LANGUE
En raison de la traduction la version française de la Revue de l'OTAN paraît en ligne une quinzaine de jours après la version anglaise
À PROPOS DE LA REVUE DE L'OTAN
PROCÉDURE DE SOUMISSION
DROITS D'AUTEUR
ÉQUIPE DE RÉDACTION
 RSS
ENVOYER CET ARTICLE À UN AMI
ABONNEZ-VOUS À LA REVUE DE L'OTAN
  

Yémen : le terrorisme n’est pas l’unique problème

© REUTERS/STR New

Depuis son apparition en janvier 2009, Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQAP) est devenue une organisation aux rouages souples qui sème la mort au niveau international. Mais si elle prospère au Yémen, c’est parce que ce pays est en proie à bien d’autres problèmes, dit Chris Boucek.

Al-Qaida et les organisations de sa mouvance trouvent refuge dans les zones du Yémen où sévit la mal gouvernance. La dégradation de la situation sécuritaire offre aux organisations terroristes un environnement idéal pour fonctionner et monter des opérations à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Le Yémen constitue une préoccupation majeure pour les États-Unis, les membres de l’Alliance atlantique et la communauté internationale dans son ensemble. Voici pourquoi :

  • le pays est confronté à une liste impressionnante de crises convergentes, dont la menace d’un effondrement économique, une mauvaise gouvernance et une instabilité interne
  • le gouvernement de Sanaa ne contrôle pas pleinement le territoire national
  • la légitimité et la stabilité du pays sont mises en péril par une guerre civile dans le Nord, par le renforcement du mouvement sécessionniste dans le Sud, et par le regain d’activité d’Al-Qaida.

C’est ce dernier défi - la présence d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQAP) - qui a recentré l’attention du monde sur le Yémen.

Le Yémen a fait la une de la presse internationale après la tentative d’attentat terroriste contre le vol 253 de la compagnie Northwest Airlines à destination de Détroit intervenue le 25 décembre dernier. Cette tentative ayant été revendiquée par AQAP, la dégradation de la situation du pays inquiète beaucoup les responsables de la sécurité américains. Au cours des douze derniers mois, le Yémen a occupé le deuxième rang des préoccupations sécuritaires de l’Administration américaine, immédiatement après l’Afghanistan et le Pakistan (« la région Af/Pak »).

AQAP, basée au Yémen, pourrait s’avérer être une menace plus importante pour la sécurité internationale que l’organisation Al-Qaida « centrale » qui est censée se cacher au Pakistan

Des responsables américains ont indiqué, dans des déclarations distinctes faites récemment au New York Times et au Washington Post, qu’AQAP, basée au Yémen, pourrait s’avérer être une menace plus importante pour la sécurité internationale que l’organisation Al-Qaida « centrale » qui est censée se cacher au Pakistan.

Le Yémen a une longue histoire de terrorisme et d’extrémisme. Très conservateurs sur le plan religieux et social, un grand nombre de Yéménites ont combattu l’occupation soviétique de l’Afghanistan dans les années 1980. Après le conflit, beaucoup « d’Arabes afghans », comme on les a appelés, se sont établis au Yémen, y compris des non Yéménites qui ne pouvaient pas rentrer dans leur propre pays.

C’est au Yémen qu’a eu lieu, il y a près de vingt ans, la première opération menée par Al-Qaida contre des cibles américaines: en décembre 1992, un attentat perpétré contre deux hôtels d’Aden où séjournaient des militaires américains en route vers la Somalie avait fait deux morts. Huit ans plus tard, l’attentat d’octobre 2000 contre l’USS Cole dans le port d’Aden avait tué 17 marins. Un peu moins de deux ans plus tard, un attentat similaire contre le transporteur de brut MV Limburg battant pavillon français avait fait un autre mort et provoqué la perte de 90 000 tonnes de pétrole brut.

Malgré les succès initiaux enregistrés par le contre-terrorisme dans la lutte contre Al-Qaida au Yémen après les attentats du 11 septembre, l’organisation a resurgi. Les analystes attribuent cette réapparition à un certain nombre de facteurs, notamment :

  • les difficultés et la méfiance qui marquent les relations bilatérales entre et les États-Unis et le Yémen,

  • un écart de génération parmi les militants islamistes,
  • et l’effet de radicalisation engendré par les conflits en Afghanistan et en Irak.

À cela viennent s’ajouter la détérioration de la situation économique et sociale du Yémen, ainsi que le sentiment interne d’une moindre légitimité du gouvernement yéménite en raison de sa coopération avec les États-Unis en matière de contre-terrorisme.

Ces dernières années on a constaté une reprise significative des attentats au Yémen. En juillet 2007, l’explosion d’une voiture piégée a tué huit touristes espagnols et leur chauffeur yéménite sur un site archéologique, à Marib. En janvier 2008, deux touristes belges ont été tués par balles lors d’une embuscade dans l’Hadramaout, dans l’est du pays.

Au printemps de la même année, plusieurs attentats ont été perpétrés dans la capitale, Sanaa, notamment des attaques au mortier contre l’ambassade des États-Unis, un complexe d’habitations où résidaient des Occidentaux, l’ambassade d’Italie et la direction des douanes du Yémen. Au cours de cette période, des attentats contre les bureaux de Sanaa d’une compagnie pétrolière occidentale et un restaurant fréquenté par des Occidentaux ont également été signalés.

