Opinion
Placer le monde, l'avenir et l'OTAN sous le signe de l'ambition
En mouvement : l’OTAN a besoin à la fois de forces haut de gamme et de forces capables de stabiliser et de reconstruire. ( © SHAPE)
Julian Lindley-French formule clairement sept messages stratégiques pour la communauté euro-atlantique.
L’univers dans lequel évolue l’OTAN change rapidement et pas nécessairement en mieux. Le rythme du changement est tel que la majeure partie du débat sur la sécurité et la défense, en particulier en Europe, ressemble au théâtre de l’absurde, se focalisant sur ce qui peut être accompli plutôt que sur ce qui doit l’être. Le monde a besoin d’une Europe forte, les relations transatlantiques ont besoin d’une Europe forte et l’OTAN a besoin d’une Europe forte. Mais, alors que le monde s’agrandit, l’Europe semble rapetisser. Bref, la défense européenne se désengage de la sécurité mondiale. Il y a, bien sûr, des raisons. Pour la première fois en cinq cents ans, l’Europe n’est pas plus le centre des conflits que du pouvoir. Il en résulte un danger réel qu’une petite Europe conduise à une petite OTAN, condamnant ainsi au déclin l’Occident et son système de puissance stable et institutionnalisée.

Le centre de gravité du pouvoir sur notre planète se déplace inexorablement vers l’Est. Ce faisant, la nature du pouvoir lui-même se modifie. La région Asie-Pacifique apporte la majeure partie de tout ce qui est dynamique et positif à notre monde, mais le rapide changement qu’elle connaît n’est, jusqu’à présent, ni stable, ni articulé autour d’institutions stables. Jusqu’à ce qu’il le devienne, il appartient aux Européens et aux Américains du Nord, ainsi qu’aux institutions qu’ils ont mises en place, d’ouvrir la voie vers la stabilité stratégique. Il est cependant difficile pour les dirigeants et les planificateurs de générer la vision nécessaire. Non seulement la volonté politique de voir grand fait défaut, mais le tempo opérationnel privilégie impitoyablement le « ici » et « maintenant », ne laissant que peu de temps et de rares ressources pour prendre en compte le « suivant » et l’« après ». En dépit de cette situation, c’est à la nature et à la portée du changement que l’Alliance doit s’intéresser désormais, et pas seulement à ses nombreux symptômes.

Deux mots dominent l’environnement sécuritaire en plein essor : grande perspective. Cette perspective s’avère plus nette de jour en jour et pose plusieurs grandes questions sur l’avenir collectif de l’Alliance, des questions auxquelles il convient de répondre aujourd’hui, et non dans cinq ou dix ans. Des défis et menaces comme le terrorisme stratégique, l’Afghanistan et l’Iraq ne sont que des composants – mais des composants importants – de cette grande perspective. Les enseignements qui seront tirés de la réponse à ces questions seront d’ailleurs essentiels pour la réussite de la future mission stratégique de l’OTAN : la stabilisation stratégique.

Le présent article propose à la communauté euro-atlantique sept messages et défis stratégiques face auxquels les Européens et les Américains du Nord devraient dès à présent voir grand. Ils portent sur leur rôle collectif dans le monde du XXIè siècle.

Seule l’OTAN peut replacer l’Occident au centre de la sécurité mondiale.

A toutes les époques de l’histoire écrite, le genre de rapides changements sociaux, économiques et militaires que nous connaissons actuellement a toujours généré une insécurité profonde. Le déplacement du centre de gravité du pouvoir n’est ni contrôlé, ni institutionnalisé. En conséquence, il en résultera presque inévitablement des tensions entre les États et pas seulement entre États et acteurs non étatiques. La politique de l’équilibre des pouvoirs revient en force, avec toute une série d’implications politiques sécuritaires pour les Européens et les Américains du Nord, absents depuis la fin de la Guerre froide. Le large éventail de risques et de menaces généré par le nouvel environnement exige un nouveau dialogue stratégique transatlantique et un nouveau dialogue stratégique inter-européen. En d’autres termes, les Européens doivent commencer à agréger le pouvoir et non à désagréer le leadership, s’ils veulent – pour citer librement la Stratégie européenne de sécurité – créer une Europe stable, dans un monde meilleur. Et ils doivent le faire dans le contexte de l’Occident politique, qui demeure une identité sécuritaire vitale dans le monde du XXIè siècle.

