Transformer notre vision de la sécurité
Collaboration : des approches intégrées et holistiques sont nécessaires pour affronter la mondialisation de l'insécurité et les catalyseurs de révolutions. (© FIAS)
L'amiral Giampaolo di Paola fait part du point de vue italien en matière de transformation.
Bien que l'histoire évolue en permanence, il arrive que les changements soient si rapides que cette évolution se mue en révolution, un phénomène qui modifie de manière profonde, imprévisible et irréversible des situations bien établies. Au fil des siècles, évolution et révolution ont caractérisé les scénarios en matière de sécurité, les concepts sécuritaires et la nature des conflits. Au cours des temps modernes, on peut citer divers exemples de révolutions présentant un caractère miliaire : Les révolutions au sein de l'environnement sécuritaire ont de nombreuses caractéristiques en commun. En premier lieu, elles se singularisent par une période d'incubation et par un événement souvent spectaculaire, reconnu - en général à un stade ultérieur - comme le déclencheur de la révolution. Une deuxième caractéristique réside dans les facteurs du changement qui, dans presque chaque révolution, sont politiques, sociaux, économiques et technologiques, mais partiellement militaires seulement. L'un des aspects les plus complexes réside enfin dans le fait que tout ne se modifie pas au cours d'une phase révolutionnaire : de nombreux éléments subissent des changements majeurs, tandis que d'autres ne se modifient pas du tout. Pour ceux qui sont confrontés au processus révolutionnaire, le risque consiste à ne pas pouvoir reconnaître, avant qu'il ne soit trop tard, quels éléments se modifient et quels autres ne se modifient pas.

L'expérience constitue un outil très précieux durant les périodes d'évolution. Par contre, au cours d'une phase révolutionnaire, l'expérience peut non seulement s'avérer une contrainte, mais également mener à des évaluations incorrectes et dangereuses, parce qu'elle se focalise davantage sur la préservation que sur l'innovation. Ce qui a été validé par l'expérience lors de périodes révolutionnaires précédentes peut ne plus présenter de pertinence. Il est, dès lors, essentiel d'agir avec courage, en prenant des risques face au changement rapide des circonstances.

Lorsqu'une révolution affecte l'environnement sécuritaire, la vie devient très compliquée et difficile. Modifier rapidement la perception des risques, redéfinir des points de référence familiers, générer de nouvelles stratégies cohérentes au niveau de l'ensemble du gouvernement et apporter des réponses adéquates à toutes sortes de menaces sont autant de tâches difficiles pour les gouvernements ou organisations. Même les organisations les plus complexes ou complètes doivent soigneusement veiller à éviter de faire les mauvais choix ou de s'enliser dans les détails.

Les facteurs du changement

Nous connaissons actuellement l'une de ces périodes révolutionnaires, à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, un acte qui demeurera dans l'histoire et dans notre mémoire collective comme l'événement à l'origine et caractéristique de la nouvelle révolution.

Ses causes, comme celles d'autres révolutions, sont très complexes et peuvent être trouvées dans les facteurs qui modifient le visage de notre planète : À ces causes, on peut également ajouter la perte de souveraineté, qui se développe dans deux directions :

Le noyau face à la périphérie

Tous ces facteurs tendent à consolider un noyau intégré, mondialisé et ayant accès à la technologie de pays évolués, tout en marginalisant plus encore une périphérie d'États pauvres et souvent fragiles, sans liens entre eux et dont les citoyens ont de moins en moins d'opportunités. Le noyau mondialisé, qui comprend l'Amérique du Nord, l'Europe, la Russie, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l'Inde et l'Australie, est étroitement lié, aux niveaux économique et politique. La périphérie «déconnectée» rassemble quant à elle les Balkans et l'Asie, la Corée du Nord et la majeure partie de l'Afrique (à l'exception, par exemple, de l'Afrique du Sud), de même que la partie Centre-Ouest de l'Amérique du Sud.

De plus en plus, nous opérons aujourd'hui non seulement « contre » quelqu'un ou « en faveur » de quelqu'un, mais également « parmi » eux. Il est fréquent que les opposants fassent partie de ce qui doit être stabilisé
Une observation attentive révèle cette instabilité et les crises actuelles et futures tendent et tendront à survenir dans la ceinture formée par les zones de contact entre ces deux entités géopolitiques contrastées. Cette ceinture traverse l'Europe et l'Asie. En certains endroits, elle couvre des régions très proches de la Méditerranée et du territoire de l'UE. Elle côtoie en outre des régions stratégiquement importantes, en raison de la présence de réserves de pétrole, et - en particulier dans la région Pacifique - de lignes de communication vitales pour le commerce maritime mondial.

