Débat
Les pressions extérieures contribuent-elles à la démocratisation au Moyen-Orient ou l'entravent-elles ?
Jana Hybaskova versus Toby Dodge
Arabisante et ancienne ambassadeur de la République tchèque au Koweït, Jana Hybaskova est l'une des signataires de la Charte 77 et siège désormais au Parlement européen.
Toby Dodge est consultant principal pour le Moyen-Orient à l'International Institute for Strategic Studies à Londres et maître de conférence au Queen Mary College de l'Université de Londres. Ses ouvrages les plus récents incluent Inventing Iraq : the failure of nation building and a history denied (Columbia University Press, 2005) et Iraq's future, the aftermath of regime change (Routledge, 2005).
OUI                  NON

Cher Toby,

Si l'objectif de la campagne militaire de 2003 pour évincer Saddam Hussein du pouvoir en Iraq consistait à disséminer la démocratie dans ce pays et ailleurs au Moyen-Orient, le résultat est, au mieux, mitigé. Il pourrait, dès lors, être tentant de conclure que cette intervention au nom de l'édification de la démocratie est vouée à l'échec et qu'il vaudrait mieux que la communauté internationale et en particulier les Etats-Unis se retirent, en laissant aux Iraquiens le soin de reconstruire eux-mêmes leur pays. Une telle attitude constituerait toutefois une erreur. Un soutien extérieur et, parfois, des pressions sont particulièrement nécessaires en Iraq et dans tout le Moyen-Orient si l'on veut que cette région s'achemine vers la démocratie.

A cet égard, l'histoire ne laisse aucune place au doute. Le système de gouvernement et le régime de propriété en vigueur dans l'Empire ottoman, qui s'étendait des Balkans au Moyen-Orient, n'ont pas mis en place les conditions propices au développement de la société civile et de la démocratie. Qui plus est, lors du déclin de l'Empire ottoman, le Moyen-Orient a connu une stagnation et la majeure partie de l'impulsion en faveur de réformes, de la modernité et, en fin de compte, de la démocratie est venue, depuis, de l'extérieur. C'est ainsi, par exemple, que Napoléon Bonaparte a joué un rôle moteur dans l'apparition d'imprimeries et donc de journaux dans la région. Ultérieurement, lors de la désintégration de l'Empire ottoman, les puissances coloniales européennes, la France et le Royaume-Uni en particulier, ont rempli le vide existant et mis à profit les années au cours desquelles elles ont gouverné la région pour initier certaines réformes de modernisation.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale cependant, les puissances coloniales se sont retirées subitement du Moyen-Orient et ont laissé derrière elles un vide sécuritaire. Les élites qui ont alors pris le pouvoir ne disposaient en général que de qualifications limitées pour gouverner et de références démocratiques limitées voire même inexistantes. Elles ont donc mis en place des systèmes autoritaires afin de présider à la destinée de pays qui manquaient d'une base industrielle et souffraient d'un chômage massif ou, plutôt, d'un sous-emploi et d'un faible niveau d'alphabétisation. Qui plus, à l'époque de la Guerre froide, ces élites ont succombé à l'influence de l'une ou de l'autre superpuissance. Les États du Golfe, la Jordanie, le Liban, le Maroc et la Tunisie se sont tournés vers les Etats-Unis et l'Occident ; l'Algérie, l'Égypte (jusqu'aux années 1970), l'Iraq, la Libye, la Syrie et le Yémen se sont rapprochés de l'Union soviétique.

Alors que les Européens de l'Ouest et surtout de l'Est bénéficient grandement de la fin de la Guerre froide, la majeure partie du monde arabe semble s'être immobilisée dans le temps. Les mécanismes permettant de contrôler la société que nous avons connus, en Europe de l'Est, du temps de la Guerre froide, persistent : services de sécurité hypertrophiés, police et renseignements militaires tout puissants, contrôle de l'État sur les médias, sévères restrictions à la liberté de réunion, insurmontables obstacles pour l'enregistrement de nouveaux partis politiques ou d'organisations non gouvernementales séculières, détention de 48 heures pour quiconque est considéré comme un " dissident " pour des motifs juridiques plus que douteux, expulsion et emprisonnement des opposants politiques, … De multiples manières, les conditions sont semblables à celles qui prévalaient au temps de la loi martiale en Pologne, dans les années 1980. Il existe une grande différence naturellement. Le général Wojciech Jaruzelski ne disposait pas des recettes du pétrole pour subventionner les revenus et maintenir son régime en place.

