L’OTAN, Israël et la paix au Moyen-Orient
Cible à portée : jusqu’à cette année, les forces israéliennes étaient autorisées à participer aux exercices militaires de certains membres de l’OTAN seulement, tels que la Turquie et les États-Unis, mais pas à ceux de l’organisation dans son ensemble.
( © Reuters)
Martin van Creveld présente un point de vue israélien des relations entre Israël et l’OTAN, ainsi que des espoirs de paix au Moyen-Orient dans une perspective historique.

Comment les Israéliens voient-ils l’OTAN et quel rôle celle-ci peut-elle jouer pour contribuer au règlement du conflit au Moyen-Orient ? Pour répondre à ces questions, il faut partir du fait que, en Israël, les responsables de la politique étrangère et l’establishment de la défense n’éprouvent guère de sympathie pour les organisations internationales. Les raisons en sont manifestes. Depuis le début de son histoire, Israël a presque toujours été un État semi-paria. Le nombre d’États arabes (quatorze), et musulmans (des dizaines) implique que, chaque fois qu’une réunion internationale a lieu, Jérusalem est susceptible de ne trouver personne partageant ses vues.

Les relations d’Israël avec les Nations Unies, en qualité de principale organisation internationale, illustrent bien cette situation. Le droit à l’existence de l’Etat hébreu a été confirmé en novembre 1947 par l’Assemblée générale, lorsque celle-ci a approuvé la partition de la Palestine à une majorité des deux tiers. Ultérieurement, lorsque le nombre de membres de l’ONU s’est accru et que la Guerre froide a entraîné une concurrence entre les deux superpuissances pour s’adjuger la loyauté des nouveaux membres, les choses ont changé. Nul pays plus qu’Israël n’a été aussi souvent condamné par l’Assemblée générale ou le Conseil de sécurité. Souvent, d’ailleurs, les États-Unis ont été les seuls à empêcher plus encore de condamnations de l’Etat hébreu. Ajoutons que Jérusalem n’est jamais parvenue à s’assurer un siège au Conseil de sécurité.

Face à une telle situation, les relations d’Israël avec l’OTAN pourraient être meilleures. Fondée un an seulement après l’État hébreu, l’OTAN est composée de pays chrétiens, avec la Turquie comme seule exception à partir de 1952. Aucun membre de l’OTAN n’a exprimé d’objection fondamentale quant à l’existence de l’État hébreu et la plupart ont voté en faveur de sa création. Qui plus est, les valeurs d’Israël ont toujours été libérales – bien que présentant initialement une forte connotation socialiste – et démocratiques. En partie pour cette raison et en partie parce que le Premier ministre David Ben Gourion redoutait l’isolement de son pays dans l’éventualité d’une nouvelle Guerre mondiale, Jérusalem a adopté une position pro-occidentale à l’époque de la Guerre froide. Il a naturellement fallu payer le prix de cette décision : plus la position de Jérusalem se faisait pro-occidentale, plus problématiques étaient ses relations avec le Bloc de l’Est.

Au cours des années 1950, de nombreux Israéliens considéraient que le monde arabe représentait pour eux un danger de mort. Recherchant des alliés, ils auraient été très heureux de voir leur pays adhérer à l’OTAN ou en devenir un membre affilié. Un dessin humoristique de l’époque, publié dans le grand quotidien israélien Ma'ariv, illustre bien ce désir. Il montre un bras portant la mention « OTAN » se tendant au travers de la Méditerranée et arrachant une dent, ayant la forme d’Israël, du Moyen-Orient, représenté sous la forme d’un visage humain. Les choses ne se sont pas passées ainsi.

Les relations avec les Alliés à titre individuel

Tout au long des années 1950 et au début des années 1960, les États-Unis – membre moteur de l’OTAN – redoutèrent de jeter les États arabes dans les bras des Soviétiques en cas de soutien à Israël. Ils rejetèrent donc l’idée même de permettre à l’État hébreu d’adhérer à l’Organisation, et adoptèrent même une politique assez anti-israélienne. Ils refusèrent d’abord de vendre des armes à Israël, politique maintenue jusqu’après le bouleversement de l’équilibre militaire au Moyen-Orient suite à « l’accord sur les armes tchèques » de 1955, et qui se poursuivit durant une grande partie de l’administration Kennedy. En envoyant ensuite un ultimatum au Premier ministre israélien David Ben Gourion, le président Dwight D. Eisenhower se joignit au chef d’État soviétique Nikita Khrouchtchev pour forcer Israël à renoncer à la péninsule du Sinaï peu après sa conquête en 1956. Washington fit en outre tout son possible pour faire obstacle au programme nucléaire naissant d’Israël, en permettant la publication par The New York Times de photographies prises par des avions espions U2 révélant l’existence de ce programme. Ultérieurement, le président John F. Kennedy envoya à Ben Gourion plusieurs messages menaçants, qui l’amenèrent finalement à démissionner, en juillet de la même année.

