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L'amélioration de l'interopérabilité linguistique


Retour à l'école : les visiteurs du Collège de défense
balte de Tartu, en Estonie, sont immanquablement
impressionnés. (© Collège de défense balte)

En se basant sur l'expérience de l'Europe centrale et orientale, Mark Crossey s'intéresse à l'importance de la politique linguistique à l'OTAN et à ses effets sur l'interopérabilité.

Depuis la fin de la Guerre froide, l'apprentissage des langues étrangères - surtout de l'anglais, la langue opérationnelle de facto - devient de plus en plus important au sein des forces armées. C'est en particulier le cas à l'OTAN, en raison du nombre toujours croissant d'opérations de soutien de la paix, d'une part, de l'élargissement de l'Alliance et de ses activités en partenariat, de l'autre. Les compétences linguistiques - dans les pays alliés et partenaires - relèvent d'abord de la responsabilité nationale. L'apprentissage des langues doit cependant intéresser l'OTAN dans son ensemble, car - en veillant à ce que les différents pays soient capables de participer efficacement aux missions de l'OTAN comme aux activités de l'Alliance dans leur ensemble - l'interopérabilité linguistique est aussi importante que toutes les autres formes d'interopérabilité.

Les soldats de toutes les forces armées alliées bénéficient certes d'une formation linguistique, mais le besoin est particulièrement aigu dans les pays de l'ex-Pacte de Varsovie, où - pour des raisons historiques - la population et les soldats n'ont pas eu les mêmes opportunités d'apprendre et de pratiquer l'anglais qu'en Europe occidentale. Il en résulte que, depuis le milieu des années 1990, des organisations, telles que le Defense Language Institute américain et, par le biais du Peacekeeping English Project, le British Council auquel j'appartiens, cherchent à contribuer à l'amélioration des compétences en langue anglaise dans les futurs Etats membres et les pays partenaires.

Les défis auxquels ces organisations sont confrontées en Europe centrale et orientale résultent de la faiblesse des bases linguistiques sur lesquelles peuvent s'appuyer les soldats de ces pays. Qui plus est, la situation est souvent compliquée par une approche « trop hiérarchisée » de la formation, héritée de la philosophie militaire de l'ère soviétique : les investissements se focalisent ainsi sur les officiers supérieurs, au détriment de leurs collègues sous-officiers.

Pour des raisons compréhensibles, il s'est s'avéré difficile pour les responsables de la formation des différents ministères de la Défense de modifier ces comportements au rythme effréné exigé par l'OTAN. C'est ainsi que des personnes à un stade avancé de leur carrière ont souvent été tenues d'acquérir une compétence totalement nouvelle et difficile dans des délais irréalistes. Nombre de ces personnes ont été envoyées suivre des cours longs et onéreux, parfois pendant deux ans, loin de leur lieu d'affectation. En raison de leur âge, les progrès étaient cependant souvent lents et décevants pour ceux qui les parrainaient. Qui plus est, la réforme des examens linguistiques dans ces pays a conduit à des problèmes politiques. Alors que, dans « l'ancien temps », les examens linguistiques, en particulier pour les hauts gradés, se résumaient pratiquement à une simple formalité, le processus est devenu de plus en plus rigoureux. Dans certains cas, des généraux inscrits à des examens de langue anglaise dans le cadre de l'Accord de normalisation OTAN ou STANAG ont ainsi échoué lamentablement.

Reconnaissons toutefois que plusieurs hauts gradés ont réalisé de remarquables progrès en anglais, qui ont permis à certains d'entre eux de devenir des chefs d'état-major. Il n'en demeure pas moins que, rétrospectivement, la priorité accordée aux hauts gradés pour la formation linguistique s'est avérée doublement contre productive, car elle est allée de pair à l'époque avec une réduction des effectifs sur une grande échelle. Comme le nombre d'officiers était habituellement disproportionné dans les armées du Pacte de Varsovie, nombre de ceux qui avaient bénéficié d'une formation linguistique ont ainsi été admis à la retraite.

