Interview
Paul King, rédacteur en chef de La Revue de l’OTAN, s’entretient avec le président du GIEC (Groupe intergouvernemental pour l'étude de l'évolution du climat), lauréat du Prix Nobel de la Paix.




Le docteur Rajendra Pachauri, président du Groupe intergouvernemental pour l’étude de l’évolution du climat (GIEC), organisation lauréate du Prix Nobel de la Paix
(© AP / Reporters )
PAUL KING (Revue de l’OTAN) : Ma première question porte sur le Prix Nobel de la Paix. Tout d’abord, je vous félicite chaleureusement, de même, bien sûr, que le GIEC.
RAJENDRA PACHAURI (président du Groupe intergouvernemental pour l’étude de l’évolution du climat) : Merci.

RO : Pouvez-vous me dire ce que ce prix signifie en ce qui vous concerne, de même qu’en ce qui concerne le message qu’il délivre ?
PACHAURI : Et bien, en ce qui me concerne, il représente naturellement une source de fierté. J’éprouve une grande satisfaction, mais – bien sûr – ce prix est décerné à l’ensemble de la communauté du GIEC et aux gouvernements qui prennent les décisions pour le GIEC. Mon plaisir est immense d’assister à la reconnaissance d’un effort mené sur une aussi vaste échelle.

Je pense que ce prix délivre également un très important message, à savoir que les changements climatiques ont des relations très étroites avec divers éléments de la paix et que nous devons commencer à nous focaliser sur cette question. Je pense qu’il convient de souligner désormais le lien entre ce que les changements climatiques peuvent avoir en termes d’impact sur la paix d’une part, et la stabilité et la sécurité au niveau de la planète d’autre part, sur la base du message inhérent à ce prix.

RO : Pensez-vous que les effets possibles des futurs changements climatiques, tels que l’accroissement de la concurrence pour les ressources, les terres et l’eau, signifient que la sécurité doit être redéfinie ?
PACHAURI : Je le pense, parce que la sécurité ne consiste pas simplement à envoyer des troupes à un endroit ou à un autre. Je pense qu’en premier lieu, nous devons être beaucoup plus rigoureux du point de vue intellectuel dans la compréhension des facteurs de la sécurité ou des menaces pour la sécurité, et qu’il s’agit-là assurément d’un effort suivi, à consentir sur une vaste échelle.

Deuxièmement, je pense que nous devons également comprendre qu’en matière de changements climatiques, il y a toute une série de questions de développement qu’il ne faut pas perdre de vue. Il y a la question de l’équité... Il y a ici une certaine dimension éthique... Tout une problématique. L’ensemble de la question de la consommation de ressources naturelles plus rares. Nous allons certainement être confrontés à une compétition beaucoup plus intense pour les ressources restantes, telles que les hydrocarbures par exemple.

Le fait que la Russie ait planté un drapeau au pôle Nord est symbolique de l’énorme concurrence en vue d’être le premier sur place. Et cela pourrait assurément représenter une menace pour la sécurité, d’une façon ou d’une autre. Cela faussera également d’une certaine manière la politique au niveau de la planète. Il apparaîtra que les agents et les organisations en mesure d’aider des pays et des sociétés en fournissant l’accès aux ressources seront favorisés, même s’il s’agit de régimes répressifs, même s’ils violent les principes fondamentaux sur lesquels reposent la démocratie et toutes les libertés auxquelles nous accordons de la valeur.

C’est pourquoi, voyez-vous, je pense qu’il existe une nouvelle série de questions qui doivent être soigneusement soulignées et comprises en matière de sécurité.

RO : Les défis pour l’environnement sont manifestement mondiaux, mais ils affecteront bien davantage les régions plus pauvres du monde. Pensez-vous qu’en termes de division du monde par des frontières, celles-ci sont appelées à devenir plus ou moins importantes avec les changements climatiques ?
PACHAURI : Et bien, il s’agit-là d’une question très complexe. D’une part, elles deviennent moins importantes parce que, après tout, la nature, les changements climatiques et les modèles du vent et de la météo ignorent les frontières territoriales. Mais, d’autre part, en raison des menaces pouvant résulter de déplacements de populations ou de catastrophes naturelles, il apparaîtra que des efforts beaucoup plus grands doivent être déployés pour protéger les frontières, tout simplement parce que la plupart des sociétés considèrent comme une menace potentielle le franchissement de celles-ci par des gens. La situation à laquelle nous sommes confrontés s’avère donc, comme vous le voyez, très particulière.



