La tribune des experts

Quid de l'Afghanistan maintenant? Entretien avec Ahmed Rashid

Le journaliste et auteur à succès pakistanais Ahmed Rashid fait part de ses vues sur l'économie afghane, la corruption, la manière dont les Afghans perçoivent l’échéance de 2014, et la voie à suivre.

Qui de l'Afghanistan maintenant?

Entretien avec Ahmed Rashid

Ahmed Rashid, à propos des objectifs en Afghanistan,

le général Petraeus a prononcé ces mots bien connus:

nous ne sommes pas en train d'essayer de créer la Suisse.

Mais à l'approche de 2014,

quel est le degré de réussite en Afghanistan?

Le général Petraeus a effectivement dit cela, mais le fait est qu'en 2001,

tous les dirigeants occidentaux parlaient

de reconstruire l'Afghanistan pratiquement comme une sorte de Suisse.

Et ils ont promis beaucoup de choses aux Afghans.

Je pense que l'une des très grandes erreurs a été...

que toute la question de l'édification du pays,

de la reconstruction des infrastructures afghanes, a été très lente

et n'a décollé vraiment qu'en 2004, 2005,

alors que l'insurrection avait déjà commencé.

Il a été difficile de faire les choses rapidement,

et en conséquence, nous n'avons pas pu assurer

le développement économique que nous aurions dû avoir en dix ans,

compte tenu des moyens financiers que

l'Ouest a investis en Afghanistan.

Le gouvernement afghan ne génère toujours

qu'un milliard de dollars de revenu annuel,

ce qui est lamentable après dix ans d'investissements.

Par ailleurs, le secteur social a enregistré des améliorations considérables.

Toute une nouvelle génération d'Afghans,

citadins, instruits, ou partiellement éduqués,

ont grandi avec cette présence occidentale

et en ont énormément bénéficié.

Ils vont à l'école; certains d'entre eux ont un emploi.

Les femmes ne sont plus confinées à la maison etc.

C'est donc un bilan mitigé.

Pensez-vous que le conflit en Afghanistan a atteint un stade où,

que votre point de vue soit positif ou négatif,

vous pouvez trouver des arguments qui le justifient?

Oui, certainement, parce que cela n'a pas été une réussite éclatante.

L'insurrection n'a pas été vaincue ou assimilée au sein du gouvernement.

Le développement économique est inégal.

Les relations avec les voisins sont difficiles.

Donc effectivement, on peut trouver tout ce que l'on veut dans ce conflit.

Mais je pense que maintenant que 2014 approche, certaines réalités s'imposent;

avec le retrait prochain, les États-Unis, l'OTAN, le gouvernement afghan

doivent procéder, dans les 18 mois qui viennent, à des évaluations très sérieuses

de ce qu'ils tiennent à faire et de là où ils veulent aller pour cette échéance.

Et pas seulement en matière de sécurité, mais sur toute une série d'autres questions,

dont, peut-être, les questions économiques.

Dans quelle mesure pensez-vous que l'économie afghane est un élément essentiel

pour la sécurité du pays? Je pense qu'elle est absolument déterminante.

Et je trouve très préoccupant que des milliers d'Afghans

qui travaillent pour les forces de sécurité occidentales comme personnel de cuisine,

de nettoyage, comme traducteurs, agents administratif, dactylos, etc.

et qui sont habitués à un certain mode de vie, à un certain emploi,

à un certain revenu, à qui la situation a énormément bénéficié,

et dont le niveau d'éducation s'est amélioré,

vont tous se retrouver à la rue, sans travail.

Et l'économie n'est pas en mesure de les absorber.

Ma question à l'OTAN est donc: que va-t-elle faire pour faciliter cette transition,

pour créer un espace d'emploi pour ces gens,

afin qu'il ne viennent pas gonfler les rangs des talibans

par dépit, colère ou frustration,

ou qu'ils ne quittent pas simplement le pays pour rejoindre la masse

des réfugiés illégaux, en Europe ou ailleurs.

Il y a donc une situation économique très critique

à laquelle tout le monde devrait s'intéresser de près dès maintenant -

les puissances occidentales comme le gouvernement afghan.

Après 2014, le soutien que l'Ouest pourra apporter à l'Afghanistan

passera essentiellement par les contributions sous forme d'aide.

L'Afghanistan a-t-il suffisamment réglé le problème de la corruption

pour garantir que cette aide parviendra aux bonnes personnes?

