Spécial
Un partenariat en pleine maturation
( © OTAN)
Sergei Ivanov analyse l’évolution des relations entre l’OTAN et la Russie depuis la création du Conseil OTAN-Russie.
L’ampleur et le rythme sans précédent de l’évolution internationale au cours des dernières décennies ont entraîné la transformation aussi bien de la Russie que de la planète tout entière. Au cours de ce processus, l’humanité est parvenue à un point de son évolution qui peut, sans exagération, être qualifié d’unique. Si, d’une part, on relève de nouvelles occasions de créer un ordre mondial reposant sur l’égalité, la responsabilité partagée et la coopération entre tous les États, on constate, d’autre part, que des décalages se produisent au niveau des mécanismes permettant d’affronter les nombreux nouveaux défis pour la sécurité internationale.

Les dissensions interethniques et les conflits religieux, le terrorisme et le séparatisme agressif, la contrebande d’armes et le trafic de drogue acquièrent de plus en plus une dimension transnationale. Ce faisant, ils représentent une menace grave et croissante pour tous les États, en dépit des multiples efforts consentis par les principaux pays du monde pour les combattre. Dans un tel environnement, il est essentiel d’adopter une attitude proactive et de développer des instruments diplomatiques, économiques et militaires afin d’écarter ces menaces pour la sécurité aussi bien régionale que mondiale. En ce moment essentiel de l’histoire, l’Europe est obligée d’élaborer un dispositif sécuritaire complet et en coopération pour faire face aux préoccupations de tous les pays européens et des institutions internationales. En outre, un partenariat sérieux entre l’OTAN et la Russie devrait sans nul doute jouer un rôle important dans ce processus.

La signature lors du Sommet de Rome de mai 2002, par tous les Alliés de l’OTAN et par la Russie, de la déclaration « Les relations OTAN-Russie : une qualité nouvelle » établissant le Conseil OTAN-Russie a constitué un jalon important sur la voie de la création de conditions favorables au développement d’un tel partenariat. Depuis l’instauration du Conseil OTAN-Russie, nous cherchons à transformer cette institution par le biais du dialogue politique et de la coopération pratique, afin d’en faire un instrument efficace pour l’édification d’une nouvelle architecture de sécurité et de stabilité en Europe. A cette fin, la coopération entre l’OTAN et la Russie repose sur le respect mutuel des préoccupations et intérêts de toutes les parties, ainsi que sur la transparence et l’ouverture. Il ne serait pas possible de créer des relations d’une qualité nouvelle sans accepter ce que nous considérons comme des règles de base fondamentales.

Aujourd’hui, nous fiant à une expérience de coopération de trois ans et demi au sein du Conseil OTAN-Russie, nous pouvons dire avec assurance que la décision prise par tous les pays de créer un partenariat ouvert, sur un pied d’égalité, s’est avérée à la fois opportune et avisée. Les mesures que nous avons initiées à Rome pour nous rencontrer à mi-chemin étaient à la fois raisonnables et rationnelles. Globalement donc, la Russie est satisfaite des résultats politiques et pratiques de la Déclaration de Rome et pense que le Conseil OTAN-Russie a d’ores et déjà démontré qu’il est en mesure de résister à l’épreuve du temps.

Les relations s’améliorent en permanence, ce qui génère de nouvelles opportunités de coopération pratique dans un nombre sans cesse croissant de domaines. Parmi ceux-ci l’on retiendra la lutte contre le terrorisme, la contre-prolifération, la lutte contre les narcotiques, le maintien conjoint de la paix, le renforcement de l’interopérabilité, la défense aérienne paneuropéenne, ainsi que la recherche et le secours en mer. Toutes ces questions font aujourd’hui partie d’un dialogue de plus en plus intense et sérieux entre l’OTAN et la Russie. Actuellement d’ailleurs, une vingtaine de groupes de travail dédiés permanents opèrent sous les auspices du Conseil OTAN-Russie, chacun de ces groupes se focalisant sur des objectifs tangibles. Des réunions des ministres de la Défense ont lieu régulièrement. Elles fournissent une enceinte de discussion pour tout un éventail de questions et offrent l’occasion d’élaborer des résolutions communes.

