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Les problèmes du Yémen sont ceux de la région

Les défis multiples qui se posent au Yémen pourraient-ils se propager aux pays voisins ? Ceux-ci sont-ils préparés à une telle situation ? David Hughes se penche sur la menace d’un effet domino dans la région.

© REUTERS/K. Abdullah Ali Al Mahdi

Contrairement aux problèmes qui se posaient dans le passé, les défis auxquels le Yémen est confronté actuellement sont nombreux et étroitement liés les uns aux autres, et les moyens limités dont l’État dispose risquent bien d’être dépassés.

Le pays est en proie à une convergence de quasi-crises : en période de transition à la tête de l’État, il est en pleine tourmente sur le plan économique et démographique et sur celui de la sécurité intérieure. Ses réserves pétrolières seront épuisées dans cinq à dix ans, et les ressources publiques qui en découlent auront ainsi disparu. Sans projets post-pétroliers, le gouvernement se trouvera confronté à des difficultés plus grandes encore pour gérer un État dont les perspectives démographiques sont extrêmement préoccupantes.

La portée de l’action du gouvernement est considérablement obérée par la dispersion géographique du pays et la difficulté du terrain – avec une population pauvre en augmentation rapide, la pression qui s’exerce sur des ressources déjà bien maigres et sur la fourniture de biens et de services deviendra fatalement intenable.

Il en va de même pour l’eau : avec les extractions incontrôlées, les régimes juridiques inadaptés et les plans de décentralisation inégaux, Sanaa pourrait devenir la première capitale à être privée d’eau.

S’agissant de la sécurité intérieure, les multiples tensions régionales que connaît le pays ont conduit à une guerre civile qui fait rage dans le Nord, et à des mouvements sécessionnistes dans le Sud. Par ailleurs, des militants d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQAP) ont établi leur base au Yémen et sont en train de se créer un refuge confortable dans les zones où règne la mal gouvernance. Un jour ou l’autre, l’un de ces défis pourrait se muer en crise véritable, ce qui pourrait déclencher un effet domino.

La difficulté du dossier yéménite tient principalement au fait que la plupart des problèmes du pays ont des répercussions considérables au niveau de l’ensemble de la région. Les acteurs régionaux devraient s’investir davantage et aider le Yémen à relever tous ces défis et à apaiser les tensions régionales.

© REUTERS/Reuters TV

Capture d'image vidéo de véhicules de l’armée saoudienne en feu lors d’affrontements avec des rebelles houthis dans la région frontalière entre l’Arabie saoudite et le Yémen

Questions de « sécurité douce » :

En termes de ressources, le Yémen pourrait devenir un fardeau pour les pays voisins. Les réserves d’eau et de pétrole s’épuisent déjà très rapidement, mais si le pays devait être mis sous perfusion, la pression exercée sur le Conseil de coopération du Golfe (CCG) pourrait devenir trop lourde compte tenu de l’augmentation de la demande énergétique des puissances émergentes.

Le pétrole représentant 75% des revenus du gouvernement, cela signifie que l’Arabie saoudite pourrait ne plus devoir simplement renflouer les caisses de l’État année après année - ce qu’elle fait actuellement - mais qu’elle pourrait avoir à financer des parties de plus en plus importantes du budget yéménite. Étant donné que peu d’autres solutions crédibles sont explorées, les pays du CCG devront certainement aussi mettre la main à la poche pour maintenir le Yémen à flot, sous peine de voir les problèmes du pays devenir ceux de l’ensemble de la région. Les pays voisins ne voudront pas avoir à leurs frontières un État en déroute où les groupes terroristes pourraient prospérer, car cela intensifierait l’insécurité et l’instabilité de toute la région.

La pénurie d’eau pourrait également être à l’origine de tensions et de guerres de ressources dans une région déjà instable. Le fait que 80% des conflits au Yémen sont liés à la question de l’eau est inquiétant. Si l’on se reporte au continent africain, les guerres de l’eau entre l’Éthiopie et l’Érythrée ou les fortes tensions entre l’Égypte et le Soudan pourraient se reproduire de l’autre côté de la mer Rouge, dans la péninsule Arabique.

Sur le plan démographique, le taux d’accroissement avoisine les 3,4% et les deux tiers de la population ont moins de 24 ans. Au cours des 20 prochaines années, le nombre d’habitants doublera, pour atteindre plus de 40 millions. Dans 30 ans, il atteindra les 60 millions.

Les conséquences d’un effondrement du pays seraient désastreuses : un Yémen en déroute signifierait que la moitié de ses 23 millions d’habitants chercherait asile en Arabie saoudite. Le problème devient donc important pour les pays voisins, qui voient affluer les chômeurs yéménites, dont le nombre ne peut être absorbé par le marché de l’emploi national.

Le conflit avec les Houthis fait rage dans la province du Nord depuis six ans environ

En outre, le pays tire profit de l’exportation de ses travailleurs, qui allège les charges économiques et sociales intérieures : un travailleur migrant peut soutenir six ou sept Yéménites au pays. Après le pétrole, les envois de fonds des expatriés sont la première source de devises pour le Yémen. Le problème est toutefois que dans les six pays qui composent le CCG, les travailleurs étrangers représentent 51% de l’ensemble de la population.

