La perception de l’OTAN par le monde arabe
Au temps de la Guerre froide : l’OTAN a toujours été une organisation politique et militaire, mais son image stéréotypée au temps de la Guerre froide était surtout celle d’une alliance militaire. ( © OTAN)
Mustafa Alani présente son analyse des attitudes arabes face à l’OTAN et la manière dont l’Alliance pourrait surmonter stéréotypes et préjugés.

En politique, la perception de la réalité est souvent plus importante – et plus dangereuse – que la réalité elle-même. Cela est probablement le cas dans toutes les cultures et civilisations, mais plus encore dans le monde arabe. Quelle que soit son innocuité ou les bonnes intentions de son instigateur, aucune politique ne sera jamais prise pour argent comptant. A tort ou à raison, elle sera plutôt examinée dans une perspective à fortes connotations historiques. Jusqu’à ce que l’OTAN soit en mesure de remédier à cet état de choses et de surmonter l’image négative qu’elle a au Moyen-Orient, elle n’a que peu de chances de jamais jouer un rôle constructif dans la région.

Même si l’OTAN est une nouvelle venue au sein de ce qui constitue une enceinte politique arabe et moyen-orientale surpeuplée, son image est d’ores et déjà déplorable. Cela ne résulte en rien de ce que l’Alliance en soi ait pu faire dans la région, puisqu’elle n’a pratiquement rien fait. Il s’agit plutôt du reflet d’attitudes répandues dans le monde arabe, enracinées dans l’expérience historique et, surtout, des griefs arabes liés à l’histoire. Il en résulte que les politiques et objectifs de l’Alliance au Moyen-Orient font effectivement l’objet de préjugés et que la possibilité que l’OTAN joue un rôle constructif dans la région est pratiquement exclue par l’opinion publique arabe.

A l’instar de tout autre projet dans le monde arabe, les efforts de rapprochement de l’OTAN envers le Moyen-Orient élargi ne peuvent réussir ou s’avérer crédibles que si l’Alliance consacre du temps et des ressources pour évaluer son image existante et pour l’améliorer. La perception des difficultés que l’OTAN est susceptible de rencontrer dans ses efforts de diplomatie publique au cours des prochaines années exige une certaine compréhension de la mentalité arabe, des convictions profondément enracinées chez les Arabes et des conséquences héritées d’une série d’événements historiques.

Une image négative

Qu’elle soit au service de l’Etat ou impliquée dans le monde des affaires ou de la politique, l’élite du monde arabe actuel est, dans sa majorité, semblable à votre serviteur, c’est-à-dire masculine, musulmane et née au début des années 1950. Sa perception de l’OTAN résulte de l’environnement politique au sein duquel ses membres ont grandi et des événements qu’ils ont connus. L’image de l’OTAN avec laquelle l’élite a grandi est incontestablement négative. Au mieux donc, l’attitude de cette élite est-elle indifférente. Au pire, elle est défiante Il s’agit-là du reflet d’un certain nombre de facteurs régionaux, ainsi que de l’opinion communément admise quant à la nature et aux objectifs de l’Alliance.

Pour l’opinion publique arabe, l’identité de l’OTAN n’est pas séparée de celle des puissances occidentales qui ont créé l’Alliance et constituent ses membres. Ainsi, l’image de l’Alliance résulte d’attitudes envers le monde arabe impliquant des membres majeurs de l’OTAN. Au nombre de ces attitudes figurent la domination coloniale de la France et en particulier la guerre d’Algérie, l’implication de l’Italie en Afrique du Nord arabe, l’occupation et l’influence déterminante du Royaume-Uni dans la région du Golfe, ainsi que le soutien apparemment illimité et indéfectible apporté à Israël par les États-Unis. À tort ou à raison d’ailleurs, le « soutien » direct ou indirect accordé par l’OTAN demeure perçu aujourd’hui comme la principale raison à l’origine de la rapide victoire par Israël et de l’humiliation du monde arabe lors de la guerre de 1967.