Un Accord sur le statut des forces a été signé en avril 2005. Il fournit un cadre légal pour les mouvements de personnel militaire et de soutien vers et en provenance des pays alliés, les pays partenaires et la Russie, ce qui facilite grandement l’organisation d’activités conjointes et la participation à des opérations conjointes. La Russie est d’ailleurs sur le point d’entamer sa participation à Active Endeavour, l’opération de contre-terrorisme dirigée par l’OTAN en Méditerranée. Tous les obstacles techniques et de procédure ont été levés, ouvrant la voie à la participation, dès cette année, des navires de la flotte de la mer Noire à la mission.

Un autre domaine de collaboration fructueux est celui de la défense contre les missiles de théâtre. La défense antimissiles représente potentiellement un sujet extrêmement sensible. Cela s’explique par le fait que le déploiement de défenses contre les missiles de théâtre est susceptible de transformer l’équilibre des forces dans la région où il intervient. Qui plus est, ce facteur nécessite une attention particulière en Europe. C’est pour cette raison que le président russe Vladimir Poutine a proposé, dès l’an 2000, que la défense contre les missiles de théâtre constitue un domaine de coopération entre la Russie et l’OTAN. Ultérieurement, cette initiative a bénéficié de l’appui de l’Alliance et elle progresse dans le cadre du Conseil OTAN-Russie. De la sorte, nous en sommes arrivés, ensemble, à comprendre qu’une coopération élargie dans ce domaine contribue à rencontrer les préoccupations en matière de défense et à réduire les coûts financiers. Nous avons donc l’intention de poursuivre sur cette voie.

Différends

En dépit des nombreuses réalisations du Conseil OTAN-Russie, de l’amélioration globale des relations et des progrès incontestables enregistrés dans l’identification de domaines d’intérêt commun, les relations entre les deux parties ne sont pas exemptes de problèmes. Dans l’esprit d’un dialogue ouvert et d’un véritable partenariat, il serait d’ailleurs peu avisé de ma part d’ignorer les points à l’origine de nos différends. Nous pensons que l’évolution de nos relations doit s’accompagner d’une totale transparence, à la différence de l’expérience que nous avons connue lorsque les États baltes ont adhéré à l’OTAN. C’est ainsi que, dès le tout premier jour où ces pays sont devenus membres de l’Alliance, celle-ci a déployé des avions de combat au-dessus de leur territoire, dans une démonstration de contrôle aérien qui nous a incités à nous demander si une chose fâcheuse, susceptible de représenter un danger pour la sécurité internationale, s’était produite dans la région.

Nous avons des différends fondamentaux avec l’OTAN pour ce qui concerne le Traité sur les Forces armées conventionnelles en Europe (Traité FCE). La Russie a ratifié le Traité FCE adapté, qui est censé constituer une pierre angulaire de l’architecture sécuritaire euro-atlantique en pleine évolution. En revanche, les Alliés de l’OTAN continuent à insister sur ce que nous considérons comme une relation incongrue entre la ratification du Traité et le respect des engagements liés à la Géorgie et à la Moldova. Comme l’OTAN insiste sur cette relation, les nouveaux Alliés baltes, dont aucun n’a signé le Traité FCE, forment pratiquement une zone grise, non couverte par les accords internationaux sur la maîtrise des armements. Pour résoudre ce problème, la Russie a pris des mesures concrètes, à commencer par le retrait de ses bases militaires de Géorgie. Nous avons également entamé des négociations ardues avec la République de Transnistrie en Moldova. Nous attendons toutefois encore que les États de l’Alliance commencent, de leur côté, à remplir leurs engagements liés au Traité FCE adapté.