Qui plus est, dans la période actuelle marquée par des confrontations militaires minimales entre États par rapport à la succession de guerres et de conflits du siècle dernier, les opinions publiques ont tendance à percevoir les risques et l'insécurité comme beaucoup plus élevés que durant la confrontation nucléaire de l'époque de la Guerre froide.

Une approche holistique

Face à cette révolution de l'environnement sécuritaire, il convient d'apporter un changement révolutionnaire à notre approche du concept de base de la sécurité : c'est le premier défi transformationnel majeur auquel nous devons faire face. Afin d'affronter la mondialisation de la sécurité et les facteurs entraînant cette révolution, nous devons agir de manière intégrée et holistique.

Au niveau conceptuel, nous devons - en tout premier lieu - être conscients du poids réduit des États pris individuellement face aux questions de sécurité et du rôle croissant des organisations internationales, telles les Nations Unies, l'OTAN, l'UE et l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Nous devons être tout aussi conscients que le rôle de nombreux autres acteurs, tels que les organisations non gouvernementales et les entreprises, est appelé à s'accroître.

Qui plus est, en ce qui concerne la référence et la typologie liées aux nouveaux risques et aux nouvelles menaces, nous devons comprendre que le concept de sécurité implique de plus en plus un monde sans frontières, où les sécurités interne et externe ne sont plus séparées.

Multilatéralisme et continuum interne-externe doivent servir de base à une nouvelle approche holistique et intégrée, assurant la synergie des capacités, des méthodologies et des outils. Pour pouvoir affronter cette révolution, nous devons mener une stratégie plus proactive, basée sur une stabilisation multinationale et multidisciplinaire s'étendant du noyau intégré à la périphérie déconnectée.

Cette stratégie devra reposer sur le choix le plus large possible d'outils et sur la synergie entre les facettes politiques, diplomatiques et socio-économiques de la bonne gouvernance, soutenues - quand et où cela s'avérera nécessaire - par une composante militaire. Une telle stratégie exige un engagement et des efforts collectifs de la part de la communauté internationale.

Il est évident que le monde occidental est appelé à diriger le processus de stabilisation ; il est tout aussi évident qu'une forte contribution devrait venir des membres intégrés du noyau mondialisé.

Même les Etats-Unis, point de référence pour la stabilité et la sécurité au niveau mondial, sont parfaitement conscients qu'ils ne peuvent opérer seuls. La tendance dans les pays occidentaux à recourir à des structures sécuritaires multinationales - l'OTAN et l'UE - pour affronter les nouveaux risques mondiaux, avec la perte de souveraineté que cela entraîne, souligne le caractère essentiel de l'évolution et du remodelage de ces structures dans la perspective d'une approche de plus en plus mondiale.

La transformation de l'Alliance

Cela ne signifie pas que l'OTAN et l'UE doivent intervenir n'importe où dans le monde ; au contraire, les différentes actions seront déterminées par les situations stratégiques spécifiques et le consensus politique.

L'Alliance devra : Si, d'une part, l'OTAN est l'incarnation politico-militaire de l'Alliance transatlantique, l'UE doit, d'autre part, être prête à jouer le rôle d'acteur de premier plan pour ce qui a trait à la transition et à l'instabilité. Cette vision est possible parce que l'UE dispose précisément des outils politico-économiques requis et que, par le biais du développement de la Politique européenne de sécurité et de défense, elle met en place son propre composant sécuritaire et militaire collectif pour gérer cette insécurité. Il s'agit-là de la voie d'avenir de l'Europe. Un robuste soutien politique et la consolidation d'une aptitude réelle à mettre en place une politique étrangère et commerciale commune doivent aller de pair avec le développement de la dimension militaire.

Qui plus est, à l'intérieur du noyau, il y a lieu de tenir compte d'un autre facteur dont les effets entraîneront fort probablement une nouvelle accélération de l'évolution de la sécurité mondiale. Ce facteur, c'est la croissance spectaculaire de certains acteurs, en particulier en Asie. La Chine et l'Inde s'apprêtent à rattraper et à dépasser nombre des actuels pays riches, ce qui ne sera pas sans conséquences pour la sécurité et la stabilité.