En raison de l'absence d'opportunité de libre expression dans de nombreux pays arabes, le peuple se tourne tout naturellement vers la seule alternative qui lui est laissée : l'Islam. Même les régimes arabes les plus autoritaires permettent la formation d'organisations non gouvernementales et d'œuvres de bienfaisance islamistes, et tolèrent leurs activités. De la sorte, ces groupes remplissent de nombreuses fonctions sociales importantes. Ils assurent le fonctionnement d'écoles et d'hôpitaux ou aident les plus vulnérables, notamment les veuves et les orphelins. Certains d'entre eux, cependant, ont également établi un ordre du jour politique islamiste extrême, avec - pour objectif ultime - l'établissement d'un califat fondamentaliste, conforme aux idées d'Ousama ben Laden et d'al-Qaïda. Qui plus est, comme ces groupes offrent la seule alternative aux régimes actuels, leur popularité s'accroît, car ils se présentent comme capables de combattre la corruption, de mettre un terme au népotisme et de créer des emplois et des opportunités sociales.

En ce qui concerne l'Iraq, la manière dont le processus de paix a été géré - manque de planification pour la situation de l'après-guerre, hâte avec laquelle l'appareil de sécurité existant a été dissout, laissant ouverts des milliers de kilomètres de frontière, et indécision sur la future répartition des revenus du pétrole - a constitué un désastre et contribué à la désintégration de la société iraquienne. Toutefois, alors qu'il était irresponsable d'intervenir en n'ayant conçu qu'une solution militaire, il serait à présent criminel d'abandonner la région, comme l'on fait les puissances coloniales après la Deuxième Guerre mondiale.

Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de laisser le Moyen-Orient et ses richesses pétrolières aux mains d'extrémistes islamiques. Nous sommes donc obligés d'aider la région à mettre en place des institutions démocratiques et transparentes. En raison des liens qui existent déjà entre le monde arabe, d'une part, et l'Europe et l'Occident d'autre part, cela devrait être possible en recourant à des stratégies bien réfléchies, centrées sur l'appropriation locale. Il y va, après tout, de notre intérêt à tous.

Bien à vous,
Jana


Chère Jana,

Merci pour votre lettre à la fois réfléchie et d'une considérable portée. Je suis d'accord avec vous pour considérer que le Moyen-Orient n'a pas été transformé par la vague de libéralisation et d'investissements étrangers directs qui a atteint son apogée après la fin de la Guerre froide. Je ne suis toutefois absolument pas d'accord avec votre analyse de l'histoire de la région, ni avec les conclusions que vous en tirez.

Prenons l'Iraq comme exemple, même si le cas est extrême. Loin de la stagnation que vous décrivez sous l'Empire ottoman, c'est la politique de la Sublime Porte, parfaitement illustrée par les réformes Tanzimat de 1839, qui a commencé à transformer la société et l'économie. En Iraq, les changements politiques et économiques sont parvenus à leur apogée en 1869, lorsque Midhat Pasha est devenu gouverneur de Bagdad. Il a été le premier à imposer un régime foncier moderne et à mettre en place un gouvernement centralisé.

S'il fallait identifier l'origine des problèmes de l'Iraq - une tâche assurément difficile -, je ne la situerais pas à l'époque de l'Empire ottoman, mais je l'associerais aux tentatives incompétentes et bâclées des Britanniques pour édifier un État entre 1920 et 1932. Autant que l'occupation américaine actuelle, l'influence britannique illustre bien les périls d'une intervention externe. Elle a constitué un échec, en raison de la combinaison bien connue de l'arrogance impérialiste, de l'ignorance et des pressions de l'opinion publique britannique, qui s'est rapidement lassée de son coût financier. Les gouvernements britanniques successifs ont pris conscience du péril électoral d'une implication en Iraq. L'édification d'un État lointain a été sacrifiée à la logique des urnes. C'est ainsi que l'intervention étrangère a laissé derrière elle un gouvernement instable et impopulaire, déployant une violence croissante pour demeurer au pouvoir.

