Analyse
Le renouvellement des partenariats avec l'Asie centrale
Exercice de réaction en cas de catastrophe : l'OTAN a parrainé son premier exercice PpP, Ferghana 2003, en Asie centrale en avril 2003. (© OTAN)
Richard Weitz évalue l'environnement sécuritaire en Asie centrale et propose des moyens pour renforcer l'engagement de l'OTAN dans cette région.
Depuis fin 2001, l'OTAN apparaît comme un acteur institutionnel majeur dans les affaires de sécurité de l'Asie centrale, à la suite de son intérêt et de son implication accrus pour cette région du monde depuis les attentats terroristes du 11 septembre et de sa prise de relais, en août 2003, à la tête de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan. Les mesures de répression du gouvernement d'Ouzbékistan à Andijan en mai 2005 ont cependant révélé la fragilité des relations de l'Alliance avec la région. L'OTAN a dès lors besoin d'une nouvelle initiative pour renforcer sa position en Asie centrale.

Avant même les attentats terroristes du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis, l'Alliance avait noué des contacts avec les gouvernements d'Asie centrale sur les questions de défense. Depuis le milieu des années 1990, tous les pays de la région participent au Conseil de partenariat euro-atlantique (CPEA) et au programme de Partenariat pour la paix (PpP) y afférent (la seule exception étant le Tadjikistan, qui n'a rejoint le PpP qu'en 2002).

Le CPEA et le PpP offrent des mécanismes par le biais desquels l'OTAN et ses Partenaires, y compris les pays de l'ancien bloc soviétique, peuvent mener une coopération pratique en matière de défense et de sécurité sur tout un éventail de questions. La promotion de la réforme de la défense et l'intensification de l'interopérabilité des armées avec les forces de l'OTAN constituent les principaux objectifs du programme de Partenariat. Les activités du PpP couvrent également d'autres domaines, tels que la capacité de réaction en cas de catastrophe, la maîtrise des armements et la sécurité frontalière. La coopération scientifique et environnementale représente aussi un aspect important de l'engagement de l'Alliance dans la région. C'est ainsi, par exemple, que l'OTAN assure la promotion de la connectivité Internet entre les pays d'Asie centrale et du Caucase, dans le cadre de son initiative d' « Autoroute virtuelle de la soie ».

L'engagement après le 11 septembre

Depuis le 11 septembre, deux événements ont considérablement renforcé les intérêts et les activités de l'OTAN en Asie centrale. Premièrement, après l'adhésion de la plupart des pays d'Europe centrale et orientale à l'Alliance, le PpP a changé d'orientation pour promouvoir la réforme et la coopération militaires en Asie centrale, ainsi que dans le Caucase du Sud et les Balkans occidentaux.

Deuxièmement, le lancement de l'Opération « Enduring Freedom » et de la FIAS en Afghanistan a fortement accru la présence militaire de l'OTAN en Asie centrale. En visite dans la région en 2003, le Secrétaire général de l'époque Lord Robertson a déclaré que les événements du 11 septembre avaient conduit l'Alliance à considérer que « notre sécurité est étroitement liée à celle de régions éloignées. L'Asie centrale va désormais figurer en bonne place à l'agenda de l'OTAN. »

L'Asie centrale est la seule région du monde où les armées russe, chinoise et de l'OTAN opèrent régulièrement à proximité immédiate
En assumant la responsabilité de la FIAS en Afghanistan à partir d'août 2003, l'OTAN s'est engagée dans un projet à long terme pour promouvoir la stabilité et la sécurité en Asie centrale. Dans le cadre de ce rôle renforcé, les représentants de l'Alliance recherchent un soutien à la fois politique et pratique, principalement dans le domaine de la logistique, auprès des gouvernements d'Asie centrale.

Lors de leur Sommet d'Istanbul en juin 2004, les dirigeants de l'OTAN ont souligné, dans leur communiqué, l'importance accrue de l'Asie centrale en la désignant, ainsi que le Caucase, comme une région «stratégiquement importante». Ils ont également décidé d'assigner un officier de liaison à un quartier général régional à Almaty, au Kazakhstan. La mission essentielle de cet officier de liaison consiste à soutenir la mise en ouvre des programmes de coopération et d'assistance de l'OTAN dans la région.

Qui plus est, le Sommet d'Istanbul a décidé la création du poste de Représentant spécial du Secrétaire général pour le Caucase (Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie) et l'Asie centrale. Robert Simmons, qui est le premier à occuper ce poste, se rend régulièrement en Asie centrale pour expliquer les programmes de l'OTAN et la manière dont les gouvernements de la région peuvent les utiliser au mieux. Il cherche à informer leurs opinions publiques quant aux contributions positives de l'Alliance à la sécurité régionale, comme c'est le cas en Afghanistan.

L'effet Andijan

Les responsables de l'OTAN encouragent les gouvernements partenaires à procéder à des réformes aussi bien politiques que militaires. Le document cadre du PfP rappelle qu'ils sont résolus « à protéger les sociétés démocratiques et leur liberté contre la coercition et les menaces, ainsi qu'à défendre les principes du droit international ». Lorsque le Secrétaire général de l'OTAN Jaap de Hoop Scheffer s'est rendu à Tachkent en octobre 2004, il a déclaré : « Nous faisons tout ce que nous pouvons pour protéger tout particulièrement les valeurs démocratiques et nous espérons que ces considérations seront également prises en compte dans nos relations avec l'Ouzbékistan. »

Après les mesures de répression du gouvernement ouzbek à Andijan en mai 2005, le Conseil de l'Atlantique Nord de l'OTAN a publié une déclaration condamnant « la force excessive et disproportionnée à laquelle les unités de sécurité ouzbèkes ont, dit-on, recouru » et réclamant une enquête internationale indépendante. Le gouvernement ouzbek a répondu en exigeant que les forces américaines se retirent des installations militaires ouzbèques et en imposant des restrictions à l'utilisation de son territoire et de son espace aérien par les autres Alliés. Le programme de coopération entre l'OTAN et l'Ouzbékistan se limite actuellement à une douzaine d'activités mineures.