Jérusalem parvint néanmoins à maintenir des relations diplomatiques normales avec la plupart des membres de l’OTAN, y compris avec la République fédérale d’Allemagne à partir de 1965. Avec la France, des relations particulières s’établirent dès 1955. Avant l’arrivée à leur terme, au milieu des années 1960, ces relations permirent à Israël d’acheter les armes nécessaires à sa survie. Les liens en question étaient toutefois entretenus entre Israël et des membres de l’OTAN à titre individuel, plutôt qu’avec l’Organisation en tant que telle. Vu de Paris et, plus tard, de Bruxelles, Israël était éloigné géographiquement de la partie du monde que l’OTAN était chargée de défendre. Le pays ne disposait pas d’une armée puissante ni de ressources minérales importantes, pas plus qu’il n’occupait une position géographique vitale. Il ne présentait donc pas une grande importance. Vue d’Israël, l’OTAN n’importait pas davantage. Cela apparut clairement au cours de l’été 1956. En prévision de la prochaine campagne du Sinaï, Shimon Peres, alors âgé de trente-trois ans et directeur général au ministère de la Défense, exposa de manière approfondie à l’état-major la manière dont les cercles de décideurs politiques européens percevaient Israël. Dans le procès verbal de cette réunion, l’OTAN n’est même pas mentionnée.

Lors de la détérioration des relations franco-israéliennes, dans les années 1960, les États-Unis, désormais dirigés par le président Lyndon B. Johnson, entrèrent en scène. Ils commencèrent à vendre des armes à Jérusalem : d’abord des missiles antiaériens, puis des chars et, finalement, des avions d’attaque également. Après la guerre israélo-arabe de juin 1967, les liens avec Washington se resserrèrent considérablement et Israël devint effectivement un protégé des États-Unis. Une fois de plus cependant, l’OTAN ne fut impliquée, au plus, que marginalement. En fait, les choses auraient pu se passer tout autrement. L’existence d’Israël était désormais garantie par le soutien des États-Unis. Tenant compte de cette réalité, beaucoup d’autres membres de l’OTAN s’estimèrent dégagés de leurs obligations morales, remontant à l’Holocauste, envers l’État hébreu. Ils laissèrent à Washington le soin de prendre la défense des Israéliens face au camp arabe. Après quoi, ils se sentirent libres de développer leurs propres liens avec ce camp, en vendant des armes à des États arabes et en recyclant les pétrodollars.

Les relations d’Israël avec l’OTAN pourraient être meilleures.
C’est ainsi que, pendant la guerre du Kippour de 1973, les États-Unis envoyèrent leurs avions pour réapprovisionner les Israéliens lors d’un affrontement au cours duquel la survie même de l’État hébreu était menacée. A l’opposé, tous les autres pays de l’OTAN, à l’exception du Portugal, refusèrent l’utilisation de leurs bases pour le réapprovisionnement en carburant des avions américains. En 1982, les États-Unis signèrent un « protocole d’accord stratégique » avec Israël, où ils installèrent des dépôts. L’OTAN ne fit rien. En 1991, les Etats-Unis et l’Allemagne, mais non l’OTAN en tant que telle, firent quelque chose pour aider Israël lorsqu’il fut attaqué par des missiles iraquiens. Jusqu’à cette année, les forces israéliennes étaient autorisées à participer aux exercices militaires de certains membres de l’OTAN seulement, tels que la Turquie et les États-Unis, mais pas à ceux de l’Organisation dans son ensemble. Répondant en nature, Israël a souvent traité l’Alliance avec un mélange de ressentiment et de mépris, comme l’illustre son refus d’envoyer des étudiants au Collège de défense de l’OTAN, en dépit d’invitations répétées.

L’évolution depuis la fin de la Guerre froide

Jusqu’à la fin de la Guerre froide, la mission de l’OTAN consistait à défendre l’ « Occident » contre une possible attaque soviétique, bien qu’elle ait toujours refusé d’inclure Israël dans cet « Occident ». L’effondrement de l’Union soviétique a mis un terme à cette mission, poussant les Israéliens à éprouver moins d’intérêt encore pour ce que l’organisation pouvait offrir. Une autre raison de cette attitude résidait dans le fait qu’après des débuts modestes, les forces armées israéliennes étaient désormais aussi puissantes que celles de n’importe quel pays de l’OTAN, à l’exception des Etats-Unis. C’est ainsi, par exemple, qu’en comparant le matériel et les stocks militaires recensés dans le Military Balance, les planificateurs israéliens ne voyaient pas vraiment ce que la plupart des pays pourraient faire pour les aider dans le cas d’une autre urgence du type 1973.