Le docteur R. Pachauri : à la recherche de solutions pour les menaces sécuritaires liées au climat (© AP / Reporters )
D’une part, les facteurs appelés à mener à une menace pour la sécurité et la stabilité ne respectent absolument pas les frontières. D’autre part, je pense que la réponse à ce problème peut, à vrai dire, signifier la définition de ces frontières de façon beaucoup plus rigide, tout en impliquant peut-être que leur protection s’effectue suivant des modalités, disons, beaucoup plus proactives.

RO : En termes de définition des frontières, vous avez déjà fait mention du fait que la Russie a planté un drapeau sur les fonds marins, en dessous du pôle Nord. Pensez-vous donc que la définition des frontières, de même que leur protection, sont appelées à devenir une question majeure ?
PACHAURI : Je pense que nos lois et accords définissent clairement les frontières, et qu’il ne devrait vraiment pas y avoir de doute à ce sujet. Il va toutefois sans dire que l’interprétation de ces accords fera naturellement l’objet de nombreuses controverses et que certains voudront utiliser ces définitions en leur faveur. Je pense donc que la question des menaces pour la sécurité et la paix qui résultent des changements climatiques est appelée à dépasser les frontières et qu’elle forcera, ou au moins incitera, plusieurs gouvernements et sociétés à définir ces frontières d’une manière qui leur confère un avantage sur d’autres.

Je dirais donc que le nombre de différends est, sans doute, appelé à augmenter considérablement, avec pour corollaire un formidable accroissement du danger pour la sécurité dans certaines des régions où les frontières s’avèrent quelque peu nébuleuses pour les gens, même si les accords qui les concernent sont relativement clairs.

RO : Vous avez fait mention des gouvernements en la matière. J’aimerais vous poser une question concernant les gouvernements par rapport à des acteurs autres que des États. Dans certains pays développés, les populations ont une attitude plus radicale pour lutter contre les changements climatiques que les gouvernements qui définissent les politiques. Comment voyez-vous donc l’équilibre entre les gouvernements et les acteurs autres que des États à l’avenir ?
PACHAURI : Et bien, je pense pour l’essentiel que, comme par le passé et comme on peut s’y attendre, les gouvernements ne traiteront que les questions qu’ils jugeront importantes pour leur réélection. Et que, dès lors, leur horizon temporel pour la définition des problèmes et des priorités sera purement dicté par cette considération.

Mais l’on constate qu’avec la prise de conscience de ce qui est appelé à se produire à l’avenir, les populations de divers pays, de même que des communautés et des sociétés au sens large, se préoccupent de plus en plus de certaines de ces questions.

Or, si elles commencent à inscrire les implications à long terme des politiques et des actions actuelles à l’agenda politique en vue de débats, de discussions et de choix de gouvernement, il ne fait aucun doute que les politiciens en seront également affectés. Et donc, ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est une série de dirigeants capables de comprendre la situation, d’anticiper ce mouvement et d’assumer une position de leadership transcendant leur simple intérêt politique. Ne serait-ce que parce qu’ils seront intimement convaincus qu’il y va du bien de l’humanité et des sociétés dont ils sont eux-mêmes responsables.

Pour être tout à fait honnête, je ne vois pas actuellement beaucoup de dirigeants à l’horizon qui partagent ce genre de vision, ni ce genre de préoccupation et de souci pour l’avenir.

RO : Les défis exigeront un degré croissant de confiance ou de coopération. Quel rôle voyez-vous pour des organisations internationales majeures telles que les Nations Unies ou l’OTAN dans l’établissement de cette confiance et de cette coopération ?
PACHAURI : Je pense réellement qu’elles deviendront de plus en plus importantes, tout simplement parce qu’il s’agit de problèmes qu’un pays ou qu’un groupe de pays ne sera pas en mesure de résoudre. Il faut vraiment une convention mondiale totalement différente, des initiatives mondiales capables de définir ces problèmes et de leur trouver des solutions multilatérales.