Ce système s'est effondré lors du sanglant coup d'État de 1958 et de ses séquelles violentes, qui ont abouti à la prise du pouvoir par le parti Baas en 1968. La politique étrangère menée par les Etats-Unis au Moyen-Orient au temps de la Guerre froide a longtemps consisté à soutenir les Baasistes à Bagdad. Ce soutien est allé de l'aide au coup d'État à l'appui au régime baasiste après la révolution iranienne de 1979. Saddam Hussein a mis un terme à cette lune de miel en envahissant le Koweït en 1990. Adoptant une attitude dont l'histoire se souviendra, George Bush père a alors drapé la guerre de libération du Koweït du voile de la démocratie et du nouvel ordre mondial. Ce sont toutefois la violation du tabou westphalien, c'est-à-dire l'invasion et l'annexion d'un État souverain, et la menace représentée par l'armée iraquienne pour les champs pétroliers saoudiens qui ont motivé la guerre. Une fois les combats terminés, le sang et l'appât du gain avaient pris la place de l'invocation de la démocratie et des droits de l'homme.

Le nouvel ordre mondial de George Bush père a soumis l'Iraq à treize années des plus draconiennes sanctions jamais imposées. Ces sanctions constituent le parfait exemple des conséquences négatives, bien qu'involontaires, de l'intervention internationale. L'embargo a appris à Saddam Hussein à devenir un dictateur beaucoup plus efficace, en réduisant son gouvernement au minimum nécessaire pour conserver le pouvoir. Alors qu'il s'enrichissait avec sa famille, la population iraquienne était prise en tenailles entre une élite dirigeante brutale et corrompue et une communauté internationale indifférente. Alors que les diplomates se livraient à des attaques de pure forme à New York, la société iraquienne était déchirée, traumatisée et brutalisée par une politique mal réfléchie, maintenue en dépit de son échec pour sauver la face au Conseil de sécurité.

L'Iraq a finalement été envahi en 2003, pour un certain nombre de raisons : le désir des Etats-Unis de transformer les relations internationales après le 11 septembre, l'humiliation face au défi de Saddam, de véritables craintes de prolifération et - oui - le désir de démocratiser le Moyen-Orient. Les suites cataclysmiques d'une invasion mal planifiée et motivée par des raisons idéologiques illustrent toutefois parfaitement les graves dangers d'une intervention. La population iraquienne n'a pas accueilli ses libérateurs les bras ouverts, les considérant plutôt avec une profonde suspicion. L'invasion a déclenché un nationalisme militant, qui a fusionné avec un islamisme radical et de plus en plus transnational. Le niveau d'ignorance des Américains quant aux réalités du pays n'a eu d'égal que les vues à court terme de Washington. Aux termes de l'accord signé le 15 novembre 2003 avec des politiciens exilés de longue date, les Etats-Unis se sont engagés à rétrocéder la souveraineté à ces politiciens impopulaires pour juin 2004. Les Britanniques n'avaient pas réussi à édifier un État iraquien viable en douze ans, mais le président américain décida que les Etats-Unis pourraient reconstruire le pays en treize mois. Une fois encore cependant, les promesses faites à la population iraquienne n'ont pas été tenues, en raison des exigences du cycle électoral américain.

Les enseignements tirés de l'expérience iraquienne sont sévères pour les partisans d'une transformation exogène de la région. Le premier de ces enseignements est l'étonnant manque de connaissances de la région de la part des intervenants. Le Moyen-Orient est perçu en des termes qui conviennent à ceux qui souhaitent intervenir, mais pas aux cibles de l'intervention. Deuxièmement, ceux qu'il convient de sauver de leurs propres errements - les peuples du Moyen-Orient - n'apprécient pas les interventions qui leur sont imposées et les considèrent, au mieux, comme peu judicieuses et, au pire, comme néo-impérialistes. En dépit des beaux discours et des promesses, l'ignorance internationale et le ressentiment indigène s'associent à un manque chronique d'endurance. La realpolitik et les politiques électoralistes intérieures mettent un terme aux interventions bien avant qu'elles livrent leurs promesses idéalistes. Il en résulte une région traumatisée par de nombreuses interventions peu enthousiastes, parfois cyniques et toujours mal conçues.

