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Comment les attaques menées contre AQAP ont modifié sa stratégie

Al-Qaida dans la péninsule Arabique est une cible mobile, au sens littéral du terme. Lorsqu’elle a subi les attaques des forces occidentales, après la tentative d’attentat de Noël dernier, l’organisation a décidé de modifier sa stratégie. Barak Barfi expose ici la cause et les effets de cette situation.

En décembre 2009, les États-Unis ont pris pour cible la filière yéménite d’Al-Qaida, Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQAP). Ils ont lancé des attaques de drones et de missiles de croisière contre les hauts dirigeants de l’organisation et contre des camps d’entraînement.

Même si une victoire partielle a été revendiquée sur la base de l’élimination de six des quinze figures principales d’AQAP, ces attaques ont largement été un échec. Au lieu de décapiter l’organisation et de perturber ses opérations, elles n’ont fait que l’inciter à modifier ses stratégies et à intensifier ses actes de violence. En effet, depuis mai AQAP a commis au moins une demi-douzaine d’attentats, qui ont tué plus de 22 personnes, faisant de cette période les quatre mois les plus sanglants de l’histoire du groupe.

Les origines d’AQAP remontent à l’âge d’or d’Al-Qaida en Afghanistan, entre 1996 et 2001. La plupart de ses dirigeants ont connu personnellement le fondateur de la nébuleuse, Oussama Ben Laden, et ses principaux lieutenants dans le pays. Après l’invasion américaine de l’Afghanistan, un certain nombre de dirigeants d’AQAP ont été capturés. Certains, comme son chef Nasser al-Wahayshi, ont été détenus en Iran. D’autres, comme le numéro deux du groupe Saïd al-Shihri, ont été incarcérés par les Américains. D’autres encore, comme le commandant militaire Qassim al-Raymi, ont été emprisonnés à leur retour au Yémen.

AQAP a opté pour une stratégie de carnages calibrés et calculés plutôt que pour une violence massive aveugle visant le gouvernement

Pendant leur incarcération dans une prison de Sanaa, al-Wahayshi et al-Raymi ont reconstitué, avec 21 autres militants yéménites, la filière «arabique» d’Al-Qaida. Ces hommes échappèrent à leurs geôliers yéménites en février 2006 et commirent leur premier attentat au mois de septembre de la même année.

Depuis, l’organisation a perpétré des dizaines d’attentats contre des responsables du régime, des touristes occidentaux et des installations pétrolières. Mais malgré ce grand nombre d’attaques, AQAP a opté pour une stratégie de carnages calibrés et calculés plutôt que pour une violence massive aveugle visant le gouvernement.

Cette stratégie est sans doute due à des dissensions au sein de l’organisation. À mon sens, les dirigeants d’AQAP ont longtemps été partagés entre les partisans d’une déstabilisation du régime par des vagues incessantes d’attentats et les tenants du « profil bas », qui préfèrent recourir à des attentats sporadiques.

Ces derniers tiennent davantage à constituer une infrastructure solide qu’à porter des coups fugaces au gouvernement. C’est l’aile de la «construction durable », conduite par al-Wahayshi, qui a remporté ce débat interne, ce qui a amené l’organisation à ne perpétrer que des attentats périodiques, de faible ampleur.

Si le groupe a pu se permettre d’adopter une telle stratégie, c’est en raison de la précarité de la situation sécuritaire du Yémen. Une insurrection qui dure depuis six ans dans le Nord, et qui a fait des milliers de morts et d’innombrables déplacés, monopolise les ressources militaires du régime.

Dans le Sud, les griefs découlant de l’unification mal réussie du Yémen du Nord et du Yémen du Sud en 1990 ont amené les habitants à descendre dans la rue. Ils réclament bruyamment plus de droits et un partage plus équitable des revenus du gouvernement. Les manifestations sont souvent pacifiques, mais certains éléments marginaux ont recouru à la violence contre les services de sécurité.

Si AQAP a pu survivre à la campagne américano-yéménite, c’est en raison de plusieurs facteurs, dont le principal est la faiblesse du renseignement

Ces conflits régionaux érodant le soutien de la population à l’égard du régime, les dirigeants d’AQAP n’ont pas jugé nécessaire d’organiser un déluge d’attentats. Ils ont probablement considéré que pour que l’organisation conserve sa pertinence dans ce foyer de violence qu’est le Yémen, il valait mieux se limiter à des attaques occasionnelles, tout en poursuivant régulièrement les activités de propagande, notamment par des vidéos montrant des entraînements et par la diffusion d’un journal en ligne. Cette stratégie a permis à AQAP de recruter et d’établir progressivement de nouvelles bases en dehors de son fief initial de Marib, sans focaliser trop l’attention des services de sécurité du régime.