Malgré les avantages apportés, de nouveaux afflux de travailleurs provenant d’une population active yéménite en expansion rapide, pauvre et non qualifiée ne seraient pas extrêmement bienvenus. Perçus comme une menace sécuritaire et comme un obstacle aux efforts menés par les pays du CCG pour favoriser un développement accessible à tous et harmonieux, ils suscitent des craintes.

© REUTERS/Reuters TV

Capture d'image vidéo de rebelles houthis au volant d’un pick-up pris à une patrouille saoudienne dans la région frontalière entre l’Arabie saoudite et le Yémen

Dilemmes en matière de « sécurité dure » :

Au Yémen, le nombre de musulmans sunnites et chiites est sensiblement le même. D’un point de vue religieux, le risque grandissant d’une escalade au niveau régional avec l’implication de l’Iran et de l’Arabie saoudite dans la guerre civile de la région de Saada est un élément clé. Le conflit avec les Houthis fait rage dans la province du Nord depuis six ans environ. Une trêve est intervenue en février 2010. Elle demeure néanmoins fragile, notamment parce que les affrontements entre rebelles chiites et religieux rivaux locaux rendent le cessez-le-feu précaire.

Depuis le début du conflit, le président Saleh a accusé le gouvernement iranien de soutenir militairement, financièrement et politiquement le soulèvement chiite dans la province de Saada. Si la possibilité existe s’agissant du dernier point, aucune preuve concrète et vérifiable ne vient étayer les deux premières allégations. À des fins politiques propres, l’Iran a joué un jeu dans lequel il permettait que sa puissance et sa portée militaire dans la région soient exagérées. Lorsque Riyad a commencé à se faire l’écho des doléances de Sanaa concernant l’intervention des Iraniens, ces derniers ont condamné l’action conjointe du Yémen et de l’Arabie saoudite.

S’il est vrai que le mouvement houthi ne peut pas financer l’insurrection avec les récoltes de grenades ou de raisins, nombreux sont ceux qui font valoir que le gouvernement yéménite accuse l’Iran dans le but d’obtenir des États-Unis et de l’Arabie saoudite des ressources précieuses pour financer sa répression militaire dans la province de Saada. Le président Saleh sait à quel point ces deux pays sont sensibles au renforcement de la puissance iranienne dans la région, et il est possible qu’il joue sur ces peurs pour contribuer à sécuriser son régime.

Si l’implication de l’Iran relève toujours de la spéculation, celle de l’Arabie saoudite a un caractère beaucoup plus réel. Les motifs de préoccupation de Riyad sont, en effet, nombreux : le poids grandissant de l’Iran dans la région, le développement d’un mouvement chiite au Yémen, l’importation d’une guerre civile entre chiites et sunnites en Arabie saoudite, et une instabilité générale des frontières.

Pendant la guerre, en 2007, le Yémen aurait reçu 10 millions de dollars par mois des Saoudiens, qui sont également intervenus physiquement, avec de vastes moyens aériens et navals, en novembre 2009. L’Arabie saoudite a même perdu plus d’une centaine de soldats et de membres de ses forces frontalières, dont cinq sont aux mains des rebelles. Les opérations militaires saoudiennes n’ayant pas permis de vaincre les insurgés à la frontière yéménite, l’Iran pourrait être tenté de se montrer plus proactif à Saada afin de mettre la pression sur Riyad. En conséquence, s’il s’agit, au départ, d’un dossier local, de nombreux experts admettent qu’il a une dimension régionale.

Par ailleurs, Al-Qaida a trouvé un ancrage dans la région : AQAP est doté d’une infrastructure organisationnelle durable, capable de survivre à la perte de commandants principaux. Cela reflète les ambitions croissantes du groupe concernant la portée de ses activités. Les zones du Yémen en proie à la mal gouvernance deviennent un tremplin pour des attaques dans le pays, dans la péninsule Arabique, dans la Corne de l’Afrique, et même aux États-Unis.

En avril 2008, par exemple, l’Arabie saoudite a intercepté 35 ceintures explosives introduites dans le pays et des caches ont été découvertes le long de la frontière. En août 2009, le vice-ministre saoudien de l’Intérieur, le prince Mohammed, a failli être assassiné. En octobre de la même année, deux ressortissants saoudiens qui quittaient le Yémen pour se rendre en Arabie saoudite ont été tués à l’issue d’une fusillade aux abords du poste frontière (l’un d’eux était un ancien détenu de Guantanamo), et le jour de Noël 2009 a eu lieu l’attentat manqué contre le vol 253 de la compagnie Northwest Airlines à destination de Détroit.