Aussi démodée que l’Alliance puisse apparaître dans certains milieux, elle doit être au centre de ce dialogue. L’Europe est importante et, face à la complexité des problèmes sécuritaires auxquels l’Occident est confronté, il en va de même du rôle en plein essor de l’Union européenne en tant qu’actrice de la sécurité. L’on ne peut dès lors que regretter qu’une part si importante de l’européanisation récente s’effectue au détriment d’une volonté des Européens de comprendre les implications sécuritaires de la mondialisation, implications qui les concernent de manière réaliste et effective. La focalisation des Européens sur la basse politique affecte presque tous les instruments et institutions que l’Occident peut offrir au monde. A la suite de la débâcle constitutionnelle, l’Union européenne semble incapable d’affronter la haute politique de la sécurité mondiale. Parallèlement, l’Afghanistan et l’Iraq apportent la démonstration des limites plutôt que de l’ampleur de la puissance des Etats-Unis dans le monde. Tant les Européens que les Américains du Nord ont besoin d’une institution capable et désireuse d’affronter la haute politique. Dans un avenir prévisible, cette institution doit être l’OTAN, car celle-ci fournit le seul mécanisme pour combler le fossé entre instabilité et capacités.

Affronter la haute politique de la sécurité mondiale ne sera pas chose facile, en particulier pour les Européens et les Canadiens. Il est peu probable que beaucoup d’argent soit disponible pour la sécurité et la défense. Alors que l’Asie est en pleine expansion, l’Europe risque d’ailleurs de devenir une zone marginale du point de vue stratégique, bien trop vulnérable face au raz-de-marée du changement. Une tâche considérable a été accomplie en matière de transformation de l’Alliance au cours des quinze dernières années, mais même ce processus ne parvient pas à suivre le rythme du changement du monde extérieur. L’OTAN était jadis une alliance focalisée sur la zone euro-atlantique. Au XXIè siècle, l’OTAN doit devenir une alliance fondée sur la zone euro-atlantique, conçue pour projeter une stabilité systémique au-delà de ses frontières. Pour le bien de tous ses membres, il n’y a pas d’autre choix, car – dans le monde où nous vivons – l’efficacité sécuritaire est impossible en l’absence de légitimité et de capacités. Depuis la fin de la Guerre froide, l’OTAN s’écarte de son grand but stratégique et joue le rôle de stabilisateur régional, en se concentrant sur la micro-gestion de l’environnement sécuritaire européen. Or, le destin de l’OTAN consiste à jouer le rôle de macro-stabilisation pour lequel elle a été créée. L’OTAN doit toujours demeurer le miroir de l’environnement qu’elle sert et se transformer à nouveau, si elle veut satisfaire les besoins du grand environnement sécuritaire.

A l’ère de l’hyper-électronique, la sécurité et la défense fusionnent pour générer une interdépendance mondiale et une vulnérabilité mutuelle. Le fonctionnement critique des États ou des communautés d’États est d’ailleurs désormais dépendant de tant de systèmes électroniques interdépendants et d’infrastructures critiques que leur perturbation pourrait bien, à l’avenir, avoir la même conséquence que leur destruction. La défense collective aux termes de l’article 5 restera une préoccupation importante. Toutefois, à l’instar de l’Alliance elle-même, le traité qui l’a créée doit être interprété comme la base d’une défense dynamique à une époque dynamique, où les frontières seront autant virtuelles que physiques. Pour être efficace dans le monde, l’Alliance doit se souvenir de la raison pour laquelle elle a été formée : assurer l’intégrité politique et physique de ses membres, par le biais d’une solidarité politique sous-tendue par une capacité crédible à engendrer la stabilité politique.

La relation transatlantique doit être reconstituée sous la forme d’une relation nouvelle pour un monde nouveau.