Pour l’opinion publique arabe, l’identité de l’OTAN n’est pas séparée de celle des puissances occidentales qui ont créé l’Alliance.
Un autre facteur qui contribue à l’image négative de l’OTAN au Moyen-Orient est l’adhésion de la Turquie à l’Alliance. La Turquie constitue certes un pays à prédominance musulmane et s’étend géographiquement de l’Europe au Moyen-Orient, mais son adhésion ne contribue pas nécessairement à améliorer l’image de l’OTAN parmi les Arabes. Deux raisons peuvent l’expliquer. D’abord, en dépit de sa population à prédominance musulmane, la Turquie constitue, de son propre aveu, un Etat séculier. Deuxièmement, ayant succédé à l’Empire ottoman, la Turquie doit faire oublier son propre héritage impérial au Moyen-Orient.

A l’époque de la Guerre froide, les différents mouvements et idéologies qui dominaient la scène politique arabe ont joué un rôle particulièrement important dans le travail de sape de l’image de l’OTAN chez les Arabes. Le mouvement nationaliste arabe, le mouvement socialiste arabe, les groupes gauchistes et communistes, de même que les groupes islamistes étaient – et demeurent – autant de forces politiques naturellement hostiles à l’Occident et, par extension, à l’OTAN. Qui plus est, la plupart de ces groupes sympathisaient avec l’homologue et rival de l’OTAN au niveau du Bloc de l’Est, le Pacte de Varsovie. Bien que l’OTAN constitue depuis toujours une organisation politique et militaire, son image stéréotypée à l’époque de la Guerre froide – que ce soit à l’Est ou à l’Ouest – était surtout celle d’une alliance militaire. L’OTAN n’opérait traditionnellement que dans la zone euro-atlantique, dans le cadre de frontières clairement définies, mais les Arabes avaient tendance à voir en elle une alliance puissante et agressive, dédiée à la promotion de la sécurité et des intérêts politiques de l’Occident. Dans les faits, à tort ou à raison, l’OTAN était encore largement considérée, il n’y a pas si longtemps, comme un club impérialiste et colonial.

Comme, à l’époque de la Guerre froide, l’Alliance n’éprouvait nul besoin de lutter contre son image négative, elle n’a pris aucune mesure pour se présenter sous un jour différent et l’image lui est demeurée attachée. Aujourd’hui, alors que l’OTAN cherche à être présente au Moyen-Orient et à jouer un rôle constructif, elle doit remédier aux attitudes profondément enracinées et aux préjugés fermement établis dans l’ensemble du monde arabe. Consciente de cette situation, l’Alliance a d’ailleurs fait de la diplomatie publique un domaine prioritaire de ses rapports avec le monde arabe. Ce faisant, l’OTAN cherche officiellement à assurer une meilleure compréhension de sa transformation et de ses politiques actuelles, à promouvoir la compréhension mutuelle et à dissiper tous les malentendus à propos de l’Alliance. Pour avoir une chance d’être fructueuse, une telle initiative doit tenir compte d’un certain nombre de facteurs et d’exigences, notamment celles esquissées ci-après.

Surmonter les stéréotypes

Pour commencer, l’OTAN doit se présenter comme un acteur de la sécurité à part entière, c’est-à-dire comme une organisation au sein de laquelle tous les Alliés, par leur participation et leurs efforts collectifs, élaborent et décident de la politique et de la stratégie, par opposition à une alliance dominée par ses membres les plus puissants. Cela est surtout important pour que l’Alliance puisse se différencier, dans l’esprit des Arabes, de ses Alliés qui ont joué des rôles historiques importants au Moyen-Orient et, en particulier, des États-Unis. Il s’agit-là d’un défi majeur, car l’opinion publique arabe est par nature méfiante et croit fermement aux théories de la conspiration. Ceci étant, les Arabes ne sont pas les seuls à avoir tendance à considérer que l’OTAN est dominée par les États-Unis et qu’elle constitue un vecteur de promotion et de mise en œuvre des objectifs stratégiques américains. De telles opinions prévalent aussi dans plusieurs Etats membres de l’OTAN.