À court terme, la multipolarité ne signifiera pas un retour à la confrontation militaire. L'interaction entre le noyau et la périphérie constituera le domaine à plus hauts risques. D'autre part, les interrelations et le contrepoids entre les éléments centraux du noyau et leurs agrégats sécuritaires pourraient avoir une influence décisive sur la manière dont nous affronterons les risques à l'avenir, en particulier dans le domaine de la lutte contre la prolifération, les crises éventuelles constituant déjà une réalité à laquelle la communauté internationale doit faire face.

La transformation militaire

Parmi les outils disponibles, la composante militaire constitue parfois une option décisive dans un large éventail de situations, incluant la diplomatie préventive, la gestion des crises, les missions humanitaires, de maintien et d'imposition de la paix, ainsi que les opérations de stabilisation et la reconstruction d'après conflit. L'intervention militaire est essentielle lorsque les crises s'aggravent, mais dans de nombreux autres scénarios - même lorsque les risques sont faibles ou très faibles -, des forces militaires assurent l'environnement sécuritaire essentiel à un grand nombre d'initiatives, notamment civiles.

Il est essentiel de comprendre la manière dont la révolution dans la situation sécuritaire exerce un impact révolutionnaire similaire sur la nature des opérations. Les opérations en cours offrent un excellent exemple à cet égard. De nos jours, les opérations militaires n'aboutissent plus nécessairement à la défaite des forces hostiles, mais sont suivies de phases de stabilisation et de reconstruction. Généralement, ces phases longues et difficiles, qui visent à traiter les causes de la déstabilisation, sont déterminantes pour parvenir aux objectifs politico-stratégiques. Au cours de ces phases, les forces militaires sont présentes non seulement pour atteindre et maintenir un niveau de sécurité minimum, mais également pour apporter une contribution directe et souvent décisive, tout en interagissant de manière complexe avec la population locale en période de crise.

De plus en plus, nous opérons aujourd'hui non seulement « contre » quelqu'un ou « en faveur » de quelqu'un, mais également « parmi » eux. Il est fréquent que les opposants fassent partie de ce qui doit être stabilisé. Cela signifie qu'une position dominante en matière d'interventions « coercitives » ne suffit plus pour atteindre des objectifs politico-stratégiques. Lorsque le recours à la force est nécessaire, il doit être proportionné, sélectif, efficace et rapidement décisif. Nous devons en tout premier lieu être capables de savoir très vite ce qu'il en est et, si possible, d'anticiper toute situation donnée. Nous devons en outre être capables de surveiller les régions où des risques et des crises peuvent surgir, afin de les déceler et de les prévenir avant leur explosion, et de pouvoir ainsi prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter de véritables crises. Si des crises surviennent malgré tout, nous devons avoir la capacité de contenir les zones d'insurrection, sans attendre qu'elles s'étendent jusqu'à nos pays.

Là où nous sommes appelés à intervenir, il est essentiel que nous soyons capables de différencier les facteurs déstabilisateurs et d'établir les conditions permettant d'y remédier. L'ennemi appartient à la société que nous devons stabiliser et les concepts militaires classiques doivent subir une révolution en conséquence. Des capacités, méthodologies et outils d'intervention doivent être développés, à partir de concepts dont les retombées seront conformes aux objectifs recherchés. Cela implique la création d'architectures réseau-centrées, rassemblant des détecteurs, des informations, des décideurs, des opérateurs, des outils et tout ce qui peut multiplier les chances de réussite de la mission.

Cette nouvelle approche du concept sécuritaire s'appelle la transformation, une révolution conceptuelle et novatrice qui englobe tous les secteurs : organisation, structure, formation et entraînement, capacités, concepts et doctrine régissant l'emploi des forces militaires.

Si la modification de concept destinée à relever les nouveaux défis repose sur une synergie multinationale et interdisciplinaire, et offre la possibilité de parvenir aux effets politiques et militaires désirés, cette transformation doit aboutir à : Conformément à ces tendances, les forces armées italiennes accélèrent la transformation qu'elles ont récemment entamée, afin de se doter de ressources interarmées et de parvenir à l'interopérabilité avec les Alliés, ainsi qu'à un niveau élevé d'opérabilité et de capacité de déploiement. L'objectif consiste à continuer à apporter notre concours aux organisations de sécurité internationales, qui constituent les points de référence de notre pays, ainsi qu'à maintenir nos normes et notre qualité au niveau de celles de nos partenaires européens, pour lesquels capacité opérationnelle et opérabilité sont des exigences prioritaires non négociables.
...début...