes commerciales de plusieurs millions d’euros. (L’armée serbe a ensuite déblayé plus de 130 000 munitions non explosées sur un périmètre de huit kilomètres carrés autour de la zone contaminée).

Les explosions accidentelles sur des sites de munitions sont un problème mondial ; elles se sont produites de l’Afghanistan au Zaïre. Depuis 1998, près d’un tiers des États membres des Nations Unies ont connu ce type d’incidents, sur tous les continents, sauf en Australie et dans l’Antarctique.

Au cours de cette période, environ 250 incidents de cette nature ont été enregistrés dans 62 pays. Ils se sont surtout produits en Afghanistan, en Inde, en Iraq et dans la Fédération de Russie, chacun de ces pays en ayant connu entre 15 et 25. De telles explosions ont aussi eu lieu dans 11 des 28 pays membres de l’OTAN.

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Elles se sont produites régulièrement. Entre 1998 et 2007, il y en a eu un peu moins de trois tous les deux mois. D’après la base de données de « Small Arms Survey » sur les explosions accidentelles dans des sites de munitions qui sera bientôt disponible, ce chiffre est passé à plus d’un incident tous les quinze jours depuis 2008.

En 2011, le rythme des explosions accidentelles s’est encore accéléré, avec 16 incidents enregistrés jusqu’à la fin mai. On ne sait pas exactement si cette augmentation tient à l’aggravation du problème ou à l’amélioration des comptes rendus d’incident. Ce qui est évident, c’est que le nombre d’explosions ne diminue pas sensiblement malgré les efforts déployés pour s’attaquer à leurs causes.

Et les causes des explosions accidentelles sur des sites de munitions sont nombreuses. La plupart tiennent à un manque de connaissances techniques et à des défauts de vigilance par rapport aux normes de sûreté et de sécurité de base. Les agents propulsifs, les fusées, les amorces et les composants explosifs des munitions nécessitent une surveillance physique et des tests réguliers, effectués par des spécialistes exercés, sur toute la durée de vie des éléments.

S’ils sont laissés à l’air libre sans surveillance pendant des années, dans la chaleur et l’humidité, par exemple, les composants chimiques des munitions peuvent se dégrader et devenir hautement instables. La combinaison de mauvaises pratiques de stockage et d’infrastructures médiocres est à l’origine de plus de la moitié des explosions connues.

On peut citer parmi les autres causes fréquentes les négligences pendant la manutention et le transport des munitions. Cela étant, pour près d’un tiers des explosions enregistrées, aucune cause n’est mentionnée.

La communauté internationale s’attaque à ce défi. La mise en place de coalitions ad hoc de volontaires, comme les neuf pays d’Europe du Sud-Est qui participent à l’initiative régionale sur l’approche en matière de réduction des stocks, souligne l’importance que les États accordent à la sécurité physique et à la gestion des stocks (PSSM).

Plusieurs organisations régionales ont mis au point des directives concernant les « meilleures pratiques » en matière de PSSM. Le Manuel OTAN 2010 sur les principes de sécurité applicables au stockage des munitions et des explosifs militaires en est un exemple. Les normes internationales sur le contrôle des armes de petit calibre du Mécanisme des Nations Unies pour la coordination de l’action concernant les armes légères et les directives techniques internationales sur les munitions du Bureau des affaires de désarmement des Nations Unies qui seront bientôt publiées sont des initiatives en cours méritant d’être relevées.

Les États peuvent obtenir par eux-mêmes des résultats positifs en adoptant quelques premières mesures peu coûteuses et efficaces

Les États qui font preuve d’une forte volonté politique parviennent – souvent avec une assistance internationale – à prévenir les explosions accidentelles ou à en atténuer les effets. Les donateurs internationaux travaillant au niveau bilatéral et par le biais d’organisations régionales aident des dizaines de gouvernements à détruire en toute sécurité des stocks de munitions excédentaires et à maintenir le matériel restant dans de bonnes conditions de sûreté et de sécurité.

Depuis 2001, par exemple, l’Agence OTAN d’entretien et d’approvisionnement (NAMSA) coordonne des projets relevant de fonds d’affectation spéciale dans le cadre du Partenariat pour la paix (PPP) qui visent à détruire des quantités importantes de munitions excédentaires et à améliorer les pratiques PSSM en Europe orientale, en Europe du Sud-Est, et au Moyen-Orient. On peut citer parmi les bénéficiaires l’Afghanistan, l’Albanie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Jordanie, la Moldova, l’Ukraine et l’Ouzbékistan.

Certaines solutions sont coûteuses et peuvent nécessiter une aide extérieure, mais nombre d’entre elles peuvent être mises en application unilatéralement, avec un investissement modeste. Il se peut, par ailleurs, que certains sites doivent être fermés et que les munitions doivent être transférées vers un autre emplacement, à grands frais.

Dans certains cas, il faut construire des sites complètement nouveaux, en tenant compte du principe quantité-distance et des critères de sécurité. Néanmoins, sans nécessairement s’efforcer de respecter les normes de stockage les plus pointues, un certain nombre de mesures pratiques permettent de faire face au risque immédiat d’explosions accidentelles.

Les États peuvent obtenir par eux-mêmes des résultats positifs en adoptant quelques premières mesures peu coûteuses et efficaces. On peut citer à cet égard l’installation de portes et de serrures appropriées, l’utilisation de clôtures et de barrières adéquates, le recours à des panneaux d’avertissement et d’information, et l’organisation des stocks en piles et en couloirs dont l’accès n’est pas obstrué. Compte tenu des coûts élevés que peuvent engendrer les explosions accidentelles en termes humains et économiques, les décideurs devraient trouver ces investissements modestes très intéressants.

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