La meilleure manière qui s’offre à l’OTAN de surmonter les préjugés consiste naturellement à apporter la preuve que son nouveau désir de se rapprocher du Moyen-Orient et du monde arabe est bénéfique pour les pays cibles et leurs populations. Cela est possible si l’Alliance présente sa stratégie d’efforts de rapprochement en termes de nécessité de politiques communes et d’un véritable partenariat entre le monde occidental et le monde arabe, pour faire face aux changements de l’environnement sécuritaire mondial depuis la fin de la Guerre froide et, en particulier, aux menaces pour la sécurité auxquelles la communauté internationale est confrontée depuis le 11 septembre 2001. L’OTAN doit ainsi offrir la possibilité d’un dialogue et d’une coopération bidirectionnels – et être perçue comme son initiatrice - plutôt que comme une organisation simplement soucieuse de ses propres intérêts et de son ordre du jour sécuritaire. Pour y parvenir, l’Alliance doit clairement préciser que l’adhésion à des initiatives de partenariat repose sur la libre volonté des États impliqués et illustrer les avantages du partenariat.

Illustrer les avantages du partenariat est plus facile à dire qu’à faire. Dix membres de la Ligue arabe participent déjà au Dialogue méditerranéen ou à l’Initiative de coopération d’Istanbul, les deux programmes de coopération de l’OTAN focalisés sur cette partie du monde. Bien qu’ils soient encore modestes, les buts et objectifs ultimes de l’engagement de l’OTAN envers la région ne sont cependant pas compris. Tant les élites que l’opinion arabe au sens large du terme sont en grande partie perplexes face à des termes tels que « dialogue », « initiative » et « partenariat », tout en se demandant ce qu’ils vont véritablement produire en termes pratiques ou politiques. L’OTAN est-elle capable et désireuse de jouer un rôle efficace dans le règlement des problèmes régionaux ? L’OTAN cherchera-t-elle à devenir un arbitre neutre dans le conflit israélo-palestinien ? Ou cherchera-t-elle à assumer un rôle diplomatique similaire à celui joué par l’Union européenne en ce qui concerne le présumé programme nucléaire iranien ? Nombreux sont ceux qui suspectent que l’OTAN doive encore examiner avec le plus grand soin et dans les moindres détails ses politiques envers la région et définir la place précise que celle-ci occupe dans sa stratégie globale.

Une autre source de confusion résulte de la nature de la relation entre d’une part les initiatives et les stratégies de l’OTAN envers le Moyen-Orient et, d’autre part, l’Initiative américaine pour le « Grand Moyen-Orient » et les engagements bilatéraux de sécurité et de défense des États-Unis envers différents pays. Les quatre membres du Conseil de coopération du Golfe – Bahreïn, le Koweït, Qatar et les Émirats arabes unis – qui participent à l’Initiative de coopération d’Istanbul depuis son lancement en juin 2004, ont déjà conclu de vastes accords institutionnalisés de coopération militaro-sécuritaire avec les États-Unis. Qui plus est, ces accords couvrent beaucoup de domaines sur lesquels les initiatives de partenariat de l’OTAN mettent l’accent, y compris la lutte contre le terrorisme, la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, l’assistance dans les domaines de la planification de la défense, de la formation et des exercices militaires, la sécurité frontalière et les plans civils d’urgence.

L’OTAN doit développer sa propre identité et la projeter dans le monde arabe, mais les pays qui entretiennent des relations avec les États-Unis doivent également être rassurés sur l’absence de contradictions ou de conflits d’intérêts entre leurs futurs engagements envers l’OTAN et leurs engagements existants envers les États-Unis. En la matière, Washington doit prendre les devants et souligner sans équivoque qu’elle soutient les initiatives de l’OTAN et que la participation à des programmes OTAN est complémentaire de la participation à des programmes américains, qu’ils soient bilatéraux ou multilatéraux.