Sincèrement,
Toby


Cher Toby,

Nous reconnaissons tous les deux que le changement au Moyen-Orient exige une appropriation locale et que, en conséquence, les étrangers ne peuvent maîtriser le processus. Nous sommes également d'accord pour considérer que la compréhension de la culture, des us et coutumes, du contexte religieux, des modèles sociaux, des structures et des relations avec le pouvoir de la région est insuffisante. Cela a pour résultat la persistance d'attitudes répandues liées au " conflit des civilisations ".

La crainte qu'éprouvent les Etats-Unis face à l'influence islamique entrave d'ailleurs le processus de réconciliation nationale en Iraq, ce qui bénéficie au clergé chiite. Le vide sécuritaire et politique qui en résulte contribue au chaos et pourrait déjà avoir coûté des milliers de vies. L'enseignement à en tirer est que tous les dirigeants ne font pas partie du problème. Les partis islamiques modérés pourraient devenir des interlocuteurs essentiels pour nous aider à éviter les pièges et les échecs potentiels.

Il est un fait qu'une grande partie de l'influence extérieure au Moyen-Orient est contre-productive. Pendant des décennies, la politique européenne envers le Moyen-Orient a en fait encouragé les valeurs socialistes, contribuant à la situation lamentable dans ces pays. Ce déséquilibre est à présent difficile à corriger et les efforts de l'Union européenne en vue d'adopter envers la région une politique plus orientée vers le marché pâtissent d'un manque de clarté et de coordination. Une telle alternative est toutefois nécessaire pour encourager de réels changements dans les structures économiques et politiques du Moyen-Orient. Ce dont celui-ci a besoin, ce sont des structures ouvertes et pluralistes, ainsi que des systèmes sociaux qui fonctionnent. Nous pouvons y contribuer par le biais d'un engagement à long terme, renforcé par des interventions ciblées à court terme, destinées à encourager les réformes fondamentales.

La présence britannique en Iraq a effectivement contribué à des décennies de domination par des régimes instables et cruels, avant d'aboutir à la dictature de Saddam Hussein. Ce n'est toutefois pas George Bush père qui a imposé les sanctions à l'Iraq. C'est le système baasiste de Saddam Hussein. Et ce ne sont pas les Etats-Unis, agissant comme une police mondiale ou soucieux d'établir un ordre nouveau à l'échelon de la planète, qui ont formé la coalition démocratique pour libérer le Koweït. L'intervention internationale a constitué une réponse au pillage d'un pays, qui est allé de pair avec la disparition ou le viol de centaines de femmes koweïtiennes, la mort ou la disparition de milliers d'hommes koweïtiens, le saccage de la capitale et l'incendie des champs pétroliers.

En dépit des revers, nous devons assumer nos responsabilités et contribuer à apporter la démocratie, l'égalité, la loi et la paix à la région. La route est encore longue, mais le temps joue en notre faveur, car nous sommes décidés à maintenir le cap.

Bien à vous,
Jana


Chère Jana,

Vous avez raison de souligner que des changements significatifs et durables au Moyen-Orient ne pourront intervenir qu'avec une " appropriation locale " du processus. Toutefois, comme vous aviez auparavant déclaré qu'une grande partie de l'impulsion précédente en faveur du changement était extérieure, j'éprouve des difficultés à comprendre comment vous expliquez l'interface entre les agents du changement endogène et l'intervention internationale. Deux aspects de votre réponse soulignent cette tension. Dans votre première lettre, vous identifiez la politisation de l'Islam comme une réponse à l'autoritarisme, puis vous soulignez que les islamistes " modérés " constituent des interlocuteurs essentiels pour l'intervention. Il est certain que la genèse de l'Islam radical réside dans le manque de démocratie au Moyen-Orient. Mais les islamistes impliqués en politique critiquent également de manière virulente l'influence occidentale directe et indirecte. La première partie de cette assertion se focalise sur l'intervention très manifeste que vous défendez. La seconde partie, qui concerne aussi bien les modérés que les radicaux, constitue une critique révélatrice de la transformation sociale provoquée par la politique " orientée vers le marché " au centre de votre ordre du jour. Le mouvement d'intérêt suscité par ceux qui utilisent l'Islam dans la politique moyen-orientale tient à la plate-forme politique locale qu'ils essaient de mettre en place ; celle-ci offre une alternative aux propositions néo-libérales dans lesquelles vous investissez tant d'espoir. Au Moyen-Orient, comme dans certaines parties de l'Europe centrale et orientale, ces politiques sont considérées comme responsables de la destruction des structures morales et sociales, qui confèrent cohérence et stabilité aux vies des gens ordinaires.