Dans un monde idéal, les changements en Asie devraient entraîner l’émergence de nouvelles grandes puissances, qui deviendraient des homologues et des partenaires sans être des concurrentes. La majeure partie de l’Asie est toutefois aux prises avec des déséquilibres économiques et d’autres pressions, telles que le nationalisme, qui rendent la région imperméable au genre d’institutions que l’Occident a édifié, en dépit de l’existence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) et des divers groupes de sécurité de Shanghai. Tant que l’exercice de la puissance dans la région Asie-Pacifique ne sera pas encadré par des institutions opérationnelles du type représenté par l’Union européenne et l’OTAN, un modèle de stabilité en la matière demeurera indispensable : seuls des Européens (et des Canadiens) capables d’un partenariat avec des Etats-Unis ouverts à sa dimension politique peuvent instituer une base de ce type. En d’autres termes, un nouveau contrat transatlantique est nécessaire et il doit être centré sur une nouvelle OTAN, qui deviendra la pierre angulaire de la stabilité mondiale.

Étant donné le rythme et la nature des changements en Asie, étant donné les systèmes de croyances extrêmes qui semblent, de multiples manières, constituer un corollaire direct de la mondialisation et de la dissémination des technologies de destruction massive, datant, pour beaucoup d’entre elles, de plus d’un demi-siècle, la seule manière de protéger le système international édifié par l’Occident consiste à re-dynamiser les relations transatlantiques. Si les relations transatlantiques ne sont jamais bonnes dans le contexte d’une vision étriquée de la sécurité, elles sont bonnes lorsque la sécurité est approchée au sens large. L’Alliance doit, dès lors, se voir confier une mission prospective et ne pas se cantonner dans de mesquines rivalités de hiérarchie et de prestige au sein de l’Occident.

Avec le temps, il se pourrait fort bien que la Chine devienne un partenaire vital pour l’Alliance, favorisant ainsi la stabilité stratégique. Les préoccupations communes face au programme nucléaire de la Corée du Nord et le fléau du piratage en haute mer sont révélatrices d’une telle possibilité. Trois caractéristiques de la modernisation de l’armée chinoise doivent toutefois préoccuper les planificateurs occidentaux. En premier lieu, la Chine investit dans les capacités de guerre électronique offensive et dans les contre-mesures électroniques. Deuxièmement, la Chine se dote d’une marine complétée par des forces aériennes et terrestres de soutien conçue pour empêcher l’accès par la marine américaine à la mer du Japon pendant deux ou trois semaines. Troisièmement, les dépenses de défense de la Chine sont probablement deux à trois fois supérieures à celles déclarées. En l’absence d’une totale transparence en matière de sécurité et de défense, les partenaires transatlantiques doivent envisager les implications sécuritaires d’une telle puissance militaire en plein essor. Bref, la politique de défense de la Chine constitue de plus en plus ostensiblement une réplique à la capacité de défense des États-Unis. Elle vient en outre perturber une région déjà instable. Il ne peut exister de sécurité systémique en l’absence d’une sécurité asiatique et il n’y aura pas de sécurité asiatique sans que l’Occident y contribue fortement.

Le Concept stratégique doit trouver sa place dans le « grand » monde.

Étant donné le rythme et la nature des changements dans le monde, le contexte du Concept stratégique se modifie avec une rapidité alarmante et, dans le meilleur des cas, son actualisation pourrait s’avérer judicieuse. Ceci étant, le Concept stratégique existant offre déjà tout le nécessaire pour apporter une orientation aux dirigeants et aux planificateurs qui préparent l’Alliance à faire face au nouvel environnement sécuritaire au sens large. La question réside dans la manière dont ce Concept stratégique est interprété et le problème est, comme à l’accoutumée, de nature politique et non militaro-stratégique. En conséquence, il n’y a que peu de rapport entre le Concept stratégique et la vision stratégique nécessaire pour faire face au changement et le gérer ensuite. Un nombre impressionnant d’événements s’est produit depuis 1999, lorsque le Concept stratégique a été agréé et que le centre de gravité de la plupart des intérêts sécuritaires des membres s’est déplacé nettement au-delà de l’Europe. A tout le moins, l’Alliance devra modifier la focalisation du Concept stratégique sur l’Europe pour le repositionner à un niveau mondial.

