Analyse
La défense antimissile à l'ordre du jour de l'OTAN
Mesures de dissuasion : des défenses antimissiles pourraient dissuader des adversaires d'acquérir des missiles balistiques. (© AFSOUTH)
À la veille du Sommet de Riga, David S. Yost analyse les questions qui sous-tendent le débat sur la défense antimissile à l'OTAN.
Le déploiement d'une défense antimissile est devenu l'une des premières mesures à prendre lorsqu'un Allié de l'OTAN est menacé dans un contexte de crise. C'est ainsi, par exemple, que l'Alliance a envoyé à la Turquie des missiles de défense Patriot lors des conflits de 1990-1991 et de 2003 impliquant l'Iraq. Qui plus est, l'OTAN peut se targuer d'enviables antécédents de coopération en matière de défense antimissile pour la protection des forces sur le terrain et elle améliore actuellement cette capacité. En mars 2005, le Conseil de l'Atlantique Nord a lancé le programme OTAN de Défense active multicouche contre les missiles balistiques de théâtre (ALTBMD). L'ALTBMD intégrera plusieurs systèmes de défense contre les missiles de théâtre en un réseau cohérent pour la protection des forces déployées, avec une capacité opérationnelle initiale en 2010.

La capacité de défense antimissile de l'OTAN pourrait en outre être sur le point de dépasser la seule protection des forces. Lors de leur réunion de juin 2006, les ministres de la Défense de l'OTAN ont pris note de l'achèvement de l'étude de faisabilité d'une défense antimissile, décidée au Sommet de Prague de 2002 pour examiner les options en vue de la protection du territoire, des forces et des centres de population de l'Alliance.

La question de la faisabilité technique d'une telle défense contre des missiles balistiques est toutefois devenue moins pressante que les questions politico-militaires, toujours en cours de discussion. Dans le cadre de ce débat, l'idée qu'une défense antimissile « sur tout le spectre des conflits » - c'est-à-dire contre des missiles de toutes portées - pourrait servir les intérêts sécuritaires de l'Alliance fait de plus en plus son chemin. En dépit des efforts visant à décourager et à endiguer la prolifération des missiles, le nombre de missiles balistiques en dehors de l'OTAN (ainsi que leur portée et leur sophistication) s'accroît ; ces mêmes missiles peuvent être équipés d'armes de destruction massive (ADM). Par ailleurs, terroristes et missiles offensifs pourraient constituer un seul et même défi, comme le démontrent les liens du Hezbollah avec la Syrie et l'Iran pour les systèmes à courte portée.

Il paraît évident que l'évaluation de la menace - qui prévoit les exigences en matière de défense antimissile - n'est pas une science exacte. La gravité (et l'imminence) des menaces posées par des missiles balistiques à longue portée justifie-t-elle les coûts d'acquisition d'une défense antimissile allant de pair avec d'autres priorités en matière de défense ? L'évaluation générale de la menace parmi les gouvernements alliés n'est pas exactement la même que celle du gouvernement des États-Unis, notamment pour ce qui a trait au délai d'apparition éventuelle de capacités étrangères en matière de missiles balistiques. Il est toutefois largement admis que la disponibilité des ressources pourrait évoluer rapidement, à la suite de transferts par un fournisseur étranger tel que la Corée du Nord, et que les intentions pourraient changer du jour au lendemain dans la foulée d'un changement de régime. Même si leur précision et leur fiabilité technique sont incertaines, des missiles balistiques à longue portée armés d'ADM pourraient en outre constituer une grave menace pour les pays de l'OTAN.

Une défense antimissile protégeant les villes et le territoire de l'OTAN pourrait, en principe, renforcer la dissuasion, permettre à l'Alliance de négocier les crises avec une fermeté et une solidarité plus grandes, et même (dans certains cas peut-être) dissuader des adversaires d'acquérir des missiles balistiques pouvant être utilisés pour menacer le territoire allié. Une défense antimissile pourrait renforcer la dissuasion, car un adversaire serait confronté au risque de défaite opérationnelle de son attaque, ainsi qu'à la perspective de représailles de l'OTAN. En disposant d'une défense contre de tels missiles balistiques, les Alliés seraient également plus libres d'envisager des options autres que l'action préventive ou préemptive contre leurs adversaires. Une défense de ce type pourrait aider les Alliés à parvenir à un consensus sur la stratégie en cas de crise et à faire front commun lors d'un conflit. Des capacités de défense antimissile pourraient également offrir des possibilités notables lors d'une crise. Les gouvernements de l'OTAN pourraient en effet opter pour l'annonce d'un relèvement du niveau d'alerte de la défense antimissile afin d'envoyer un message de cohésion, de détermination et d'état de préparation. Le recours aux Patriot pour protéger Israël contre des attaques de missiles iraquiens en 1991 a prouvé qu'une défense antimissile peut servir à des fins de désescalade, de limitation de conflit et de gestion d'une crise.