En 2008, avec l’amélioration de la situation sécuritaire en Arabie saoudite, Al-Qaida a conseillé à ses membres présents dans le royaume de chercher refuge au Yémen

En septembre 2008, l’ambassade des États-Unis à Sanaa a subi une nouvelle attaque, cette fois au moyen de deux voitures piégées. Dix personnes ont été tuées, dont six responsables de la sécurité yéménites, mais les assaillants ne sont pas parvenus à franchir le périmètre de sécurité de l’ambassade. Le déplacement de la violence vers la capitale a marqué une nette détérioration de la situation. On pensait jusque là que le niveau de sécurité à Sanaa ne permettrait pas de telles opérations.

En 2008, avec l’amélioration de la situation sécuritaire en Arabie saoudite, Al-Qaida a conseillé à ses membres présents dans le royaume de chercher refuge au Yémen. En janvier 2009, une vidéo annonçant la fusion des branches saoudienne et yéménite de la nébuleuse a été diffusée. Cette mouvance, désormais appelée Al-Qaida dans la péninsule Arabique, se compose de ressortissants yéménites ainsi que d’un grand nombre d’extrémistes saoudiens recherchés. On estime qu’au moment de cette fusion 30 % environ des terroristes saoudiens les plus recherchés se trouvaient au Yémen, dont 11 anciens détenus de Guantanamo (4 anciens prisonniers ont été tués ou capturés depuis).

Le rythme des attentats s’est intensifié au cours de l’année 2009. Quatre touristes sud-coréens ont été tués lors d’une explosion suicide dans l’Hadramaout en février, et un autre attentat a visé, à Sanaa, le cortège de véhicules transportant les membres des familles des victimes sud-coréennes vers l’aéroport. En avril, les autorités saoudiennes ont annoncé la capture de 11 combattants qui avaient franchi la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite. Le groupe aurait été en possession des éléments nécessaires à la fabrication de plus de 30 ceintures explosives. Ce fut la première indication concrète du fait que l’instabilité au Yémen menaçait la sécurité saoudienne.

Peu après cette attaque, AQAP s’est vanté de maîtriser un nouveau composant explosif indétectable, qui serait bientôt utilisé de nouveau. Le jour de Noël, le même explosif chimique et le même profil d’attentat ont été utilisés lors de l’opération contre le vol 253 de la compagnie Northwest Airlines, revendiquée par AQAP.

L’attentat manqué contre la compagnie Northwest Airlines est significatif : c’est la première opération d’Al-Qaida contre une cible à l’intérieur des États-Unis qui n’a pas été conçue en Asie méridionale. Il a également confirmé que le Yémen est en train de devenir un havre où les extrémistes de la mouvance Al-Qaida peuvent fomenter et planifier des actions, s’entraîner et lancer des opérations dans le pays, dans la région et au niveau international.

Tout au long de 2010, la violence s’est poursuivie. D’après une chronologie publiée récemment, à la fin août il y avait eu 30 attentats liés à AQAP, dont la tentative d’assassinat à Sanaa, en avril, de l’ambassadeur britannique sur le trajet menant à son ambassade. Depuis mai, quelque 38 membres du renseignement et des services de sécurité yéménites ont été tués dans ce que certains observateurs commencent à appeler une campagne orchestrée.

La trajectoire d’AQAP montre de façon manifeste que cette organisation est de plus en plus capable de monter au Yémen des opérations meurtrières dirigées, au niveau régional, contre l’Arabie saoudite et, au niveau international, contre les États-Unis et leurs alliés européens. Depuis plusieurs années, AQAP indique clairement ce qu’elle a l’intention de faire et s’emploie à donner suite à ses menaces.

L’organisation a tiré les leçons de ses erreurs en Arabie saoudite et n’a de cesse de renforcer sa viabilité au Yémen, en évitant de perpétrer des attentats à grande échelle faisant de très nombreuses victimes. Ses cibles privilégiées restent les étrangers et les touristes, les infrastructures énergétiques et les services de sécurité du pays qui traquent ses membres.

Si la sécurité à court terme et les opérations immédiates de lutte antiterroriste sont importantes, l’aide au développement à long terme ne saurait être négligée

Il y a sans nul doute un impératif immédiat de lutte antiterroriste au Yémen, mais cette approche ne doit pas se limiter à de simples opérations visant à tuer ou à capturer des terroristes. Les lacunes en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme ne sont pas les menaces les plus lourdes qui pèsent sur la stabilité du pays ; bien qu’elle soit au centre des préoccupations de la communauté internationale, ce n’est pas AQAP qui risque de conduire à l’effondrement de l’État yéménite.

Si la sécurité à court terme et les opérations immédiates de lutte antiterroriste sont importantes, l’aide au développement à long terme ne saurait être négligée. Compte tenu de la corrélation qui existe entre économie, gouvernement et sécurité, la situation du Yémen pourrait être bien pire encore et il convient de consacrer sans délai, à un niveau élevé, toute l’attention voulue à l’aide à apporter pour éviter la faillite du pays. Il faut adopter une approche intégrée et globale qui n’occulte pas les causes profondes de l’instabilité.

Ce sont ces causes profondes, notamment la corruption et la mauvaise gouvernance, qui menacent de submerger le gouvernement yéménite. En se concentrant trop exclusivement sur la lutte contre le terrorisme, on ne fera qu’alimenter d’autres griefs qui conduisent à l’activisme. Et sans la ferme pression et l’aide de la communauté internationale, il est peu probable que le gouvernement yéménite s’attaque aux défis systémiques auxquels le pays est confronté.

Partager ceci:    DiggIt   MySpace   Facebook   Delicious   Permalink