D'autres problèmes se posent également. Dans certains cas, pour des postes spécifiques, les exigences en matière de connaissance des langues étrangères ont été fixées sans recherche suffisante. Cela a conduit à des problèmes, tels que la présence à des postes de haut niveau de responsables aux compétences linguistiques insuffisantes ou - inversement - des difficultés à trouver des candidats pour certains postes, en raison d'exigences linguistiques d'un niveau irréaliste. Qui plus est, cela a directement contribué à la démoralisation et à une hémorragie du personnel de qualité dans plusieurs pays candidats à l'adhésion.

Un autre problème est lié à des divergences de compréhension quant à ce que l'on entend par un niveau « professionnel » de maîtrise d'une langue étrangère. Il est encore aggravé par les différences culturelles en matière d'examens linguistiques, ce qui conduit à de considérables difficultés à l'heure de se mettre d'accord sur un niveau de compétences jugé « suffisant » pour un poste donné, associées à certains stéréotypes voulant que certains pays présentent immanquablement des candidats aux capacités linguistiques insuffisantes. Dans certains pays, l'acceptation de diplômes délivrés plusieurs années auparavant plutôt que la réussite d'examens immédiatement avant l'affectation exacerbe la situation. Dans quelques pays partenaires, l'on constate également une pénurie de professeurs de langues compétents, pénurie qui résulte habituellement d'un manque de moyens propres à attirer un personnel mieux qualifié.

Les opérations de soutien de la paix

La nécessité d'une communication efficace est particulièrement aiguë dans les opérations de soutien de la paix, où les malentendus linguistiques risquent de conduire à des erreurs, qui peuvent - dans le pire des cas - entraîner des pertes. Il semble en effet que des difficultés de compréhension aient déjà contribué à mettre des soldats dans des situations embarrassantes, voire dangereuses, mais qu'elles n'aient entraîné aucune pertes en vies humaines jusqu'à présent. Ce qui ne peut évidemment justifier la moindre complaisance.

Les compétences linguistiques des forces déployées dans le cadre d'opérations de soutien de la paix sont généralement suffisantes pour les tâches qu'elles doivent accomplir, mais plusieurs pays signalent connaître des difficultés à fournir une expertise linguistique suffisante pour opérer avec une efficacité maximale. La situation est plus grave lors des opérations de soutien de la paix où de nombreux hauts gradés ne maîtrisent l'anglais qu'avec peine. Lorsque les officiers supérieurs éprouvent des difficultés à opérer en anglais, la situation est pire encore dans les rangs, car certains sous-officiers peuvent n'avoir jamais appris cette langue.

Une autre difficulté à laquelle les non-anglophones sont souvent confrontés lors des opérations de soutien de la paix est les forts accents régionaux des anglophones avec lesquels ils collaborent. Nombre de soldats qui déclarent comprendre plus difficilement l'anglais des anglophones que celui des non-anglophones se plaignent d'ailleurs du fait que les anglophones ne sont jamais formés pour modifier leur façon de s'exprimer lorsqu'ils communiquent avec leurs homologues non anglophones. En d'autres termes, il est rare que les anglophones se rendent compte que la langue de travail commune lors des opérations de soutien de la paix est l'anglais international et non leur propre version de la langue.

Dans le cadre du Peacekeeping English Project, le British Council a effectué des recherches parmi le personnel en poste dans divers quartiers généraux de l'OTAN. Le nombre de personnes interrogées étant relativement réduit, les résultats ne peuvent être considérés comme une référence et sont simplement indicatifs. Ils semblent néanmoins indiquer que les délégations composées de non-anglophones sont désavantagées en raison de leur manque supposé de compétences linguistiques.