Cela m'amène à un point philosophique plus vaste au cœur de notre débat. Les défenseurs de l'interventionnisme au Moyen-Orient font preuve d'une compréhension qui n'est que partielle de l'histoire non seulement de la région, mais également de leurs propres États, sociétés et économies. Les " sociétés de marché " qui prospèrent actuellement en Europe ne résultent pas de l'absence ou de la faiblesse de l'État, mais ont plutôt été parmi les premières à bénéficier de l'aptitude de l'État à garantir le droit de propriété et à imposer des relations avec le marché. Il est révélateur que les principaux conseillers impliqués dans la première vague de privatisation en ex-Union soviétique se mordent désormais les doigts et se disent qu'ils auraient bien mieux fait de se focaliser sur une primauté du droit garantie par l'État, plutôt que de faire confiance aux lois du marché.

Tout cela pour montrer qu'une approche " universelle " de la transformation est aussi dangereuse que la célébration du statu quo au nom de la realpolitik . Les réformes d'origine locale devraient être encouragées et célébrées quand et si elles surviennent. Mais les interventions visant à les déclencher, aussi bien intentionnées soient-elles, sont peu judicieuses et contre-productives. Elles encouragent habituellement - ou du moins excusent - une réaction brutale de l'élite au pouvoir ou des forces sociétales, dont les ordres du jour sont diamétralement opposés.

Bien sincèrement,
Toby


Cher Toby,

Il peut sembler contradictoire de préconiser à la fois les pressions externes et l'appropriation locale comme préalables à des changements durables au Moyen-Orient. Les deux approches sont toutefois parfaitement compatibles et nécessaires. L'Occident peut exercer des pressions sur les régimes du Moyen-Orient pour encourager les changements et peut même intervenir dans des cas extrêmes, justifiés par de graves violations des droits de l'homme ou par des raisons de sécurité. Mais l'Occident ne peut absolument pas s'attendre à provoquer des réformes durables s'il ne parvient pas à impliquer les interlocuteurs locaux. Ce n'est qu'ainsi que les pressions externes pourront se traduire en programmes de changement concrets, impliquant l'ensemble des citoyens.

Les populations d'Europe centrale et orientale n'aspiraient pas aux politiques communistes qui, d'après vous, ont apporté " cohérence et stabilité " aux vies des gens ordinaires. Nulle part, aujourd'hui, une majorité de la population ne souhaite un retour à l'époque communiste, ni à la " stabilité " et aux " structures morales " que le système communiste prétendait apporter. Les changements politiques et économiques ont peut-être entraîné des épreuves pour une certaine partie de la population de la région. Même ce groupe ne fait cependant pas objection au changement proprement dit, mais bien à la manière dont il est survenu. Qui plus est, la grande majorité des populations d'Europe centrale et orientale a favorablement accueilli les pressions extérieures en vue de changements à l'époque crépusculaire du communisme et elle continue à préconiser des approches similaires dans le reste du monde, dont le Moyen-Orient.