En l’absence d’un Concept stratégique complet et approprié, la planification des forces et de la défense est déséquilibrée. Des forces armées limitées pourraient être prévues en ne prenant en compte qu’une partie seulement de l’environnement où elles devront opérer et des missions qu’elles devront accomplir. En fournissant une interface efficace entre la « grande » stratégie et la stratégie militaire, le Concept stratégique devrait permettre aux forces armées de conserver leur aptitude – de la plus haute importance – à se reconstituer face à une escalade des changements dans l’environnement sécuritaire. Le réalisme politique doit, dès lors, être réintroduit dans la planification de l’Alliance. Des opérations soutenues dans le temps et crédibles au niveau stratégique exigent que la planification repose sur une analyse solide et sur la prise en compte des données de base en ce qui concerne les forces. Cependant, aussi longtemps que les Européens (et les Canadiens) ne seront prêts à reconnaître que les menaces auxquelles ils peuvent faire face, un tel réalisme sera difficile à trouver.

A l’heure actuelle, l’Alliance est également trop souvent tenue de n’utiliser que des forces armées limitées pour combler le fossé entre la protection de ses intérêts (ce qui est vital pour le bien-être immédiat de la communauté euro-atlantique) et la projection de valeurs (l’évolution politique des autres pays en fonction de la propre image de l’Occident). A tout le moins, le réexamen du Concept stratégique pourrait et devrait offrir une meilleure compréhension des relations entre les états finals politiques recherchés dans des endroits éloignés et complexes, et l’utilisation des forces armées à cette fin. Étant donné le décalage de quinze ans entre la vision, la planification et les capacités, et compte tenu du rythme du changement systémique, le processus de planification devrait débuter dès à présent.

L’OTAN devrait également lancer un projet d’Horizons sécuritaires stratégiques, afin que la transformation des forces aille de pair avec une transformation de la planification stratégique. Pour les Européens d’ailleurs, le seul moyen de renforcer le Concept stratégique - car il s’agit bien là de ce qui sera nécessaire - résidera dans une transformation régénératrice des forces armées par le biais d’une meilleure organisation et de dépenses plus rationnelles. En d’autres termes, non seulement une révision permanente de la stratégie et du Concept s’impose en fonction des changements, mais la liaison entre stratégie et capacités doit, elle aussi, être rétablie. Un tel exercice se situe au cœur de l’Alliance. En l’absence de cette révision, toute alliance, aussi vénérable soit-elle, est condamnée à sombrer par manque de pertinence.

La transformation doit aussi bien assurer la pérennité de la puissance que la capacité de combat.

Avec la révision de la stratégie, la transformation des forces armées de l’OTAN constitue peut-être la mission la plus urgente pour l’Alliance. Les deux processus sont, d’ailleurs, intrinsèquement liés. La crédibilité politique des relations transatlantiques comme fondement du système international et le rôle particulier qui échoit aux Européens à cet égard doivent nécessairement reposer sur des capacités militaires qui préservent la supériorité des démocraties. Une telle remarque n’est peut-être pas correcte d’un point de vue politique, mais elle l’est certainement d’un point de vue stratégique. Malheureusement, l’aptitude de l’OTAN à générer un effet sécuritaire dans un grand monde est sapée par un dilemme en matière de planification des forces. La nécessité de pouvoir disposer de forces armées très faciles à déployer et très compétentes est parfaitement justifiée. Pour ce faire, il faut cependant pouvoir compter sur une masse critique de forces capables de couvrir l’éventail complet des types de conflits, quels que soient leur durée et l’endroit où ils surviennent.

Dix ans après le déploiement de l’OTAN en Bosnie-Herzégovine, l’Alliance passe de la stabilisation régionale à la stabilisation stratégique, d’abord par le biais du partenariat, ensuite par le biais de l’adhésion et enfin – si nécessaire – par le biais d’une entrée en force et d’une coercition temporaire. A ce jour, personne n’a toutefois résolu le dilemme des ressources engendré par une telle stabilisation : comment équilibrer la capacité de pénétrer un environnement non permissif et la capacité nécessaire pour rendre un tel environnement durablement permissif ?