Élaborer des politiques

En élaborant des politiques destinées à ce qu’elle qualifie vaguement de « Moyen-Orient élargi », l’OTAN peut et devrait faire preuve de beaucoup plus de discernement. En réalité, une telle région n’existe pas. Le Moyen-Orient est plutôt constitué par une série de sous-régions, dont chacune présente des besoins sécuritaires, des préoccupations et des caractéristiques socio-économiques spécifiques. C’est ainsi, par exemple, que l’engagement de l’OTAN envers les pays d’Afrique du Nord n’a pas nécessairement de relation avec les pays du Golfe et de la Péninsule arabique, ni avec le reste du monde arabe. Chaque sous-région exige une approche différente, personnalisée en fonction des conditions spécifiques qui la caractérisent. L’OTAN serait dès lors bien avisée d’élaborer une série d’approches sous-régionales basées sur une compréhension plus nuancée de la situation sur le terrain, afin de promouvoir une coopération pratique conforme aux besoins existants.

Même si l’image de l’OTAN est généralement négative, cette situation n’est pas irréversible. Cela s’explique, d’une part, parce que le niveau des connaissances demeure peu élevé et, de l’autre, parce que l’OTAN est en mesure de se présenter comme une organisation dont l’histoire témoigne d’un soutien aux communautés musulmanes. Si l’Alliance a mis bien trop longtemps pour s’impliquer et mettre fin au carnage en ex-Yougoslavie, elle joue depuis 1995 un rôle important en défendant les vies et en protégeant les intérêts des musulmans en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo et dans l’ex-République yougoslave de Macédoine.* Depuis 2003, l’Alliance joue en outre un rôle de plus en plus important dans les opérations de stabilisation en Afghanistan, rôle qui bénéficie manifestement à la population musulmane de ce pays.

Il est intéressant de noter que les médias arabes font fréquemment allusion à la possibilité qu’un jour, l’OTAN puisse assumer un rôle de stabilisation en Iraq similaire à celui qu’elle joue en Afghanistan. Cette éventualité est toutefois incertaine. Toute décision d’extension du rôle de l’Alliance au-delà du simple apport d’une formation militaire aux forces armées iraquiennes susciterait indéniablement une vive controverse. A ce stade-ci, il est en outre difficile de prédire le genre d’impact, positif ou négatif, que l’OTAN pourrait avoir si elle était plus directement engagée dans les efforts visant à apporter la paix et la stabilité à l’Iraq.

En raison de ses ressources limitées, l’OTAN ne peut espérer communiquer avec et promouvoir ses initiatives régionales dans tous les secteurs de l’opinion arabe. Elle devra donc cibler ses efforts de diplomatie publique. Ainsi, les Alliés devront, par exemple, choisir entre focaliser leur attention sur les élites ou chercher à influencer et informer l’opinion publique au sens large. Si ces deux approches ne s’excluent pas mutuellement, elles exigent des tactiques différentes. Cibler les élites est manifestement plus facile et générera probablement des résultats plus immédiats. Mais, en fin de compte, l’OTAN doit également veiller à son image dans l’opinion publique au sens large.

Le meilleur point de départ de toute stratégie de communication consisterait, probablement, à créer un site web de l’OTAN en langue arabe, incluant une édition arabe de La Revue de l’OTAN. L’Alliance publie d’ores et déjà La Revue de l’OTAN en vingt-quatre langues, à savoir vingt-deux langues alliées ainsi que le russe et l’ukrainien, et pourrait être agréablement surprise du nombre de nouveaux lecteurs que le magazine serait capable d’attirer dans le monde arabe si La Revue de l’OTAN était traduite en arabe. Internet constitue un outil extrêmement puissant et fournit un moyen simple et fort efficace de communiquer avec un grand nombre de personnes. De plus en plus de jeunes Arabes, en particulier des journalistes, des chercheurs et des étudiants, en font d’ailleurs leur principale source d’information. La création d’un site web de l’OTAN en arabe constituerait donc une première initiative prometteuse et marquante pour remédier à l’actuel clivage culturel et politique. Avec le temps, elle pourrait également contribuer à ouvrir la voie à l’émergence d’une image plus positive de l’OTAN dans la région.
...début...