Je dirais donc qu’il faudra qu’une organisation telle que les Nations Unies redéfinisse son rôle et peut-être même qu’elle se restructure. Le nouveau Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, considère les changements climatiques comme constituant peut-être le point le plus important de son programme. Il était avec nous à Valence, en Espagne, où nous avons rendu public le Quatrième rapport d’évaluation, Rapport de synthèse, du GIEC.

Je lui suis très, très reconnaissant d’avoir pris cette position et j’admire en lui un homme capable de percevoir et de comprendre que cette question pourrait être le problème prépondérant du XXIe siècle.

RO : Comment conciliez-vous, d’une part, la volonté de développement du monde en développement et la stabilité croissante que le développement peut apporter aux sociétés et, de l’autre, les répercussions climatiques de ce développement et l’instabilité manifeste que les changements climatiques peuvent entraîner ?
PACHAURI : Vous savez, je pense vraiment qu’il nous faut redéfinir le développement mondial. Malheureusement, depuis le commencement de la Révolution industrielle, nous sommes, dans un certain sens, stimulés et inspirés par le succès de la technologie, les méthodes de fabrication modernes qui permettent de produire de plus en plus, et de consommer de plus en plus à des prix plus bas. Tout cela génère le sentiment enivrant que le développement consiste à consommer de plus en plus, à augmenter notre PIB en dépit des défauts qui lui sont inhérents. Je pense qu’il faut redéfinir les choses.

Il apparaît que la poursuite de ce que nous qualifions de développement impose un gigantesque coût en termes de dommages sociaux et d’épuisement des ressources naturelles, de même que divers autres maux qui n’ont jamais été pris en compte explicitement.

Ce n’est que maintenant, alors que les gens sont de plus en plus convaincus de la réalité des changements climatiques, des dommages pour nos ressources naturelles et du caractère limité de plusieurs ressources de la terre, que le moment est peut-être venu de réexaminer les bases mêmes du développement.

Je pense que les pays en développement doivent s’atteler à un ambitieux travail intellectuel plutôt que suivre aveuglément l’exemple du monde développé. Et cela, naturellement, ne sera pas suffisant en soi. Le monde développé doit également réfléchir à la manière de réduire la consommation excessive des ressources naturelles, à son empreinte sur les écosystèmes terrestres.

Donc, ce dont on a réellement besoin, c’est d’une compréhension totalement nouvelle de ce qui doit définir le bien-être de l’humanité et l’intérêt pour la race humaine, et cela exigera un changement substantiel d’attitude. Je ne dis pas que nous devons faire marche arrière et vivre dans des cavernes, mais je pense que nous disposons des ressources technologiques et économiques pour être en mesure d’apporter un changement sans discontinuité majeure du progrès ou de ce que nous définissons comme tel.

RO : Pensez-vous que la sécurité au cours de la dernière partie du XXIe siècle portera moins sur la richesse personnelle que sur une qualité de vie durable ?
PACHAURI : Absolument et cela signifie aussi que certaines des immenses disparités que nous constatons actuellement, entre les sociétés comme au sein des sociétés mêmes, devront diminuer. Et je pense que nous devrons comprendre que cela constitue un objectif extrêmement important du développement. Un développement qui ne permet qu’à une très petite partie de la société de prospérer et exclut un grand nombre de gens de tout ce système ne peut manifestement être qualifié de tel.

C’est Kenneth Boulding, un économiste que j’admire beaucoup, qui a dit – il y a plus d’un quart de siècle– que la différence entre les sociétés les plus riches et les plus pauvres était de l’ordre d’un à cinq il y a deux cents ans. Et il déclare qu’aujourd’hui, elle est de l’ordre d’un à cinquante.

Vous voyez, la tendance aveuglément adoptée par ce monde, sans accorder la moindre attention à ces questions, est – à mes yeux - suicidaire. Nous devons y mettre un terme.

RO : Dans quelle mesure diriez-vous que la possibilité existe que les changements climatiques conduisent à un conflit armé majeur ? Et qu’est-ce qui, selon vous, conduirait à un tel conflit ? L’eau, le pétrole, etc., par exemple ?
PACHAURI : Oui, je pense que l’une des raisons d’un tel conflit serait la compétition pour des ressources rares. L’eau est certainement l’une d’entre elles. Cela pourrait aussi être les hydrocarbures. Des problèmes pourraient résulter, disons, d’une diminution des rendements agricoles, conduisant à une carence nutritionnelle et à une pénurie alimentaire. Je pense également à toute une série de catastrophes et de désastres naturels, qui pourraient être exacerbés par l’impact des changements climatiques.