Probablement pas.

Il est difficile de penser que ce sera le cas, même dans 18 mois.

Et il est plus difficile encore de savoir si les différents

ministères auront la capacité

d'assurer le fonctionnement de leurs propres services, de leurs propres budgets,

honnêtement, sans corruption,

et sans être guidés par les Occidentaux.

2014 sera à l'évidence un tournant pour l'Afghanistan.

Comment les citoyens afghans ordinaires perçoivent-ils à votre avis cette échéance?

Personne ne s'attend à ce que l'Afghanistan soit parfait en 2014,

mais je pense qu'il faut que l'OTAN et les États-Unis, comme

ils l'ont fait pour la création de l'ANA, des forces de sécurité afghanes,

mettent maintenant l'accent et l'attention sur la planification et

les investissements dans des dossiers comme l'économie, la lutte contre la corruption,

le règlement des divisions ethniques,

qui empirent en fait dans le pays,

entre Pachtouns et non Pachtouns,

et sur la manière de régler la question de la gouvernance et de la décentralisation,

parce que de nombreuses personnes veulent des changements à la constitution;

et cela pourrait bien éclater en 2014,

qui est aussi l'année des élections.

À propos du des talibans - vous avez écrit un best-seller à leur sujet -

vers quoi s'oriente-t-on à votre avis?

Je pense qu'il y a une tentative très sérieuse

de la part de certains anciens dirigeants des années 1990,

dont des proches du mollah Omar,

pour qu'un règlement intervienne.

Je peux vous donner de nombreuses raisons à cela,

mais celle qui me paraît la plus évidente est le fait qu'ils comprennent

qu'ils ont échoué en matière de gouvernance dans les années 1990,

lorsqu'ils étaient au pouvoir,

et que s'ils devaient à nouveau y être, ils échoueraient probablement à nouveau

parce que la communauté internationale les abandonnerait.

Il n'y aurait pas d'argent, pas d'aide. Donc dans leur optique, il

serait beaucoup plus indiqué, pour leur propre survie,

de participer à un accord de partage du pouvoir

avec quelqu'un comme Karzaï, ou quiconque au gouvernement à Kaboul,

participer à un accord de partage du pouvoir, parvenir à un accord,

qui leur donnerait une part du pouvoir; ils pourraient

peut-être gouverner dans certaines des provinces dont ils sont traditionnellement issus.

Mais ils ne s'aliéneraient pas les voisins, l'Ouest,

et l'aide continuerait d'arriver.

Si l'on imagine que ce type de gouvernement, ce type de coalition

se réalise, à quoi ressemblerait un Afghanistan gouverné de cette manière?

Ferait-il marche arrière sur les acquis des dix dernières années?

Ce serait une exigence primordiale des Afghans

et de l'Ouest que, dans le cadre des concessions faites aux talibans,

des questions telles que l'éducation, les femmes, tous les progrès sociaux,

et même l'esprit d'entreprise, les affaires, etc.

ne soient remises en cause en aucune manière.

Il y a un élément que les talibans voudront probablement voir se réaliser,

et que de nombreux afghans souhaitent: la décentralisation du gouvernement.

L'Afghanistan est trop centralisé. Le président a trop de pouvoir.

C'était peut-être une nécessité en 2004, lorsque la constitution a été élaborée,

mais l'Afghanistan a évolué

et les gens veulent que les provinces, les régions, exercent un pouvoir.

Et vous imaginez donc des talibans suffisamment modérés

pour accepter effectivement que certaines des restrictions des années 1990

ne soient pas réintroduites?

Ils l'ont déjà fait sur certains points.

Ils ont déjà publié un édit officiel autorisant l'éducation des filles.

Il est appliqué depuis environ deux ans.

Le mollah Omar a fermement recommandé

de ne pas brûler les écoles,

de ne pas attaquer les écoles et les enseignants.

Il n'a pas été totalement suivi car il y a des commandants francs-tireurs

qui font encore ce genre de choses. Le rapprochement le plus important que nous ayons constaté récemment

est un engagement de ne pas permettre le terrorisme dans un Afghanistan futur,

ce qui signifie aller dans le sens de l'exigence américaine

d'une prise de distance par rapport à Al-Qaida.

Étant donné qu'il n'y a pas de processus de paix pour le moment,

et qu'il n'y a pas vraiment de négociations,

les talibans ont déjà fait certaines concessions.