Résoudre les questions pratiques

Ces avantages potentiels sont, toutefois, souvent perdus de vue car experts et responsables débattent toujours des nombreuses questions sans solution associées à la défense antimissile. Ces questions incluent le commandement et le contrôle, la priorité à affecter des ressources limitées à la défense antimissile, la perspective de maintenir (et même d'aggraver) la dépendance des Alliés par rapport aux capacités américaines, le problème des débris résultant d'interceptions réussies de missiles ennemis armés d'ADM, les options de réaction de l'ennemi, les transferts de technologie, les coûts, l'évaluation de la menace, les priorités à accorder à l'architecture de la défense antimissile et les réactions éventuelles de la Russie.

Le commandement et le contrôle de la défense contre des attaques impliquant des missiles balistiques ne peuvent être efficacement improvisés au cour même d'une crise. Ils doivent faire l'objet d'une réflexion poussée et être décidés en délibération, longtemps à l'avance. Des règles claires d'engagement doivent être définies pour le commandant militaire auquel l'autorité d'agir serait déléguée en cas d'attaque par missiles balistiques. Dans la pratique, ce commandant serait presque certainement un Américain, peut-être le Commandement suprême des forces alliées en Europe (SACEUR). Les règles d'engagement pourraient être déterminées par des consultations au sein de l'Alliance et le fonctionnement de la défense antimissile pourrait inclure des contributions alliées.

Même si leur précision et leur fiabilité technique sont incertaines, des missiles balistiques à longue portée armés d'ADM pourraient constituer une grave menace pour les pays de l'OTAN
De tels accords de commandement et de consultation pourraient résoudre les questions de priorité et de débris. Elles portent, par exemple, sur la manière dont les Alliés détermineraient les ressources à défendre en priorité dans des circonstances particulières. Les capitales nationales ou les plus grands centres de population seraient-ils défendus en priorité ? La priorité serait-elle accordée aux pays rassemblés dans une coalition d'Alliés de l'OTAN chargée d'entreprendre une opération spécifique ? Qu'en serait-il de la défense des pays neutres ou n'appartenant pas à l'OTAN ? Certains intercepteurs seraient-ils exclusivement dédiés à la défense de l'Europe ou de l'Amérique du Nord ? L'OTAN est consciente de ces questions, mais elle n'est encore parvenue à aucune conclusion. La nécessité de déterminer des priorités pour des ressources de défense limitées s'avère un point important lors des consultations de l'Alliance.

Une autre question de commandement et de contrôle exigeant une analyse plus approfondie concerne les débris, car il faut considérer le risque que des fragments d'une ogive interceptée tombent sur le territoire d'un pays n'appartenant pas à l'OTAN ou d'un pays de l'OTAN ne faisant pas lui-même l'objet de l'attaque et n'ayant pas de rôle direct dans la décision d'engagement. Les dommages potentiels provoqués par les débris doivent être comparés aux conséquences d'une attaque réussie par des missiles balistiques. Aucun débris de la navette Columbia n'a touché un être humain et la navette était beaucoup plus grosse qu'une ogive, qui serait (à la différence de Columbia) pulvérisée en une multitude de morceaux par une interception cinétique non nucléaire. Dans le cas d'une interception exo-atmosphérique, les débris seraient donc probablement entièrement consumés lors de leur rentrée dans l'atmosphère. Même si l'ennemi utilisait une ogive nucléaire conçue pour exploser en cas d'interception et donc pour causer une pulsation électromagnétique (PEM), ce qui n'est guère facile à obtenir, les dommages d'une PEM à haute altitude seraient (bien qu'importants) presque certainement nettement moindres que ceux résultant d'une attaque nucléaire contre une ville. Outre de terribles destructions immédiates, une attaque nucléaire réussie provoquerait des retombées et entraînerait des coûts médicaux, sociaux et économiques phénoménaux à long terme. Nick Witney, alors haut fonctionnaire britannique, avait peut-être ces conséquences à l'esprit lorsqu'il écrivit, en 2003 : « Aucun État européen, je l'espère, ne refuserait de courir le risque de la chute sur son territoire d'une pluie de débris résultant d'une interception réussie, si tel était le prix à payer pour protéger un ami ou un allié, proche ou lointain, d'une frappe par des missiles balistiques. »