Pour l’essentiel, tout cela signifie que de plus en plus de gens risquent de devoir quitter les lieux où ils vivaient pour d’autres régions. Et lorsqu’on commence à assister à ce genre de tendance, les éléments d’un conflit sont manifestement présents. J’imagine qu’une telle situation pourrait se développer dans une large mesure.

C’est ainsi, par exemple, que dans le Rapport de synthèse du GIEC, nous estimons qu’en 2020, pour la seule Afrique, il y aura de 75 à 250 millions de personnes qui souffriront d’une pénurie accrue d’eau. Et donc, que vont faire ces personnes ? Elles vont se déplacer. Il y aura des conflits. Même parmi les communautés, pour des ressources en eau limitées. Et cela peut se multiplier sur une grande échelle, dans plusieurs régions du monde.

RO : L’Université de l’Oregon a effectué des recherches, qui indiquent qu’aucune guerre n’a spécifiquement été menée par un État pour la seule raison d’une pénurie d’eau depuis 2500 avant notre ère et que des accords de coopération sont généralement la manière la plus commune de résoudre les différends sur l’eau. Ces recherches s’intéressent également à Israël, à la Palestine et à la Jordanie, où des compromis liés aux pénuries d’eau sont déjà nécessaires. Continuez-vous à penser que l’humanité pourra coopérer pour éviter les conflits dans des régions de ce genre ?
PACHAURI : Sans aucun doute. Je pense que tous ces problèmes, s’ils sont anticipés et clairement répertoriés afin que des solutions puissent leur être apportées, fourniront de l’espoir pour l’avenir. Aucun d’eux n’est insoluble. Ces problèmes peuvent facilement être résolus par les efforts de l’homme.

Mais je voudrais dire que si, par le passé, des accords et arrangements ont fonctionné, c’est probablement parce qu’un point de non-retour n’avait pas été atteint. En d’autres termes, nous avons toujours été capables de gérer des ressources limitées et déclinantes de manière à ce que tout le monde s’y retrouve généralement. Or, je ne suis pas sûr que nous puissions compter sur la persistance d’une telle tendance à l’avenir.

RO : Face aux catastrophes naturelles et incidents majeurs qui sont survenus, l’OTAN a déjà joué un rôle, notamment lors de l’ouragan Katrina et du tremblement de terre au Pakistan. Pensez-vous que ce rôle sera de plus en plus sollicité en raison de l’augmentation de ce type d’événements ?
PACHAURI : Oui, je suis enclin à le penser et j’imagine que l’OTAN, pour servir ses propres intérêts et conformément à ses objectifs globaux, devrait commencer à anticiper certains de ces événements et certaines de ces possibilités. Ce qui signifie qu’elle devra procéder à des recherches plus approfondies, à une plus grande introspection intellectuelle sur la manière dont les choses se profilent dans différentes parties du monde.

L’OTAN, après tout, a été créée à l’époque de la Guerre froide et cette raison d’être appartient désormais au passé. Je pense donc que, comme elle constitue une organisation qui dispose d’énormes forces et de ressources provenant d’un grand nombre de pays très importants, l’Alliance doit redéfinir son rôle. Et j’imagine qu’elle devrait étudier bien davantage ce qui est susceptible de se produire à l’avenir, plutôt que d’être prise au dépourvu.

Si elle procède de la sorte, l’OTAN peut jouer un rôle extrêmement important dans la prévention ou la gestion de certaines de ces menaces et de certains de ces problèmes.

RO : Et en termes de prévention, que recommanderiez-vous ?
PACHAURI : Et bien, il me semble, et je suis de cet avis depuis un certain temps, qu’une organisation comme l’OTAN doit collaborer plus étroitement avec la société civile, avec des organisations présentes sur le terrain, qui bénéficient d’un certain support au niveau de la base. Et cela aiderait l’OTAN non seulement à s’informer sur ce qui se passe sur le terrain, mais également – en cas de crise ou de conflit éventuel – à mobiliser certaines de ces organisations comme alliées.