Alors que les relations d’Israël avec les membres de longue date de l’OTAN demeuraient tout aussi ambiguës, Jérusalem parvint, dans les années 1990, à établir de bonnes relations avec certains pays d’Europe de l’Est désireux d’adhérer à l’organisation. Beaucoup de ces pays avaient une longue tradition antisémite, que les deux dernières décennies de la Guerre froide (lorsque tous, à l’exception de la Roumanie, avaient rompu leurs liens diplomatiques avec Israël) n’avaient rien fait pour dissiper. Cependant, plusieurs gouvernements d’Europe de l’Est étaient désormais convaincus que la route vers Washington passait par Jérusalem, une idée qui, si elle reposait en elle-même sur des stéréotypes antisémites, contribua à renforcer le statut d’Israël à Budapest, Prague, Varsovie et dans d’autres capitales. Qui plus est, au cours des années 1970 et 1980, Israël avait édifié une industrie des armements moderne et de grande taille qui avait beaucoup à offrir aux nouveaux membres de l’OTAN. D’autant que, à la différence de beaucoup d’autres pays, Israël fournissait des armes sans poser de conditions politiques.

Dans la mesure où l’OTAN avait encore une mission, de nombreux Israéliens la considéraient avec scepticisme. Cet état de fait apparut clairement au printemps de 1999, lorsque l’Alliance lança une campagne aérienne contre Belgrade, en raison de sa répression contre le Kosovo. L’endroit est mal choisi ici pour débattre des tenants et des aboutissants de l’opération Allied Force. Il suffit de dire que l’opinion de la plupart des Israéliens, dont le ministre des Affaires étrangères Ariel Sharon qui écrivit un article sur le sujet, était nuancée par les événements survenus en ex-Yougoslavie au cours de la Deuxième Guerre mondiale. En conséquence, loin de soutenir l’intervention de l’OTAN, de nombreux Israéliens sympathisaient avec les Serbes. Lorsque se déclencha la deuxième Intifada à l’automne 2000 avec de nombreux morts et blessés, certains Israéliens allèrent encore plus loin, en se demandant ce qui pourrait arriver si, un jour, ils étaient eux aussi contraints de ne plus mettre de gants et de s’attaquer au terrorisme une bonne fois pour toutes. L’OTAN ne leur ferait-elle pas subir le même sort qu’à la Serbie ?

Il est un fait qu’Israël participe au Dialogue méditerranéen de l’OTAN depuis le lancement de cette initiative en 1994. En 2001, il est d’ailleurs devenu le premier pays participant à signer un accord de sécurité avec l’OTAN, fournissant un cadre pour la protection des informations classifiées. Qui plus est, l’année dernière, une nouvelle amélioration de l’atmosphère a pu être constatée. En décembre 2004, Israël a participé à la première réunion du Dialogue méditerranéen-OTAN au niveau des ministres des Affaires étrangères. Le Secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, s’est rendu en Israël en février 2005. Un premier exercice naval conjoint entre Israël et l’OTAN s’est déroulé en mars, dans les eaux israéliennes. Israël a été admis comme membre de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN en mai et des troupes israéliennes ont participé à des exercices de l’OTAN en Méditerranée et en Ukraine, en juin.

En dépit de ces avancées cependant, les relations entre Israël et l’OTAN, à la différence de celles entre l’Etat hébreu et plusieurs membres importants de l’OTAN, se caractérisent depuis longtemps par un mélange d’indifférence et de méfiance. D’une part, Israël – qui se souvient de l’expérience connue avec les soldats de la paix des Nations Unies au Liban (où ils ont principalement servi à protéger le Hezbollah) – demeure plus opposée que jamais au stationnement de troupes de l’OTAN en Cisjordanie occupée. D’autre part, lors de sa visite en Israël, le Secrétaire général Jaap de Hoop Scheffer a veillé à déclarer au monde entier que l’adhésion de l’Etat hébreu à l’Alliance n’est pas plus à l’ordre du jour aujourd’hui que lorsque l’idée a pour la première fois été évoquée, voici une cinquantaine d’années. Manifestement, des deux côtés, un changement d’esprit fondamental doit intervenir. Jusqu’à ce moment, tout ce qui sera fait demeurera en grande partie symbolique.
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