En 2010, les activités terroristes ont connu des niveaux semblables à ceux de 2009. Dans ce contexte, la réinsertion des anciens détenus de Guantanamo soulève des questions importantes. Comment évaluons-nous ce risque ? Les anciens détenus ne représentent pas tous la même menace, et il est impossible de dire quels sont ceux qui prendront les armes après leur retour. Pouvons-nous les réintégrer dans la société ? Les États-Unis ont critiqué la commission pour le dialogue interreligieux créée en 2002 pour le manque de suivi, de soutien social extérieur et d’aide à la réinsertion. Le modèle saoudien peut-il être importé avec succès ? Peut-on faire suivre le programme saoudien à ces détenus pour garantir qu’ils ne reprendront pas d’activités qui menaceront le pays, la région et d’autres continents ? C’est une grande question étant donné qu’en 2009 un tiers des 255 prisonniers toujours détenus à Guantanamo étaient originaires du Yémen.

Le retour des combattants d’Irak pourrait avoir le même effet que le transfert des détenus de Guantanamo : il pourrait procurer à AQAP un afflux de nouveaux membres, expérimentés et spécialisés, éprouvant une antipathie profonde pour les chiites et les gouvernements musulmans qui coopèrent avec les États-Unis. En dehors du Yémen, le retour des combattants pourrait aussi être à l’origine de tensions sectaires avec l’Iran dans la région.

La violence contre les chiites et les forces de sécurité irakiennes pourraient pousser les Iraniens à renforcer la protection de leurs coreligionnaires dans la région. Ils soutiennent déjà le Hezbollah au Liban et ont étendu leur influence à l’Irak par le biais de leur appui militaire aux milices locales. Cette implication pourrait inciter des pays du CCG comme l’Arabie saoudite à soutenir, en réaction, les insurgés sunnites dans leur guerre par procuration avec l’Iran. Les Saoudiens craignent que Téhéran n’apporte un soutien aux chiites mécontents de la province de l’Est de l’Arabie saoudite. Les combattants revenant d’Irak vont donc très probablement déclencher une rhétorique hostile aux chiites.

La zone est également devenue un point de transit pour les armes à feu, la drogue et d’autres produits illégaux provenant d’Afrique de l’Est et destinés à la région du Golfe

En ce qui concerne la sécurité maritime, la porosité des frontières et le manque de moyens du gouvernement ont rendu les côtes du Yémen vulnérables à la piraterie et aux trafics. Les eaux proches du Yémen sont maintenant infestées de pirates qui menacent les voies de navigation internationales vitales du détroit de Bab El-Mandab.

Malgré l’aide internationale accordée pour renforcer les garde-côtes yéménites après l’attentat de 2000 contre l’USS Cole, les grands pétroliers et les autres navires marchands restent vulnérables. Compte tenu de l’immensité du littoral et du nombre limité d’officiers et de bâtiments de patrouille, beaucoup d’attaques ne peuvent pas être évitées. Même si le nombre d’attaques recensé a diminué récemment, leur coût reste élevé.

Les mesures énergiques adoptées pour lutter contre la piraterie par les flottes marchandes et les 1600 militaires spécialement entraînés promis par le président Saleh restent insuffisants. Le gouvernement yéménite a, pour sa part, englouti 150 millions de dollars dans la sécurité ; il a dû faire face aux conséquences de la hausse des primes d’assurance et a subi environ 200 millions de dollars de pertes de recettes de la pêche et d’autres revenus. D’autres acteurs régionaux et internationaux ont également enregistré des pertes considérables.

La zone est également devenue un point de transit pour les armes à feu, la drogue et d’autres produits illégaux provenant d’Afrique de l’Est et destinés à la région du Golfe. Les autorités saoudiennes font état d’un afflux permanent de drogue et de travailleurs illégaux. Les armes sont plus problématiques encore car elles servent à perpétrer des attaques dans ces pays voisins : des engins explosifs ont été utilisés dans les attentats de Riyad de 2003 et des fusils d’assaut ont été importés pour l’attaque de 2004 contre le consulat américain à Djeddah.

Une approche régionale pour régler les problèmes régionaux

Puisque l’on sait que les problèmes du Yémen ne sont pas confinés à l’intérieur de ses frontières, il conviendrait de recourir à une approche régionale.

L’OTAN devrait se contenter de suivre la situation à distance, mais encourager, par le biais de divers mécanismes de consultation, ses partenaires du Moyen-Orient à adopter une approche proactive.

Il serait naturel que le CCG, et l’Arabie saoudite en particulier, prenne la tête des efforts déployés au Yémen en raison de sa proximité géographique, de la solidité de sa situation financière et des liens culturels et historiques qui existent avec ce pays. Étant donné que les tentatives ont été décevantes jusqu’ici, les membres de l’OTAN pourraient utiliser leurs liens avec ces pays pour les inciter à agir au Yémen et à « agiter la carotte » de l’intégration ou d’une association plus étroite.

Les membres du CCG se sont toujours opposés à l’intégration de nouveaux États. Le Koweït, en particulier, en veut toujours au président Saleh d’avoir soutenu Saddam Hussein pendant la première Guerre du Golfe. Actuellement, le Yémen a un statut d’observateur dans plusieurs commissions, mais nombreux sont ceux qui doutent qu’il obtienne jamais le statut de membre à part entière. Il reste que le CCG doit accorder une assistance au Yémen et l’aider à ne pas tomber insensiblement dans la catégorie des États en déroute, sous peine de voir ses propres membres contaminés par l’instabilité du pays.

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