Je pense donc que l’Alliance doit procéder à un rapprochement. Elle doit sortir de son modus operandi basé sur les opérations militaires. Je pense qu’il est beaucoup plus important de prévenir ces conflits plutôt que de simplement intervenir lorsqu’ils éclatent.


RO : Quelle importance accordez-vous à la recherche et au développement pour aider à élaborer des solutions aux défis auxquels nous sommes confrontés ?
PACHAURI : Je pense qu’ils sont absolument essentiels. Et je classerais la recherche et le développement en deux catégories particulières. L’une portant sur la recherche liée à une science sociale, pour étudier la manière dont la société va réagir aux changements spécifiques appelés à se produire à l’avenir et pour pouvoir anticiper les genres d’actions pouvant empêcher les problèmes et conflits.

Et, pour l’autre, je dirais qu’il s’agit, essentiellement, d’une recherche et d’un développement strictement appliqués à la technologie et à l’élaboration de la technologie. Mais ce que je pense nécessaire dans ces cas, c’est une politique gouvernementale pour sous-tendre la recherche et le développement.

L’un des points que nous soulevons dans le Quatrième rapport d’évaluation du GIEC est l’importance de l’application d’une taxation du carbone.

Il est possible de développer une abondance de technologies en laboratoires, mais à moins qu’un prix et une force du marché permettent et assurent la propagation de ces technologies à grande échelle, cela ne fonctionnera pas.

Et donc, voyez-vous, nous nous contentons d’aborder ces questions par la voie de la facilité. Nous consacrons de l’argent à la recherche et au développement. Or il faut vraiment que le consommateur apporte son soutien à certaines de ces innovations technologiques et cela exige quelques décisions difficiles de la part des gouvernements.

RO : En termes de menaces pour la sécurité, comment croyez-vous que la menace terroriste s’adaptera à une planète davantage concernée par l’environnement ? Pensez-vous, par exemple, que le fait de s’attaquer aux approvisionnements énergétiques ou aux usines de désalinisation peut se muer en tactique pour les terroristes ?
PACHAURI : Indéniablement. Nous pouvons partir du principe que ces terroristes reçoivent beaucoup d’argent de diverses sources. Qu’ils bénéficient d’un considérable soutien. Leurs méthodes devenant donc également plus sophistiquées du point de vue technologique, ils rechercheront des moyens leur permettant d’engendrer des incidents et des réactions qui leur vaudront les grands titres de la presse, qui leur donneront un certain pouvoir pour influer sur le cours des événements.

Ils vont donc sûrement s’intéresser à des domaines comme, disons, l’empoisonnement des réserves d’eau, la destruction d’oléoducs ou de gazoducs, les actes de piraterie en plusieurs endroits du monde ou encore l’interruption de l’approvisionnement en pétrole et d’autres ressources.

Je pense qu’il s’agit-là de problèmes qu’il nous faut anticiper. Ce qui soulève un autre fait important : à mon avis, des organisations comme l’OTAN doivent travailler en coopération beaucoup plus étroite avec les agences de renseignement et peut-être même ne pas se contenter de s’appuyer sur les agences de renseignement conventionnelles, mais éventuellement développer certains nouveaux liens dans des domaines sensés devenir des points chauds. Cela serait très utile.

RO : En 2000, Robert Kaplan a écrit un livre intitulé « The Coming Anarchy ». En y lisant les défis auxquels la terre est confrontée, certaines statistiques, certaines tendances, il apparaît clairement qu’une rupture sociale ou l’apparition d’une atmosphère de désespoir, peut-être aussi grave que celle qui a prévalu en Europe entre les deux guerres, est très probable. Pensez-vous que cela puisse effectivement se passer et que pourrait-on faire pour l’éviter ? Si le pire survient, pouvez-vous indiquer les conséquences possibles qu’il pourrait avoir ?
PACHAURI : Je pense que la possibilité qu’une chose pareille se produise existe certainement, mais j’aimerais croire que, en cette ère de l’information, les gens pourront identifier des symptômes et des signes avant qu’une telle situation se concrétise véritablement. Nous devrions alors être en mesure de mettre en place des stratégies réactives contribuant à éviter une crise de cette nature.

