Analyse
Au-delà des guerres pour l’eau : l’eau et la sécurité internationale

Une source bien-être : un puits artificiel creusé au Kenya par l’organisation caritative Practical Action.
(© Science Photo Library / Van Parys Media )
Nombreux sont ceux qui prédisent que l’eau sera le facteur de déclenchement de la prochaine guerre majeure. Mais ces prédictions sont-elles réalistes ? Bezen Balamir Coskun s’intéresse au type et au niveau de conflits que les pénuries d’eau sont susceptibles d’entraîner.
De nos jours, le terme « sécurité » s’interprète de plusieurs manières différentes. Ses significations vont d’une stricte définition de la protection contre les conflits armés à une interprétation plus générale de la « sécurité humaine », qui inclut des aspects sociaux, environnementaux et plus larges.

Les concepts de sécurité alimentaire, de sécurité énergétique et d’accès aux ressources naturelles font l’objet de larges discussions depuis quelques décennies. Depuis peu toutefois, la relation entre l’environnement et la sécurité suscite une prise de conscience croissante.

Les ressources en eau, en particulier, posent une question qui reflète un lien entre la dégradation de l’environnement et le déclenchement de conflits. En tant que menace pour la sécurité, l’eau douce n’est pas simplement une cause directe d’insécurité ; elle constitue également une cause indirecte, par le biais de son potentiel de déclenchement de conflits.

Eau de vie

L’eau douce est une ressource fondamentale, essentielle à l’agriculture, au fonctionnement des industries, à la fourniture d’énergie, de même qu’à la santé et à l’hygiène publiques.

Or les ressources en eau sont très inégalement distribuées. Certaines parties de la terre disposent en abondance de ressources en eau douce. Toutefois, d’après la Commission du développement durable des Nations Unies, plus de 40 pour cent des pays sont situés dans des zones de stress hydrique. Cela signifie que la quantité d’eau consommée annuellement dépasse 20 pour cent des ressources locales renouvelables en eau douce.

Dans un nombre non négligeable de cas, deux ou plusieurs pays se partagent une part importante de l’eau douce d’un bassin fluvial. La rareté de l’eau peut, dès lors, entraîner des conflits de faible densité, ou le déclenchement d’une véritable guerre.

Les tensions liées à l’eau entre pays trouvent souvent leur origine dans des raisons telles que la densité élevée de la population, la faiblesse du revenu par habitant, des relations inamicales, des groupes minoritaires internationalisant la problématique de la rareté de l’eau, la mise en oeuvre de grands projets de développement hydraulique et les limitations des traités en matière d’eau douce.

Actuellement, la menace sécuritaire majeure liée à la rareté de l’eau ne réside pas dans des guerres pour l’eau. C’est plutôt l’aspect pour la sécurité humaine de la rareté de l’eau qui semble susceptible d’engendrer des menaces au niveau national comme international
La disparité entre les populations et les quantités d’eau douce qui leur sont nécessaires constitue souvent l’étincelle qui met le feu aux poudres. Cela peut entraîner un conflit pour l’eau au niveau local, comme par exemple entre tribus pour des droits de pâture ou de propriété sur des puits, comme cela se passe en Éthiopie.

Des tensions peuvent également résulter de la construction d’un barrage ou d’un canal, ayant un impact sur la disponibilité de l’eau pour les États riverains. Cela a par exemple été le cas au cours des années 1990 pour la Turquie, la Syrie et l’Iraq au sujet du Grand projet anatolien sur l’Euphrate mené par la Turquie au niveau du bassin Tigre-Euphrate.

De même, la dissolution soudaine d’un pays peut provoquer le partage d’un bassin fluvial national entre plusieurs États souverains, comme cela fut le cas en ex-Yougoslavie et dans l’ancienne Union soviétique.

Des conflits, des tensions… mais pas la guerre

En dépit des prévisions inquiétantes faisant état de guerres à venir pour le partage de l’eau dans des régions manquant de cette ressource, aucune « guerre de l’eau » n’est encore survenue. Toutefois, bien que 28 pour cent des tensions pour l’eau aient entraîné des conflits, des recherches menées par l’Université de l’Oregon révèlent qu’aucun événement pouvant être considéré comme extrême sur l’échelle des intensités n’a été constaté, pas plus qu’une déclaration officielle de guerre pour l’eau, ni l’unification volontaire de plusieurs pays en une seule nation à cause de l’eau.