L’OTAN a besoin à la fois de forces haut de gamme et de forces capables de stabiliser et de reconstruire. Qu’on le veuille ou non, certains pays sont plus qualifiés pour effectuer une entrée en force, tandis que d’autres sont mieux à même de stabiliser et de reconstruire. Cette réalité de base s’estompe à la suite d’un débat inutile, qui va à l’encontre du but recherché sur la division des tâches. Il existe bien, cependant, une division des tâches entre les pays qui peuvent prétendre à des forces solides et ceux qui ne le peuvent pas. Les pays qui choisissent de ne pas disposer de telles forces, que ce soit en raison du faible niveau de leurs dépenses de défense ou par choix politique conscient, doivent reconnaître que leur participation à l’OTAN, en cette époque de post-élargissement, les oblige à assumer un rôle de stabilisation. Parallèlement, les capacités de stabilisation et de reconstruction doivent se voir accorder une plus grande valeur au sein de la structure politique de l’Alliance. Le point de référence de l’influence politique est aujourd’hui trop focalisé sur les capacités de combat réseau-centrées. Chaque tâche a sa propre valeur pour parvenir à des états finals politiques complexes, pour lesquels il n’existe pas de stratégies de sortie, mais uniquement des stratégies de retrait progressif.

Toutes les forces de l’OTAN devraient être portées à un niveau leur permettant de faire face aux réalités opérationnelles, plutôt que d’essayer de dissimuler leurs faiblesses respectives en imposant des restrictions nationales.
La transformation devrait, dès lors, reconnaître la valeur d’une division des tâches entre les membres. La focalisation de la transformation sur ce que les membres ont déjà tendance à bien effectuer et le renforcement de ces aptitudes, même si l’Alliance se tourne vers le grand monde qui l’entoure, devraient veiller à ce que chacun contribue désormais aux états finals politiques désirés, les seuls pour lesquels des forces devraient être déployées. Qui plus est, un renforcement des points forts permettrait aux establishments des différentes défenses nationales de se sentir plus à l’aise face à la planification de la transformation, actuellement intimidante et contraignante pour de nombreux membres. Confrontés au « discours » de la transformation, de nombreux Alliés adoptent d’ailleurs une attitude comparable à celle de lapins hypnotisés par les phares d’un camion qui fonce vers eux. La paralysie qui en résulte empêche trop souvent une modernisation efficace, car la transformation s’effondre sous le poids des excuses invoquant les retraites, le vieillissement de la population et le rétrécissement de la base d’imposition.

Les distinctions faites entre maintien de la paix, imposition de la paix et combat perdent rapidement leur sens dans le contexte d’une guerre « en trois blocs », c’est-à-dire d’une guerre impliquant des activités humanitaires, la stabilisation et des combats de haute intensité. Au minimum, toutes les forces de l’OTAN devraient être portées à un niveau où elles peuvent faire face aux réalités opérationnelles, plutôt que d’essayer de dissimuler leurs faiblesses respectives en imposant des restrictions nationales. En conséquence, la transformation doit être mieux adaptée à chaque État, sur la base de ce qui est politiquement et économiquement possible, pour autant que, une fois déployées, les forces soient en mesure d’assumer la gamme complète des tâches qui leur sont assignées.

Le Commandement allié Transformation souligne à juste titre que la transformation constitue un processus et non un événement, et qu’il s’agit ici autant d’une question d’état d’esprit que d’équipements. Si tel est le cas, il devrait y avoir plusieurs transformations, basées sur le besoin de faire de nécessité vertu. Il est donc paradoxal de constater que, alors que la transformation était destinée à promouvoir le partage des tâches, qui demeure au cœur de la philosophie opérationnelle de l’Alliance, sa focalisation sur l’obtention d’un effet haut de gamme assure la promotion de la spécialisation et de la fragmentation, qui ne représentent qu’une partie de la mission de stabilisation stratégique. En d’autres termes, la transformation doit couvrir l’éventail complet des effets et pas uniquement l’intensité de ces effets.

Aujourd’hui, le partenariat est synonyme de partenariat mondial actif.