Les frappes aériennes de l’hiver dernier sont toutefois venues contrecarrer cette politique. En déclarant la guerre à AQAP en cherchant à éliminer ses dirigeants et en détruisant un camp d’entraînement, je pense que les Américains ont poussé l’organisation à l’action. Ses chefs ont sans doute considéré que la « phase de développement » était arrivée à son terme et que le moment était venu d’exercer une pression tous azimuts contre le régime. En conséquence, AQAP a accéléré le rythme de ses attentats et s’est davantage attachée à frapper les services de sécurité, ce qui a donné lieu aux attaques les plus sanglantes qu’elle ait menées jusqu’ici.

Si AQAP a pu survivre à la campagne américano-yéménite, c’est en raison de plusieurs facteurs, dont le principal est la faiblesse du renseignement sur lequel se fonde la stratégie antiterroriste. Les possibilités d'action de l'armée yéménite sont très limitées dans les zones tribales situées à l’est de Sanaa, où AQAP a établi des bastions. Ces provinces sont hostiles au régime central et les services de sécurité ont dès lors beaucoup de mal à y mettre en place des sources de renseignement.

En prenant pour cible les membres des services de renseignement qui enquêtent sur le réseau, les stratégies de combat d’AQAP ont, par ailleurs, entravé les efforts du régime. Depuis mars 2007, l’organisation a tué plusieurs agents à Marib, ce qui a semé la peur dans les services de sécurité et dissuadé les membres d’enquêter sur ses activités.

Les forces armées yéménites sont mal entraînées et mal équipées pour mener des opérations antiterroristes

L’incapacité d’obtenir des données de renseignement fiables sur AQAP et ses activités a eu un effet délétère sur les missions menées dans ces régions, ce qui a conduit à des échecs opérationnels. Après les tirs de missiles de croisière américains sur une maison de Chabwa en décembre dernier, le régime yéménite avait prétendu que plusieurs hauts dirigeants de l’organisation avaient trouvé la mort dans cette attaque, mais ces déclarations optimistes ont été démenties par les faits : seul un cadre moyen et un certain nombre de fantassins d’AQAP avaient été tués.

À peu près le même scénario s’est déroulé en mai, lorsque les Américains ont bombardé un bâtiment soupçonné d’abriter des membres d’AQAP, à Marib. Au lieu de militants, c’est un vice-gouverneur provincial qui a été tué alors qu’il négociait la reddition de cadres de l’organisation.

L’état désastreux de l’armée yéménite explique aussi qu’elle soit incapable de mener la répression contre AQAP. Les forces armées yéménites sont mal entraînées et mal équipées pour mener des opérations antiterroristes. Leurs incursions dans les zones tribales pour appréhender des membres d’Al-Qaida se sont souvent terminées lamentablement.

En décembre 2001, des unités militaires avaient attaqué un village des environs de Marib pour tenter d’arrêter le chef d’AQAP, mais ce furent en fait les membres de la tribu qui capturèrent 23 soldats

En décembre 2001, des unités militaires appuyées par des hélicoptères et des chars avaient attaqué un village des environs de Marib pour tenter d’arrêter le chef de l’organisation, mais ce furent en fait les membres de la tribu, protégeant leur territoire, qui capturèrent 23 soldats. En juillet 2009, l’armée a de nouveau envoyé des hommes à Marib pour appréhender des membres d’AQAP. Cette fois, elle a perdu 7 soldats et 5 chars, sans qu’aucun cadre d’Al-Qaida soit capturé.

Ces insuffisances du renseignement et ces carences de l’armée ont sérieusement entravé les efforts américano-yéménites visant à écraser l’organisation. Si les États-Unis ont l’intention de recourir plus largement à l’utilisation de drones et aux assassinats ciblés au Yémen, comme les médias l’ont annoncé récemment, il faudra qu’ils se concentrent d’abord sur les facteurs sous-jacents qui ont contrarié leur stratégie actuelle.

Ils devront, pour cela, se focaliser moins sur le renforcement de la puissance de feu et davantage sur la nécessité de faire en sorte de disposer sur place d’alliés militaires compétents et de ressources de renseignement fiables.

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