La décision prise par tous les pays de créer un partenariat ouvert, sur un pied d’égalité, s’avère à la fois opportune et avisée.
Un autre domaine où aucun progrès n’a été réalisé est celui du transit, civil et militaire, vers Kaliningrad, partie détachée de la Russie sur la Mer baltique, entourée par la Lituanie et la Pologne et située à quelque 320 kilomètres de la frontière russe. Cela s’avère particulièrement irritant, en raison des nombreux engagements et assurances donnés à l’approche du double élargissement de l’OTAN et de l’Union européenne et qui ne sont pas respectés.

Nous sommes également très préoccupés par des informations qui indiquent que les Etats-Unis pourraient installer des silos de lanceurs antimissiles en Europe orientale. Cette inquiétude s’explique par le fait que nous ne sommes pas persuadés que ces lieux d’implantation soient les plus appropriés pour contrer des missiles capables d’attaquer les États-Unis. Qui plus est, toute décision de déploiement de tels systèmes compliquerait certainement les actuels efforts portant sur la mise en place de défenses contre les missiles de théâtre dans le cadre du Conseil OTAN-Russie, ce qui aurait un impact négatif sur l’ensemble de l’architecture sécuritaire euro-atlantique.

Bien que nous collaborions pour lutter contre la menace représentée par le terrorisme et que nous ayons souscrit en décembre 2004 un Plan d’action du Conseil OTAN-Russie contre le terrorisme, nous devons reconnaître que nous pourrions faire bien plus pour améliorer la coordination de nos activités antiterroristes. Les tragédies de New York, Madrid, Londres, Moscou, Beslan, Nalchik et Amman démontrent que notre ennemi commun est non seulement extrêmement dangereux, mais qu’il est également capable de saper l’architecture sécuritaire du monde entier. Pour cette raison, la Russie a fait valoir, à maintes reprises, que la communauté internationale ne doit pas appliquer une politique de « deux poids deux mesures » en matière de perception des menaces terroristes et que toute collusion avec des terroristes, leurs partisans et ceux qui les soutiennent est inacceptable. Malgré tout, de telles pratiques persistent.

Pour mémoire, rappelons que jamais la Russie n’a négocié ni entretenu le moindre contact avec des terroristes et qu’elle ne le fera jamais. Qui plus est, nous attendons parallèlement de nos partenaires de l’OTAN qu’ils adhèrent eux aussi à des principes similaires et s’abstiennent, par exemple, d’accorder l’asile – comme c’est le cas pour les Etats-Unis et le Royaume-Uni – à des individus qui figurent sur la liste des personnes recherchées dans d’autres pays.

La seule manière efficace de combattre le terrorisme consiste à élaborer des politiques internationales communes, puis à les mettre en œuvre en utilisant tous les moyens diplomatiques, politiques, économiques et militaires à notre disposition. Ce n’est qu’en prenant de telles mesures qu’il sera possible, par exemple, d’empêcher le financement d’organisations terroristes. Bien que la Russie ait soulevé la question lors de diverses réunions multilatérales impliquant les acteurs de la prévention et de l’éradication du terrorisme, il apparaît que ceux qui soutiennent les terroristes peuvent continuer à agir en toute impunité. Le problème n’est pas de savoir comment ils sont en mesure de dissimuler les sources de financement, puisque – techniquement – il est parfaitement possible d’identifier et de suivre à la trace des transactions suspectes et de réprimer les activités de diverses fondations pseudo-charitables. C’est d’ailleurs la tâche dévolue aux services spéciaux. Le problème consiste plutôt à veiller à ce que tous les membres de la coalition antiterroriste s’attaquent à la question dans une perspective mondiale, et non en se cantonnant à des préoccupations nationales étroites.