La grande mission d’élargissement des années 1990 appartient au passé. Dans l’ensemble, l’OTAN a tenu sa promesse de restaurer l’intégrité de l’Europe et de la rendre libre. Dans le nouveau grand monde, en plus de ses responsabilités aux termes de l’article 5, l’OTAN doit désormais devenir le catalyseur de la sécurité mondiale. D’autres États souhaitent naturellement adhérer à l’Alliance et, en temps utile, leur désir devrait être satisfait. Le concept et la valeur du partenariat doivent cependant changer. De fait, l’importance politique des partenaires devrait d’une façon ou d’une autre être égale à celle des membres. Aujourd’hui, le partenariat ne signifie plus préparer de nouveaux pays à l’adhésion, ni simplement offrir à des pays tiers une relation politique avec l’Alliance. Une politique de partenariat mondial actif doit nécessairement placer l’OTAN au centre d’un réseau mondial d’États qui pensent comme elle, un réseau qui agirait comme un pôle de stabilité pour le système international, qui étendrait l’influence de l’Alliance et qui intégrerait des États désireux et capables de se joindre à l’OTAN pour des missions stratégiques de stabilisation. Un partenariat actif implique de cultiver les liens avec les démocraties du monde entier, y compris l’Afrique du Sud, l’Australie, le Brésil, l’Inde et le Japon, et les familiariser avec les normes et la doctrine de l’OTAN, afin que des opérations puissent être entreprises ensemble, sans qu’il faille à chaque fois réinventer la roue opérationnelle.

En premier lieu, en s’appuyant sur l’Initiative de coopération d’Istanbul, amis et voisins doivent recevoir l’aide nécessaire à l’établissement des meilleures pratiques dans des domaines tels que la gouvernance sécuritaire et la réforme de la sécurité. A cette fin, les normes de l’OTAN devraient s’étendre au partenariat et à la sécurité, et pas uniquement à l’adhésion et au militaire. C’est au Moyen-Orient et en Asie centrale que la nouvelle OTAN sera forgée ou échouera, et ce sont la nature et l’efficacité du partenariat qui en constitueront le test.

L’Union européenne et l’OTAN sont des partenaires naturels en matière de sécurité.

Bien que cette perspective ne rassure sans doute pas les Américains du Nord, ni d’ailleurs certains Européens, l’Union européenne est appelée à devenir un partenaire essentiel de l’Alliance dans la gouvernance de la sécurité stratégique. A moyen ou plus long terme d’ailleurs, le centre de gravité de l’effort civil et militaire des Européens se focalisera sur l’Union européenne. Il est dès lors déplorable que la petite européanisation entrave, ces derniers temps, le développement des relations entre l’Union européenne et l’OTAN. Comme la légitimité est aussi importante que la capacité à générer l’efficacité, l’Union européenne a besoin de l’OTAN et l’OTAN a besoin de l’Union européenne. Celle-ci ne sera jamais forte en l’absence d’une OTAN forte et l’OTAN ne sera jamais forte en l’absence d’une Union européenne forte. L’engagement sécuritaire d’une communauté sécuritaire pluraliste au sein d’un environnement sécuritaire complexe exigeant des réponses complexes nécessite tout un éventail d’acteurs et d’institutions. La diversité fait la force. La communication et la coordination sont toutefois tout aussi importantes.

L’Occident présente actuellement deux centres de leadership sécuritaire : l’OTAN et l’Union européenne. En fonction de l’état final politique recherché, de l’emplacement ou de la nature de la crise à gérer, l’une ou l’autre prendra les commandes. L’Union européenne poursuivra son essor en tant qu’acteur sécuritaire, d’autant et surtout qu’il est essentiel que les Européens assument la responsabilité de leur propre sécurité, d’autant et surtout que la capacité de projeter de la puissance serait sapée sans une aptitude équivalente à protéger son propre territoire. Une grande partie du travail visant à l’amélioration de la capacité sécuritaire des Européens se déroulera d’ailleurs nécessairement au sein de l’Union européenne, qui – à la différence de l’OTAN – est ouverte à la compétence des États. Dans le grand monde dès lors, la concurrence implicite entre l’OTAN et l’Union européenne est non seulement stratégiquement vide de sens, mais elle est également dangereuse. Les deux institutions sont absolument nécessaires et il y a suffisamment d’espace pour chacune d’elles, et l’on ne peut qu’espérer que ceux qui sont à l’origine de cette concurrence stérile commencent à se rendre compte des dommages qu’ils causent à leur propre sécurité et à celle du monde en général.