La nécessité d'une communication efficace est particulièrement aiguë dans les opérations de soutien de la paix, où les malentendus linguistiques risquent d'entraîner des pertes

Ces désavantages se manifestent de toute une série de manières. Dans certains cas, lorsque des groupes de travail sont formés pour s'occuper d'affectations importantes ou lorsque des tâches complexes sont assignées à des individus, la préférence peut aller à des anglophones. De la sorte, les non-anglophones peuvent effectivement se retrouver exclus des processus essentiels. Dans d'autres cas, des non-anglophones peuvent faire circuler, sans totalement les comprendre, des travaux de piètre qualité rédigés en anglais par des subordonnés, ce qui nuit à la considération accordée par les anglophones au non-anglophones. Des anglophones peuvent également constituer, pour des raisons linguistiques, les premiers points de contact dans un bureau, ce qui génère involontairement une impression de « discrimination culturelle » et sape la confiance en soi des non-anglophones. Les implications politiques de cette situation sont claires. Une faiblesse supposée en anglais peut directement réduire l'influence de certaines délégations nationales.

Il apparaît que l'une des raisons de ces lacunes linguistiques réside dans le manque de pertinence du type de langue enseigné dans les différents pays avant l'affectation. C'est ainsi, par exemple, que si de nombreux cours d'anglais militaire privilégient une certaine forme d'anglais, que ce soit « l'anglais américain standard » ou « l'anglais britannique standard », la réalité sur le terrain révèle que nombre d'affectations impliquent une majorité de rapports avec d'autres non-anglophones. La langue pratiquée est alors différente et pourrait, en gros, être décrite comme « l'anglais professionnel international ».

Un autre exemple du fossé entre les salles de classe et l'utilisation d'une langue compréhensible par tous est la tendance persistante dans certains pays à enseigner une forme plutôt académique de l'anglais. Cela est particulièrement vrai en matière d'écriture. Les recherches du British Council montrent, par exemple, que la plupart des documents au Grand quartier général des puissances alliées en Europe (SHAPE) revêtent la forme de textes courts tels que des mémos, des notes et de brefs courriers électroniques. Or, certains programmes d'enseignement linguistique ne permettent pas aux étudiants en fin de cours de s'exprimer de manière détaillée par écrit. La perception de ce que devrait être « l'anglais militaire » apparaît parfois problématique. Même si les exigences linguistiques observées au SHAPE sont très similaires à ce que l'on qualifie traditionnellement d' « anglais commercial », c'est-à-dire rédiger des lettres brèves, utiliser le téléphone et s'exprimer lors des réunions, cela ne se reflète souvent pas suffisamment dans la conception des cours. Bien que la situation s'améliore actuellement grâce à l'adoption de nouveaux livres de cours d'anglais militaire bien étudiés, une idée assez stéréotypée de ce que constitue « l'anglais militaire » prévaut chez certains.

Progrès

Les problèmes de politique linguistique ont des conséquences traumatiques pour de nombreux ministères de la Défense, mais des progrès très considérables ont néanmoins été accomplis dans ce domaine en peu de temps. Cela s'explique en grande partie par le fait que l'apprentissage des langues est considéré comme essentiel pour l'intégration à l'OTAN de tous les pays candidats à l'adhésion et constitue donc une priorité. L'on constate ainsi une amélioration soutenue au fil des années des normes exigées des soldats en matière d'enseignement de l'anglais et de compétences linguistiques. Dans certains pays, des structures hautement efficaces d'enseignement des langues ont été mises en place. Elles disposent des ressources nécessaires et peuvent être considérées comme des références en termes de qualité pour les cours et les normes d'enseignement. C'est ainsi, par exemple, que les visiteurs du Collège de défense balte de Tartu en Estonie ou de l'Académie navale polonaise de Gdynia sont immanquablement impressionnés. Qui plus est, un cours d' « anglais militaire » organisé par l'OTAN conjointement avec le Peacekeeping English Project du British Council, accueille des professeurs de pays tels que la Lituanie qui assurent avec succès la formation de membres du personnel provenant de pays tels que la Suède ou la France. Lorsque des problèmes subsistent dans les nouveaux Etats membres, ils ont d'ailleurs tendance à refléter des difficultés plus larges, liées à la transformation d'armées ayant appartenu au Pacte de Varsovie en armées répondants aux normes de l'OTAN.