La drogue et le terrorisme

Il est communément admis que l’essentiel de l’argent utilisé pour financer le terrorisme transnational résulte du trafic de la drogue. D’après les estimations, le commerce international de drogues mortelles atteint quelque 30 milliards de dollars par an. La situation est tellement grave que je pense que tant les pays européens que les ex-États soviétiques sont aujourd’hui confrontés à ce que l’on peut considérer comme une agression, par le biais de la drogue, en provenance de l’Afghanistan. C’est ainsi que, pour la seule Russie, plus de cinquante tonnes de drogue provenant de ce pays ont été saisies l’année dernière. En ce qui concerne l’Europe dans son ensemble, d’après l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, 90 pour cent environ de l’héroïne consommée provient d’Afghanistan.

Chaque année, la production de drogue s’accroît en Afghanistan. Alors que, en 2003, 360 tonnes d’héroïne ont été produites dans ce pays, en 2004 ce chiffre est passé à 420 tonnes et il pourrait atteindre 500 tonnes en 2005. Ces chiffres constituent la preuve tangible que les efforts des autorités afghanes et de la communauté internationale dans son ensemble pour mettre un terme à la production et au trafic de drogue s’avèrent, à ce jour, totalement inadéquats. Qui plus est, face à l’expansion de cette entreprise criminelle, nous n’avons d’autre choix que d’adopter des contre-mesures toujours plus sévères.

Dans ce contexte, j’aimerais que des experts de l’OTAN et de la Russie, ainsi que ceux d’autres institutions internationales, se rencontrent pour examiner la possibilité de mettre en place une sorte de « ceinture de sécurité » le long de la frontière de l’Afghanistan. Je pense que l’on pourrait faire beaucoup dans ce sens si l’OTAN collaborait avec l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), qui comprend notamment les États du Caucase et de l’Asie centrale, ainsi que la Russie. Une telle coopération serait bénéfique pour les deux organisations et contribuerait à démontrer notre résolution commune à faire face aux préoccupations sécuritaires en Asie centrale.

Je pense également qu’il serait utile de créer, au sein du Conseil OTAN-Russie, une instance dédiée à la coopération en matière de partage des renseignements. Cela s’ajouterait aux évaluations communes des menaces terroristes menées sous les auspices du Groupe de travail ad hoc sur le terrorisme. Nous avons déjà fait part à nos collègues de l’OTAN de cette proposition, qui – une fois acceptée – favoriserait à mon avis une efficience accrue des activités antiterroristes et une plus grande transparence des relations entre l’OTAN et la Russie.

Le Conseil OTAN-Russie est une institution jeune et il serait naïf de s’attendre à ce que tous les problèmes que je viens de passer en revue aient trouvé une solution aussi rapidement. Il convient manifestement de s’accorder davantage de temps. En plus du facteur temps, il faudra faire preuve de bonne volonté, de résolution et du ferme désir de se rencontrer à mi-chemin, en laissant progressivement de côté les doutes et la méfiance légués par la Guerre froide.

A cet égard, l’aide apportée au mini-sous-marin AS-28 russe en difficulté dans l’océan Pacifique, au large du Kamchatka, au début du mois d’août de l’année dernière s’avère particulièrement encourageante. Lorsque le sous-marin a rencontré des problèmes, nous avons été contraints de demander l’aide de nos collègues britanniques et américains, qui ont répondu immédiatement. L’équipage russe à été sauvé grâce, surtout, à la compétence et au professionnalisme de la Royal Navy. Cet exemple concret des avantages de la collaboration me permet de penser que la future coopération entre la Russie et l’OTAN s’avérera fructueuse, tant dans le combat pour relever les défis mondiaux que dans des situations spécifiques, tels que les efforts de secours pour aider des personnes confrontées à une crise. Le potentiel de notre coopération et de celle du Conseil OTAN-Russie est d’ailleurs loin d’être épuisé. Je pense donc qu’avec le temps, il sera possible de porter nos relations à un plus haut niveau encore, que l’on pourrait à juste titre qualifier de « partenariat éprouvé ».
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