Merci beaucoup Ahmed Rashid.

Qui de l'Afghanistan maintenant?

Entretien avec Ahmed Rashid

Ahmed Rashid, à propos des objectifs en Afghanistan,

le général Petraeus a prononcé ces mots bien connus:

nous ne sommes pas en train d'essayer de créer la Suisse.

Mais à l'approche de 2014,

quel est le degré de réussite en Afghanistan?

Le général Petraeus a effectivement dit cela, mais le fait est qu'en 2001,

tous les dirigeants occidentaux parlaient

de reconstruire l'Afghanistan pratiquement comme une sorte de Suisse.

Et ils ont promis beaucoup de choses aux Afghans.

Je pense que l'une des très grandes erreurs a été...

que toute la question de l'édification du pays,

de la reconstruction des infrastructures afghanes, a été très lente

et n'a décollé vraiment qu'en 2004, 2005,

alors que l'insurrection avait déjà commencé.

Il a été difficile de faire les choses rapidement,

et en conséquence, nous n'avons pas pu assurer

le développement économique que nous aurions dû avoir en dix ans,

compte tenu des moyens financiers que

l'Ouest a investis en Afghanistan.

Le gouvernement afghan ne génère toujours

qu'un milliard de dollars de revenu annuel,

ce qui est lamentable après dix ans d'investissements.

Par ailleurs, le secteur social a enregistré des améliorations considérables.

Toute une nouvelle génération d'Afghans,

citadins, instruits, ou partiellement éduqués,

ont grandi avec cette présence occidentale

et en ont énormément bénéficié.

Ils vont à l'école; certains d'entre eux ont un emploi.

Les femmes ne sont plus confinées à la maison etc.

C'est donc un bilan mitigé.

Pensez-vous que le conflit en Afghanistan a atteint un stade où,

que votre point de vue soit positif ou négatif,

vous pouvez trouver des arguments qui le justifient?

Oui, certainement, parce que cela n'a pas été une réussite éclatante.

L'insurrection n'a pas été vaincue ou assimilée au sein du gouvernement.

Le développement économique est inégal.

Les relations avec les voisins sont difficiles.

Donc effectivement, on peut trouver tout ce que l'on veut dans ce conflit.

Mais je pense que maintenant que 2014 approche, certaines réalités s'imposent;

avec le retrait prochain, les États-Unis, l'OTAN, le gouvernement afghan

doivent procéder, dans les 18 mois qui viennent, à des évaluations très sérieuses

de ce qu'ils tiennent à faire et de là où ils veulent aller pour cette échéance.

Et pas seulement en matière de sécurité, mais sur toute une série d'autres questions,

dont, peut-être, les questions économiques.

Dans quelle mesure pensez-vous que l'économie afghane est un élément essentiel

pour la sécurité du pays? Je pense qu'elle est absolument déterminante.

Et je trouve très préoccupant que des milliers d'Afghans

qui travaillent pour les forces de sécurité occidentales comme personnel de cuisine,

de nettoyage, comme traducteurs, agents administratif, dactylos, etc.

et qui sont habitués à un certain mode de vie, à un certain emploi,

à un certain revenu, à qui la situation a énormément bénéficié,

et dont le niveau d'éducation s'est amélioré,

vont tous se retrouver à la rue, sans travail.

Et l'économie n'est pas en mesure de les absorber.

Ma question à l'OTAN est donc: que va-t-elle faire pour faciliter cette transition,

pour créer un espace d'emploi pour ces gens,

afin qu'il ne viennent pas gonfler les rangs des talibans

par dépit, colère ou frustration,

ou qu'ils ne quittent pas simplement le pays pour rejoindre la masse

des réfugiés illégaux, en Europe ou ailleurs.

Il y a donc une situation économique très critique

à laquelle tout le monde devrait s'intéresser de près dès maintenant -

les puissances occidentales comme le gouvernement afghan.

Après 2014, le soutien que l'Ouest pourra apporter à l'Afghanistan

passera essentiellement par les contributions sous forme d'aide.

L'Afghanistan a-t-il suffisamment réglé le problème de la corruption

pour garantir que cette aide parviendra aux bonnes personnes?

Probablement pas.

Il est difficile de penser que ce sera le cas, même dans 18 mois.

