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Débat
La préemption est-elle un outil efficace pour lutter contre la prolifération des armes de destruction massive ?
    Max Boot                VERSUS               Harald Müller




Max Boot est associé de recherche principal (Olin) pour les études sur la sécurité nationale au Council on Foreign Relations à New York.




Harald Müller dirige le Peace Research Institute à Francfort.

 

 

Cher Harald,

C'est pour moi un plaisir de débattre avec vous. La question du recours à la préemption pour arrêter la prolifération des armes de destruction massive (ADM) est assurément opportune, d'autant que le débat sur l'Irak gagne en virulence. Au moment où j'écris ces lignes, l'on n'a encore trouvé aucune preuve de l'existence de programmes d'ADM commandités par Saddam Hussein, à l'exception de deux remorques qui auraient pu servir de laboratoires mobiles pour des armes biologiques. Cela conduit naturellement beaucoup de personnes à laisser entendre que la guerre contre l'Irak était inutile et que la doctrine de la préemption est discréditée.

Ce n'est pas mon avis. Je pense que notre incapacité à trouver jusqu'à présent des ADM discrédite non pas la guerre préemptive, mais la politique des inspections que ses opposants ont présentée comme une alternative. Si nous ne parvenons pas à trouver des ADM dans un Irak libéré, selon quelle probabilité cent, voire même mille, inspecteurs auraient-ils pu le faire dans un pays encore contrôlé par un régime totalitaire ? Il est naturellement possible qu'il n'y ait rien à trouver, que Saddam ait véritablement détruit tous ses stocks d'ADM, mais également, ce qui est plus inquiétant, qu'il les ait fait sortir du pays. A mon avis toutefois, les stocks actuels ont moins d'importance que les possibilités de fabrication dont Saddam disposait et sa volonté d'utiliser ces armes. Dans ces deux domaines, c'était un personnage inquiétant. Nous savons qu'il a utilisé des gaz toxiques contre les Iraniens et les Kurdes. Nous savons qu'il a conservé des ADM alors qu'il était censé y avoir renoncé dans le cadre des résolutions des Nations Unies. Il ne fait aucun doute que, même s'il s'est débarrassé de ses stocks à la dernière minute, Saddam a conservé une infrastructure importante en mesure de produire des armes biologiques et chimiques à la demande. Et l'on sait qu'il cherchait à acquérir des armes nucléaires, bien que l'on ignore encore jusqu'à quel point il avait développé une démarche en ce sens.

Pour toutes ces raisons, je pense que le renversement de Saddam était justifié, non seulement d'un point de vue moral, mais également stratégique. Nous nous sommes débarrassés d'un criminel notoire, qui, s'il était resté au pouvoir, aurait sans aucun doute commis d'autres crimes, non seulement contre son peuple, mais également contre ses voisins. Nous avons tenté d'autres approches pour neutraliser Saddam, allant de la coopération (avant 1990) et de l'inspection des armes (1992-1998, 2003) à la dissuasion/l'endiguement (1991-2003). L'on peut faire valoir que les dernières inspections forcées, soutenues par la menace du recours à la force, ont bien endigué Saddam temporairement. C'est peut-être exact, mais il était pratiquement impossible pour le Royaume-Uni et les Etats-Unis de maintenir indéfiniment des centaines de milliers de soldats aux frontières de l'Irak. La pression ne pouvait être maintenue de façon illimitée et Saddam aurait recommencé à défier la communauté internationale comme auparavant. Cette option n'est désormais plus à l'ordre du jour à la suite d'une action militaire décisive et je pense que le monde ne peut que se féliciter du renversement de ce dictateur. N'êtes-vous pas de cet avis ?

Il convient à présent de lutter contre d'autres régimes tyranniques qui acquièrent des armes de destruction massive, tels que l'Iran et la Corée du Nord. Une fois encore, nous sommes confrontés aux options habituelles : la négociation ou la préemption. Je penche en faveur de la préemption, mais au sens large et n'incluant pas seulement les options militaires mais aussi toutes sortes de pressions - diplomatiques, économiques et morales - pour modifier la nature de ces régimes. Je pense que le problème fondamental dans tous ces cas réside dans le type de régime et non dans la possession en tant que telle d'ADM. Le fait que des gouvernements démocratiques libéraux, comme ceux de la France ou d'Israël, détiennent des ADM ne constitue pas un réel problème. Le problème se pose lorsque des tyrans indifférents à l'opinion de leur peuple mettent la main sur des armes très puissantes.