L'essentiel des recherches internationales sur l'apprentissage des aspects militaires d'une langue étrangère se focalise sur les pays candidats à l'adhésion et du PpP. Il n'existe cependant pas de nette « division Est-Ouest » dans ce domaine et de nombreux Alliés plus anciens font état de difficultés similaires pour identifier, former et conserver des soldats aux compétences linguistiques adéquates pour des affectations internationales. Il convient donc de consentir plus d'efforts si l'on veut que la base linguistique nécessaire à l'interopérabilité devienne effectivement une réalité et remplace la succession de tâtonnements dans les préparatifs des opérations de soutien de la paix et des affectations dans le cadre de l'OTAN.

En dépit de l'importance de l'interopérabilité linguistique, peu de recherches sont menées au niveau de l'ensemble de l'OTAN sur l'utilisation réelle des langues lors des missions et sur les lacunes actuelles. Les sensibilités doivent bien sûr être ménagées, mais l'attitude qui consiste à ignorer les problèmes pour des raisons « politiques » ou « culturelles » est indéfendable. Pour des raisons historiques, culturelles, financières et géographiques, les pays disposent manifestement de capacités différentes pour résoudre les problèmes linguistiques. Mais ces problèmes doivent être résolus, car ils ont un impact direct sur l'influence d'un pays au sein de l'Alliance et/ou du programme de Partenariat pour la paix, et donc sur le profil politique de l'organisation.

Un travail considérable a été entrepris par différents pays pour normaliser les examens linguistiques, et ce avec l'aide d'organismes tels que le Defense Language Institute, le British Council et son Peacekeeping English Project et le Bureau de coordination linguistique internationale, qui constitue l'instance de l'OTAN pour la politique en matière de formation linguistique. Beaucoup d'enseignements peuvent en outre être tirés de l'expérience des nouveaux Alliés, des pays candidats à l'adhésion et des membres du PpP. C'est ainsi, par exemple, que les équipes d'examinateurs d'Arménie, d'Azerbaïdjan et de Géorgie dans le Caucase coopèrent entre elles aux niveaux du pilotage des examens, d'une compréhension commune des niveaux d'anglais requis, sur base du STANAG de l'OTAN, et de la détermination du type de langue qui doit être enseigné. Ces pays ont également compris que les candidats à des affectations internationales doivent subir un examen immédiatement avant leur départ et non se borner à présenter des diplômes, parfois délivrés plusieurs années auparavant.

Les ministères de la Défense ont tout intérêt à veiller à ce que les soldats qu'ils chargent de représenter leur pays dans des instances de l'Alliance et dans des opérations dirigées par l'OTAN possèdent toutes les compétences requises, dont de véritables compétences linguistiques, pour la tâche qu'ils doivent accomplir. Pour y parvenir toutefois, ils bénéficieraient grandement d'une orientation s'étendant à l'ensemble de l'Alliance relative aux exigences et aux meilleures pratiques. Un examen approfondi et coordonné de tous les aspects de la politique de formation linguistique, avec la participation et la compréhension de tous les Etats concernés, est essentiel pour que l'OTAN puisse relever les défis dans ce domaine. Faute d'entreprendre cette tâche, l'Alliance sera confrontée à des problèmes croissants d'interopérabilité, alors qu'elle cherche précisément à se réinventer pour faire face aux défis sécuritaires du XXIe siècle. Cela risque également de générer inutilement des frustrations et des ressentiments en son sein, motivés par la perception d'une « discrimination culturelle », qui se résume sans doute tout simplement à une question de langue.

Mark Crossey est coordinateur des examens pour le Peacekeeping English Project du British Council.

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