Et il est plus difficile encore de savoir si les différents

ministères auront la capacité

d'assurer le fonctionnement de leurs propres services, de leurs propres budgets,

honnêtement, sans corruption,

et sans être guidés par les Occidentaux.

2014 sera à l'évidence un tournant pour l'Afghanistan.

Comment les citoyens afghans ordinaires perçoivent-ils à votre avis cette échéance?

Personne ne s'attend à ce que l'Afghanistan soit parfait en 2014,

mais je pense qu'il faut que l'OTAN et les États-Unis, comme

ils l'ont fait pour la création de l'ANA, des forces de sécurité afghanes,

mettent maintenant l'accent et l'attention sur la planification et

les investissements dans des dossiers comme l'économie, la lutte contre la corruption,

le règlement des divisions ethniques,

qui empirent en fait dans le pays,

entre Pachtouns et non Pachtouns,

et sur la manière de régler la question de la gouvernance et de la décentralisation,

parce que de nombreuses personnes veulent des changements à la constitution;

et cela pourrait bien éclater en 2014,

qui est aussi l'année des élections.

À propos du des talibans - vous avez écrit un best-seller à leur sujet -

vers quoi s'oriente-t-on à votre avis?

Je pense qu'il y a une tentative très sérieuse

de la part de certains anciens dirigeants des années 1990,

dont des proches du mollah Omar,

pour qu'un règlement intervienne.

Je peux vous donner de nombreuses raisons à cela,

mais celle qui me paraît la plus évidente est le fait qu'ils comprennent

qu'ils ont échoué en matière de gouvernance dans les années 1990,

lorsqu'ils étaient au pouvoir,

et que s'ils devaient à nouveau y être, ils échoueraient probablement à nouveau

parce que la communauté internationale les abandonnerait.

Il n'y aurait pas d'argent, pas d'aide. Donc dans leur optique, il

serait beaucoup plus indiqué, pour leur propre survie,

de participer à un accord de partage du pouvoir

avec quelqu'un comme Karzaï, ou quiconque au gouvernement à Kaboul,

participer à un accord de partage du pouvoir, parvenir à un accord,

qui leur donnerait une part du pouvoir; ils pourraient

peut-être gouverner dans certaines des provinces dont ils sont traditionnellement issus.

Mais ils ne s'aliéneraient pas les voisins, l'Ouest,

et l'aide continuerait d'arriver.

Si l'on imagine que ce type de gouvernement, ce type de coalition

se réalise, à quoi ressemblerait un Afghanistan gouverné de cette manière?

Ferait-il marche arrière sur les acquis des dix dernières années?

Ce serait une exigence primordiale des Afghans

et de l'Ouest que, dans le cadre des concessions faites aux talibans,

des questions telles que l'éducation, les femmes, tous les progrès sociaux,

et même l'esprit d'entreprise, les affaires, etc.

ne soient remises en cause en aucune manière.

Il y a un élément que les talibans voudront probablement voir se réaliser,

et que de nombreux afghans souhaitent: la décentralisation du gouvernement.

L'Afghanistan est trop centralisé. Le président a trop de pouvoir.

C'était peut-être une nécessité en 2004, lorsque la constitution a été élaborée,

mais l'Afghanistan a évolué

et les gens veulent que les provinces, les régions, exercent un pouvoir.

Et vous imaginez donc des talibans suffisamment modérés

pour accepter effectivement que certaines des restrictions des années 1990

ne soient pas réintroduites?

Ils l'ont déjà fait sur certains points.

Ils ont déjà publié un édit officiel autorisant l'éducation des filles.

Il est appliqué depuis environ deux ans.

Le mollah Omar a fermement recommandé

de ne pas brûler les écoles,

de ne pas attaquer les écoles et les enseignants.

Il n'a pas été totalement suivi car il y a des commandants francs-tireurs

qui font encore ce genre de choses. Le rapprochement le plus important que nous ayons constaté récemment

est un engagement de ne pas permettre le terrorisme dans un Afghanistan futur,

ce qui signifie aller dans le sens de l'exigence américaine

d'une prise de distance par rapport à Al-Qaida.

Étant donné qu'il n'y a pas de processus de paix pour le moment,

et qu'il n'y a pas vraiment de négociations,

les talibans ont déjà fait certaines concessions.

Merci beaucoup Ahmed Rashid.

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Ahmad Shah Massoud
Chef de file de la résistance et héro national afghan
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