Quelle voie emprunter pour une coopération efficace ? D’abord, mettre un terme aux déclarations UE-OTAN pompeuses et inutiles. Des relations pragmatiques entre les deux organisations doivent s’établir sur la base d’une coopération pratique sur le terrain. Des équipes UE-OTAN d’action de crise constitueraient une première étape dans ce sens. Deuxièmement, à un nombre déterminé d’Etats européens correspond un ensemble précis de capacités. Dès lors, des relations de travail plus étroites s’avèrent nécessaires entre l’Engagement capacitaire de Prague et le Plan d’action européen sur les capacités. Attribuer un certain rôle à l’Agence européenne de défense lors du Sommet de l’OTAN de 2006 serait un bon début. Troisièmement, les relations entre la Force de réaction de l’OTAN et les Groupes de combat de l’UE doivent être mieux établies et édifiées autour d’un concept de planification des forces pouvant assumer la guerre « en trois blocs », dans lequel la maîtrise de l’escalade de la violence constitue le paradigme de la planification. L’OTAN doit faire preuve de plus de souplesse quant aux relations entre la Force de réaction de l’OTAN et les Groupes de combat ; l’Union européenne doit faire preuve de plus de transparence quant à sa propre planification et à la gestion des crises.

Mener et remporter la lutte mondiale contre le terrorisme exige une « grande » stratégie.

Le contre-terrorisme stratégique évolue, passant d’une succession de chasses à l’homme à une nouvelle doctrine stratégique d’engagement dans un monde qui ramène inexorablement l’Occident à la grande sécurité mondiale. Européens et Américains du Nord doivent prendre conscience que la série d’engagements « exceptionnels » qui ont défini les interventions extra-européennes au cours des quinze dernières années constituent, en fait, un thème. L’histoire est un éternel recommencement, comme en témoigne la métaphore stratégique de la lutte mondiale contre le terrorisme. L’Afghanistan et l’Iraq se situent au croisement du contre-terrorisme, de la stabilité stratégique et de la coercition stratégique, et – en conséquence – impliquent l’engagement des moyens civils et militaires de tous les Alliés. Le résultat de la contre-offensive est une nouvelle Guerre de Trente Ans, dans laquelle des systèmes de croyances extrêmes, des technologies anciennes mais de destruction massive, des sociétés instables et intolérantes, des crimes stratégiques et la mondialisation des matières premières s’associent pour engendrer une menace multidimensionnelle, qui transcende la géographie, les fonctions et les capacités. La réponse de l’Occident et de ses partenaires exigera une nouvelle « grande » stratégie, articulée autour d’une grande OTAN.

Il existe un continuum entre le contre-terrorisme stratégique et le nouveau grand monde des États, parce que, sous de multiples formes, la politique de la puissance est de retour. Le contre-terrorisme ne doit, dès lors, pas devenir la pierre angulaire de la planification de l’Alliance, ni une excuse pour se focaliser sur le terrorisme tactique, en éludant ainsi la nécessité de voir grand face au futur environnement. La reconstitution du mode de pensée stratégique de l’Alliance, avec l’OTAN et l’Union européenne comme centre de gravité de la réponse, exigera la création de forces armées dotées de capacités civiles et militaires, aptes à gérer un large éventail de menaces pour parvenir aux états finals politiques recherchés.

Pour atteindre cet objectif, les Européens et les Américains du Nord vont devoir réfléchir à un monde beaucoup plus grand que celui auquel l’Alliance se prépare actuellement. Les Européens vont devoir réhabiliter la coercition, s’ils veulent que leurs moyens et outils non coercitifs fonctionnent. Et l’Alliance va devoir faire plus avec les ressources disponibles. Puisque les possibilités offertes par une économie d’abondance ont disparu, seules une meilleure organisation et une intégration harmonieuse de la défense permettront de générer au meilleur coût une masse critique efficace face à une masse critique d’insécurité, d’instabilité et de mouvance stratégique.

La planétarisation des enjeux privilégiera des mécanismes crédibles et efficaces pour la multiplication des effets sécuritaires, ce qui implique une collaboration harmonieuse d’institutions telles que l’OTAN et l’Union européenne, pour le bien commun ; cette planétarisation plaide surtout en faveur d’une grande OTAN. Si l’Occident a désormais une vision ambitieuse face à l’ampleur des défis futurs, il doit admettre que la communauté euro-atlantique représente la meilleure chance possible de sauver le système international qu’il a lui-même créé. L’absence d’une vision stratégique à ce stade condamnerait cependant ce système d’équilibre, de légitimité et de stabilité institutionnalisés, entraînant l’apparition d’un monde infiniment plus dangereux.
...début...