En dépit de l'effondrement des liens de sécurité entre l'OTAN et l'Ouzbékistan et des craintes de ce pays face à l'action de l'Occident en faveur de la démocratie dans leur région, les autres gouvernements d'Asie centrale demeurent intéressés par une coopération avec l'Alliance. Le Kazakhstan offre le meilleur exemple à cet égard, puisqu'il a établi un Plan d'action individuel pour le partenariat et qu'il coopère activement avec l'Alliance sur des questions politiques et de défense.

Les moyens de pression de l'OTAN dans la région n'en restent pas moins affaiblis, du fait que l'OTAN continue à se préoccuper d'autres priorités et en raison d'une prise de conscience généralisée qu'aucune proposition d'adhésion à l'Alliance ne sera adressée aux gouvernements d'Asie centrale dans un proche avenir. Les efforts pour restructurer les armées régionales en fonction des recommandations de l'OTAN n'enregistrent que de modestes progrès. Des équipements, doctrines et tactiques obsolètes handicapent les armées d'Asie centrale. La plupart des responsables de la région continuent à considérer les liens avec l'Alliance comme un moyen d'obtenir des équipements occidentaux, plutôt que comme une alternative à l'Organisation du Traité de sécurité collective.

Le cas d'Andijan souligne également que les efforts parrainés par l'OTAN pour inculquer un certain professionnalisme aux forces armées d'Asie centrale pourraient en fait contribuer au recours à la force par les régimes de la région contre leurs opposants intérieurs.

Le renforcement du dialogue OTAN-OCS

L'établissement d'un dialogue officiel avec l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) pourrait contribuer à renforcer le rôle de l'OTAN en Asie centrale. L'OCS - qui regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan - est actuellement en train de devenir le groupement régional le plus influent en Asie centrale.

L'Asie centrale est la seule région du monde où les armées russe, chinoise et de l'OTAN opèrent régulièrement à proximité immédiate. L'OTAN n'entretient toutefois pas de liens institutionnels officiels avec l'OCS ni avec la Chine. Après une période de refroidissement consécutive à l'attaque erronée de l'ambassade de Chine à Belgrade par des avions de l'OTAN lors de la campagne du Kosovo de 1999, l'ambassadeur de Chine en Belgique a rencontré le Secrétaire général Lord Robertson en octobre 2002, afin de discuter de l'établissement de relations plus étroites. Les responsables chinois semblaient particulièrement intéressés par un dialogue bilatéral sur les développements stratégiques et les menaces pour la sécurité en Asie centrale. En juillet 2004, le Secrétaire général Jaap de Hoop Scheffer a déclaré que l'Alliance désirait collaborer avec la Chine dans plusieurs domaines suscitant des préoccupations communes : l'anti-terrorisme, la lutte contre la prolifération d'armes de destruction massive et « le maintien de la stabilité régionale », en particulier en Afghanistan et en Iraq.

Ces expressions d'un intérêt mutuel n'ont toutefois pas encore abouti à des progrès concrets. À la différence du Japon, la Chine n'entretient pas même un « partenariat de dialogue » avec l'OTAN. En contrepartie de l'établissement de liens officiels avec la Chine, les membres de l'OTAN pourraient insister sur l'obtention d'un meilleur accès aux activités de l'OCS. En échange, l'Alliance pourrait désigner l'OCS comme « partenaire mondial », afin de souligner la valeur d'une coopération en matière de sécurité conjointe.

Les relations proposées entraîneraient une collaboration OTAN-OCS dans certains domaines fonctionnels agréés. Les thèmes susceptibles d'inciter l'OCS à collaborer avec les gouvernements de l'OTAN pourraient inclure le développement socio-économique régional, l'exploitation de l'énergie, le contre-terrorisme et la lutte contre le trafic des narcotiques, des êtres humains et des armes de destruction massive. La coopération concernant la gestion des catastrophes naturelles et générées par l'homme pourrait aussi favoriser un renforcement des liens dans ce domaine. Dans leur déclaration consécutive au Sommet d'Astana en juillet 2005, les gouvernements de l'OCS souscrivent à des efforts conjoints plus importants pour affronter des urgences de ce type dans le paragraphe qui suit immédiatement celui où ils demandent aux membres de la coalition en Afghanistan d'établir un calendrier précisant la fin de l'utilisation des bases militaires d'Asie centrale.

Un dialogue OTAN-CSO officiel permettrait par ailleurs des échanges de vues sur la démocratisation, l'extrémisme religieux et d'autres sujets de préoccupation commune. La collaboration autour de projets concrets dans les domaines de la sécurité énergétique, de la prolifération des armes de destruction massive, le contre-terrorisme et le trafic des narcotiques et des êtres humains contribuerait à prévenir une concurrence débilitante entre grandes puissances en Asie centrale, tout en renforçant la capacité des institutions à gérer les défis transnationaux complexes auxquels l'Eurasie est confrontée.

Dans les années à venir, l'importance stratégique de l'Asie centrale pour l'OTAN ne cessera probablement de croître. Bien que cette région pose des défis à l'Alliance, elle offre aussi l'occasion d'élargir la collaboration et de contribuer à la transformation en cours de l'OTAN pour faire face plus efficacement aux menaces sécuritaires du XXI° siècle.
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