Mais c’est exactement à ce niveau que je crois que le leadership est appelé à jouer un rôle essentiel. Il nous faut quelques dirigeants d’une stature hors pair, prêts à montrer leurs convictions sous la forme d’actes et de réalisations. À moins que ces personnalités existent et que les dirigeants ne se contentent pas de faire preuve d’opportunisme, je crains que la réalité demeure ignorée, de même que les fondements mêmes de menaces auxquelles nous risquons fort d’être confrontés.

De telles personnalités ont existé autrefois. Abraham Lincoln était l’une d’elles, et il y en eut bien d’autres encore. Je n’en vois guère se profiler à l’horizon actuellement. J’espère donc que la prise de conscience de ces problèmes suscitera le genre de leadership adéquat, parce que cela s’avérera absolument essentiel.

RO : Vous avez dit qu’un changement devait intervenir au sommet, mais également à la base. Un changement de culture. Comment le verriez-vous survenir ? Qu’est-ce qui est nécessaire pour que cela se produise ?
PACHAURI : Je pense que cela doit commencer par des changements au niveau du comportement des consommateurs. Je pense que ceux-ci doivent commencer à envoyer un signal indiquant qu’ils ne sont pas prêts à acheter des biens et des services qui ont un quelconque lien avec les raisons sous-jacentes pouvant entraîner des conflits du type dont nous venons de parler.

Et je pense que, si cela se passe, le marché deviendra une grande force suscitant le changement. C’est à ce niveau, je pense, que le leadership peut faire la différence. Si, disons, un dirigeant conseille aux gens d’adopter une direction particulière dans leurs habitudes de consommation, etc., il y aura une résistance, des critiques, mais s’il est capable de convaincre communautés et pays de leur responsabilité en la matière, je pense que l’on assistera à un changement de comportement parmi les consommateurs.

Je me rappelle qu’à Bangkok, lorsque nous avons présenté le Rapport du groupe de travail III du GIEC, un journaliste, lors de la conférence de presse, m’a demandé si je pouvais recommander l’un ou l’autre des changements de style de vie. J’ai répondu que l’IPCC ne fait aucune recommandation, mais que – s’il me demandait mon opinion personnelle – je dirais qu’il faudrait commencer par manger moins de viande. J’ai expliqué que les gens seraient en meilleure santé et que la planète se porterait mieux, elle aussi.

Je pense donc que des changements de cette nature sont nécessaires et que les gens doivent commencer à prendre ces problèmes à bras le corps et à se diriger dans cette voie. Je pense qu’il n’y a rien de plus important ni impactant qu’un signal adressé à l’ensemble du marché. Et je pense que les consommateurs doivent être éduqués à cet égard. Il peut s’agir de l’achat d’un réfrigérateur efficient, même s’il coûte un peu plus cher, ou de l’utilisation d’ampoules électriques performantes, même si elles coûtent un peu plus cher, parce que – globalement – non seulement le consommateur, mais également la société dans son ensemble en tirent profit. Et je pense que c’est ce qu’il faut faire.

RO : Face à tous ces défis, Mike Childs des Amis de la Terre a déclaré qu’il fallait nous appuyer sur l’ingéniosité de l’humanité. Pensez-vous que l’ingéniosité de l’humanité suffise ?
PACHAURI : Cette ingéniosité existe et représente une capacité. Elle constitue un potentiel, mais pourrons-nous l’exploiter ? Telle est la question. Et je pense que, pour y parvenir, la première chose à faire consiste à affronter la vérité. Lester Brown, pour lequel je ressens beaucoup de respect, résume les choses en expliquant que le communisme s’est effondré parce qu’il racontait des mensonges sur l’économie. Et que le capitalisme pourrait s’effondrer parce qu’il raconte des mensonges sur l’écologie. Je pense qu’il faut comprendre en premier lieu la réalité du problème. On constate que de nombreux dirigeants adoptent une attitude de rejet. S’ils continuent dans cet état d’esprit, je pense qu’ils feront beaucoup de mal, non seulement au monde dans son ensemble, mais à leurs propres sociétés.

Je pense dès lors qu’il faut commencer à voir la réalité en face. Et découvrir la vérité où elle se trouve réellement. Une fois que nous serons en mesure d’agir de la sorte, l’ingéniosité humaine pourra effectivement prendre le relais.
...début...