La différence entre l'Europe centrale et orientale et le Moyen-Orient réside dans la nature et la capacité de l'appropriation locale. Les partis politiques séculiers et les organisations liées à la société civile se sont développés relativement vite en Europe centrale et orientale, contribuant ainsi à faire progresser le processus de réformes politiques et sociales. Au Moyen-Orient en revanche, les groupes et œuvres de bienfaisance islamiques constituent l'alternative aux structures inefficaces et corrompues des États. Comme l'Islam et son système de la charia sont parfois utilisés pour saper les réformes et soutenir le statu quo, le défi consistant à apporter des changements est particulièrement grand. Il n'empêche que l'appropriation locale au Moyen-Orient doit inclure des groupes islamiques comme interlocuteurs, en raison du rôle important qu'ils jouent. Toute autre approche risquerait d'aliéner la grande majorité des musulmans, les pressions externes étant alors contre-productives. Cela pourrait également mettre en danger l'émergence d'une version plus moderne de la loi islamique, en accord avec les normes contemporaines liées aux droits de l'homme.

Il existe manifestement de grandes différences entre notre expérience en Europe centrale et orientale et la situation au Moyen-Orient ; il n'y a donc aucune approche " universelle " de la transformation. Toute transformation sociétale constitue d'ailleurs, pour l'essentiel, une expérience unique, qui exige des politiques sur mesure et spécifiques. Il existe néanmoins aussi des similitudes, dont la possibilité d'exploiter les pressions extérieures comme un catalyseur du changement. Notre tâche consiste à encourager les acteurs locaux à transformer les pressions extérieures en politiques et en instruments qui aideront à se frayer un chemin vers les réformes. Quelle que soit l'ampleur de la tâche, en Iraq ou au Moyen-Orient dans son ensemble, laisser la région se débrouiller seule n'est pas une alternative.

Bien à vous,
Jana


Chère Jana,

S'il est bien une chose que notre débat et les questions qu'il a soulevées nous apprennent, c'est que la précision et la clarté sont cruciales pour l'analyse à la base de la définition d'une bonne politique. Les " structures morales et sociales " auxquelles j'ai fait référence lors de ma comparaison entre l'Europe centrale et orientale et le Moyen-Orient sont manifestement sociétales , à la différence de celles des anciens régimes communistes. Ce point crucial n'a malheureusement pas échappé à votre critique. Ce sont la culture, la société et l'histoire locales que les citoyens du Moyen-Orient cherchent à protéger, lorsqu'ils se mobilisent contre les interventions extérieures, directes et indirectes. Cette suspicion et cette hostilité signifient que les " interlocuteurs locaux " que vous tenez en si haute estime sont très peu nombreux. Dans le cas de l'Iraq, c'est leur extrême rareté qui a conduit les forces américaines à importer leurs propres Iraquiens pour former la nouvelle élite gouvernante.

L'invasion de l'Iraq en 2003 pourrait marquer le point culminant des interventions internationales dans le monde en développement. Né de l'outrecuidance démesurée qui a marqué la fin de la Guerre froide, ce credo universaliste du néo-libéralisme a été initié par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Les institutions de Bretton Woods pouvaient se permettre de réviser leurs prescriptions politiques lorsqu'elles ne parvenaient pas à livrer les résultats désirés. Les ajustements structurels ont cédé la place à la bonne gouvernance, tandis que les nobles idéaux et l'interventionnisme agressif ont finalement cédé la place à une collaboration plus étroite avec les gouvernements ciblés. Fort malheureusement pour le peuple iraquien, les Etats-Unis n'ont pas eu le temps d'affiner leur approche pour le moins imparfaite avant que l'opinion publique américaine commence à exiger une réduction rapide de l'engagement. L'échec du nouveau régime à assurer la stabilité, sans parler de la prospérité liée à la démocratie et au libre marché promise par George Bush à la veille de l'invasion, aura de lourdes conséquences. L'Iraq constitue désormais un État disloqué, de plus en plus dominé par les radicaux islamiques au niveau du gouvernement comme de l'insurrection, des radicaux qui recourent tous à la violence dans leur combat pour la suprématie. Les raisons de cet échec tragique ne sont pas difficiles à trouver : orgueil démesuré, arrogance idéologique et application militante des prescriptions s'inscrivant dans une politique universaliste. S'il est un enseignement à tirer de la débâcle iraquienne, c'est bien celui de se montrer très sceptique face à ceux qui prétendent que l'intervention extérieure constitue la clef d'une transformation à long terme.

Bien sincèrement,
Toby