La dissuasion russe ne serait pas menacée par une défense antimissile américaine ou de l'OTAN en Europe, car cette défense n'inclurait qu'un petit nombre d'intercepteurs. En dépit des critiques de commentateurs russes, des consultations avec Moscou et des mesures de transparence pourraient lever d'éventuels malentendus quant à la finalité et aux fonctions potentielles de tels intercepteurs. Depuis 2002 d'ailleurs, l'OTAN et la Russie sont engagées dans une coopération et un dialogue en matière de défense contre les missiles de théâtre.

La question des options de réaction ouvertes aux adversaires est liée à l'évaluation de la menace. Les missiles balistiques sont considérés par ceux qui cherchent à les acquérir comme utiles à divers égards : dissuasion, coercition et prestige, en plus d'options de frappe. La défense contre les missiles balistiques pourrait néanmoins inciter certains adversaires à envisager d'autres options d'attaque, recourant - par exemple - à des avions avec pilote, des missiles de croisière, des véhicules aériens sans pilote (UAV) ou des bombes dissimulées dans des navires dans des ports. Dans ce dernier cas, advenant un échec de la surveillance maritime, il n'y aurait aucune défense hormis celle de l'identification de celui qui a placé la bombe et (comme dans le cas d'une politique de dissuasion déclarée) de la punition du coupable. Le simple fait de soulever la question des options alternatives pour un adversaire constitue un hommage paradoxal rendu à la défense antimissile, puisqu'il implique que celle-ci pourrait parvenir à dissuader l'adversaire en question de recourir aux missiles balistiques. Les adversaires déterminés à s'appuyer sur des missiles balistiques pourraient s'intéresser aux systèmes d'aide à la pénétration et autres contre-mesures mis au point par les Russes et les Chinois, sans pour autant être sûrs de triompher des technologies permettant de les identifier et de les vaincre.

C'est précisément parce que d'autres moyens d'attaque sont possibles que l'OTAN s'intéresse à l'amélioration de la défense contre les avions avec pilote, les missiles de croisière et les UAV. Mis à part des intercepteurs à courte portée, la défense contre les missiles balistiques est pratiquement inutile face à des missiles de croisière. Avec la prolifération de l'accès aux technologies, les menaces réelles et hypothétiques se multiplient. Les gouvernements alliés doivent faire des choix et garder à l'esprit le fait qu'investir lourdement dans la défense contre une seule forme d'attaque risque de vulnérabiliser l'OTAN dans un autre domaine.

Le problème le plus sérieux en matière de coût n'est peut-être pas le fait que les adversaires disposent de multiples options d'attaque, mais que les dépenses de défense de la plupart des gouvernements alliés sont faibles et que ces gouvernements ont d'autres priorités militaires urgentes. Depuis quelques années, ils mettent l'accent sur les opérations en cours, particulièrement dans les Balkans et en Afghanistan, ainsi que sur les questions transformationnelles liées à la Force de réaction de l'OTAN. De nombreux Alliés seraient probablement réticents à s'engager envers le financement commun d'un nouveau programme majeur d'acquisition et verraient des avantages à reporter une telle décision, alors que les experts de l'Alliance sont confrontés aux différentes questions sans réponses, d'autant que certaines de ces dernières pourraient dépendre des progrès technologiques. Ainsi des capacités sophistiquées de discrimination, de poursuite et de projection des trajectoires autoriseraient la conception d'arrangements de commandement et de contrôle optimisant les opportunités d'interception et minimisant les risques liés aux débris.

La voie à suivre

On ignore encore si, lors du Sommet de Riga de novembre 2006, les Alliés iront au-delà de l'appel à « une plus grande prise en compte des considérations politico-militaires » lancé par les ministres de la Défense de l'OTAN en juin 2006. Ce Sommet pourrait toutefois fournir une orientation quant à de futures mesures analytiques et pratiques, incluant peut-être la création d'un Centre de défense antimissile au Siège de l'OTAN.