Actuellement, la menace sécuritaire majeure liée à la rareté de l’eau ne réside pas dans des guerres pour l’eau. C’est plutôt l’aspect pour la sécurité humaine de la rareté de l’eau qui semble susceptible d’engendrer des menaces au niveau national comme international.


Dans la bonne direction ? La rareté de l’eau engendre un potentiel majeur de conflit. (© OSCE )
En premier lieu, une production alimentaire insuffisante en raison de pénuries en eau, combinée à l’accroissement de la population dans la plupart des pays du Tiers monde, entraîne la détérioration des conditions de vie dans les zones à stress hydrique. Elle déclenche également des problèmes pour l’environnement, tels que la diminution des réserves en eau, la déforestation et la désertification. Certaines des conséquences sont la pauvreté, la malnutrition et des famines occasionnelles, ce qui peut provoquer des flux migratoires, soit au niveau intérieur, soit vers des pays voisins. Les « réfugiés de la pauvreté » aboutissent souvent dans des pays tout aussi pauvres, comme c’est le cas dans la Corne de l’Afrique.

Non seulement les pénuries en eau peuvent faire germer des conflits, mais ceux-ci peuvent également entraîner des pénuries d’eau. Les personnes qui fuient un conflit armé génèrent une demande en eau plus importante. C’est ainsi, par exemple, qu’en 2006, le nombre de réfugiés érythréens cherchant asile au Soudan a augmenté de 30 pour cent. Cet accroissement soudain a entraîné une pression supplémentaire sur les ressources en eau limitées du Soudan. Une telle tendance devrait s’accroître avec l’augmentation des changements climatiques.

Un soutien aux radicaux

Deuxièmement, les sociétés et les groupes dont l’accès à l’eau est restreint par les autorités peuvent subir une marginalisation croissante. Cela peut conduire ces sociétés et ces groupes à basculer dans le radicalisme.

Non seulement les pénuries en eau peuvent faire germer des conflits, mais ceux-ci peuvent également entraîner des pénuries d’eau.
L’essor du Hezbollah au Liban illustre également le lien entre la rareté de l’eau et le soutien accru aux groupes radicaux. L’une des sources principales des troubles au Liban est le faible niveau de vie et l’attitude négligente des autorités face au développement économique dans la partie méridionale du pays, à population principalement chiite. Ces musulmans chiites, qui constituaient auparavant une secte marginalisée, se sont organisés et regroupés politiquement autour du Hezbollah (« Parti de Dieu »). En 1997, une « révolte de la faim » pacifique a dégénéré en une confrontation violente, suivie par l’exigence des dirigeants du Hezbollah qu’une plus grande attention soit portée au développement économique et notamment à des projets d’irrigation dans la région méridionale, trop longtemps négligée.

Troisièmement, un conflit en cours peut également générer, ou à tout le moins exacerber, des problèmes liés à l’eau. Les conflits ont des effets directs sur les ressources en eau, comme la pollution de celle-ci. C’est ainsi, par exemple, que lors du génocide ruandais, des corps jetés dans les puits, les rivières et les ruisseaux ont pollué les ressources en eau, puis entraîné des risques de transmission de maladies infectieuses. Le Danube a également été pollué lors des conflits en ex-Yougoslavie, en Bosnie et plus encore pendant la guerre au Kosovo.

Dans d’autres cas, des barrages et des digues servent de cibles à des bombardements aériens – y compris des barrages à usages multiples, des stations de pompage et des installations d’égouttage comme ce fut le cas lors de la première Guerre du Golfe par exemple.

Les destructions au niveau des installations de production électrique ont eu un effet en cascade sur la fourniture en eau, l’hygiène et la réfrigération. Cette situation a gravement perturbé le pompage de l’eau saline des terres irriguées dans les plaines inondables du Sud, ce qui a entraîné la saturation du sol en eau et sa salinisation.

Que faire ?

Afin d’écarter le risque que l’eau soit à l’origine de conflits et de radicalismes, il convient de garantir aux groupes défavorisés l’accès aux ressources dont ils ont besoin pour vivre. Tant les États que les organisations internationales ont un rôle à jouer. Le renforcement de la sécurité exige de plus en plus que les ressources en eau soient gérées en coopération, plutôt que de faire l’objet d’une concurrence.