Il est en outre possible que les États-Unis et plusieurs autres Alliés de l'OTAN aillent plus loin en matière de défense antimissile « sur tout le spectre de conflits », sans attendre que l'Alliance dans son ensemble souscrive à une décision d'acquisition. Les principaux précédents en la matière concernent la défense contre les missiles de théâtre et incluent le programme SAMP-T impliquant la France et l'Italie, les programmes Patriot auquel participent l'Allemagne, les États-Unis et les Pays-Bas, et le programme de Système de défense aérien à moyenne portée basé à terre (MEADS) soutenu par l'Allemagne, les États-Unis et l'Italie. SAMP-T, Patriot et MEADS constituent tous des systèmes de défense contre des missiles à courte portée. Pour contrer les menaces liées aux missiles à longue portée menaçant l'Europe et l'Amérique du Nord, les États-Unis pourraient collaborer avec certains Alliés de l'OTAN pour déployer un site de défense antimissile en Europe (troisième du genre, après les sites implantés en Alaska et en Californie, qui disposent de missiles intercepteurs basés au sol. Il serait peut-être plus judicieux de le baptiser « premier site européen ».) Doté de missiles intercepteurs, il serait soutenu par d'autres sites en Europe, équipés de systèmes de détection et de moyens de communication ; il pourrait protéger la majeure partie du territoire européen de l'OTAN et de l'Amérique du Nord contre les menaces liées à des missiles balistiques à longue portée lancés depuis le Moyen-Orient.

Si les États-Unis et certains autres Alliés de l'OTAN vont de l'avant en matière de défense antimissile « sur tout le spectre de conflits » par le biais d'une série de programmes bilatéraux de coopération, la prise de décision collective de l'Alliance en matière de défense antimissile pourrait être accélérée. Comme dans certains autres domaines de la politique de l'Alliance, il se pourrait que tous les Alliés soient impliqués dans les consultations, même si quelques-uns seulement participent directement aux arrangements pratiques. Le système de communication de l'OTAN pourrait relier les efforts de défense antimissile nationaux, multinationaux et de l'Alliance. La coordination des programmes nationaux, de ceux qui impliquent des groupes d'Alliés et des efforts s'étendant à l'ensemble de l'OTAN est essentielle, pour préserver l'unité de l'Alliance.

Les États-Unis partagent déjà des informations sur le lancement de missiles avec l'OTAN et d'autres alliés. Un arrangement d'un type nouveau entre les États-Unis et d'autres pays de l'OTAN pourrait fournir des renseignements utiles à tous les Alliés sur les capacités et les principes opérationnels, notamment sur l'évolution de l'état de préparation. Un système de défense antimissile dirigé par les États-Unis en coopération avec des Alliés sélectionnés pourrait se composer de missiles intercepteurs basés au sol, en réseau avec d'autres capacités (telles que le THAAD [Système de défense haute altitude de théâtre d'opération], Patriot et Aegis) pour offrir une certaine protection à l'Alliance dans son ensemble. Ce système pourrait être principalement financé par les Etats-Unis, avec des contributions européennes sous la forme de financements, de mise à disposition de terrains, et de systèmes de détection et dispositifs antimissiles nationaux, et/ou de personnel de soutien, pour la protection des forces notamment. La protection « sur tout le spectre de conflits » des villes et du territoire européens de l'OTAN pourrait fort bien inclure d'importants composants ALTBMD, étant donné que la mise en réseau des systèmes de détection et des intercepteurs est essentielle pour construire une architecture complète de défense contre des missiles à courte et à longue portée.

L'expression du soutien de l'OTAN à une défense antimissile « sur tout le spectre de conflits » offrirait aux pays hôtes potentiels la garantie qu'un site de défense antimissile américain en Europe ne constituerait pas une source de division, ni de différend avec d'autres nations. Un tel soutien de l'OTAN, couplé à des consultations avec la Russie, pourrait d'ailleurs contribuer à la création d'un cadre concret pour une future coopération en matière de défense antimissile entre les Alliés et pourrait être considéré par des adversaires potentiels comme un signe de la détermination de l'Alliance.
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