Je n'ai pas l'impression que des régimes qui tyrannisent leur propre peuple soient enclins à se comporter de manière plus décente avec le monde extérieur. Les accords les intéressent pour autant qu'ils puissent les violer. La Corée du Nord constitue un parfait exemple à cet égard : Pyongyang a signé l'Agreed Framework en 1993, pour directement se lancer dans le développement d'armes nucléaires. Je pense qu'il n'y a rien que nous puissions offrir à Kim Jong II pour lui faire renoncer à son programme.

Le renversement de Saddam était justifié, non seulement d'un point de vue moral, mais également stratégique.

Par le passé, l'écrasante majorité des succès remportés en matière de non-prolifération l'a été par des changements de régime. Lorsque les gouvernements en place sont devenus plus libéraux, comme au Brésil, en Argentine ou en Afrique du Sud, ils n'ont plus éprouvé le besoin de mener des programmes d'armes nucléaires. L'on peut faire valoir que leur renoncement à ces armes a découlé du Traité de non-prolifération nucléaire, mais je pense personnellement que celui-ci n'a été que secondaire ; l'important était la nature du régime.

Je pense donc que nous devrions avant tout aider les peuples de Corée du Nord, d'Iran et d'autres régimes despotiques à renverser leurs tyrans et à mettre en place des régimes plus fiables. La sécurité pour l'Occident réside dans la dissémination de la démocratie libérale, non dans la signature de nouveaux traités qui, comme le Traité de non-prolifération (TNP), ne sont pas respectés.

J'imagine que votre opinion est différente. J'attends impatiemment de poursuivre notre échange.

Bien à vous,
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Max


Cher Max,

Merci pour votre aimable lettre. Il semble qu'un Américain néo-conservateur et qu'un Allemand épris de paix puissent s'accorder sur une chose vraiment fondamentale, à savoir que le recours à la force constitue la sanction ultime pour la prolifération d'armes de destruction massive. Je le dis depuis une douzaine d'années au moins et le Conseil de sécurité des Nations Unies a exprimé le même principe dans sa déclaration du 31 janvier 1992, qui définit la dissémination des ADM comme «une menace pour la paix et la sécurité», la formule même susceptible de déclencher des sanctions, dont une action militaire, dans le cadre de la Charte des Nations Unies.

Mais ma position s'écarte de la vôtre à partir de ce point. Le recours à la force doit être régi par le droit. En matière d'ADM, le droit international est d'ores et déjà abondant. Il inclut la Convention sur les armes chimiques et la Convention sur les armes biologiques, ainsi que le Traité de non-prolifération (TNP). Contrairement à ce que vous semblez croire, le TNP ne se résume pas à des mots vides de sens. Parmi les 36 pays qui ont sérieusement envisagé ou entamé des programmes d'armement nucléaire, la grande majorité l'a fait avant la négociation du TNP et, parmi les 25 pays qui ont arrêté ces activités, la grande majorité (21) l'a fait après que le TNP ait été proposé à signature. La majorité des pays ayant mis un terme à leur programme étaient des démocraties ou des pays en transition, mais il y a eu des pays autoritaires également, comme l'Egypte, l'Indonésie et la Yougoslavie, qui ont arrêté leurs recherches nucléaires à des fins militaires après l'établissement de la norme internationale. Le TNP a donc été une considérable réussite en persuadant de nombreux pays de renoncer à l'option militaire et il est exagéré d'affirmer que «tous les succès remportés en matière de non-prolifération l'ont été par des changements de régime».

Les normes légales et la contrainte ne doivent pas être considérées comme des politiques concurrentes, mais complémentaires. La contrainte doit servir à faire respecter les normes agréées, mais sur la base d'une procédure établie. La préemption en dehors de tout contexte légal reconnu suscite la peur, le ressentiment et la résistance, voire l'anarchie à laquelle elle est censée s'opposer.

La procédure établie exige la présentation adéquate des preuves disponibles, un débat approprié sur leur valeur et une prise de décision collective et solidement argumentée concernant la stratégie la plus à même de faire face à la menace. Dans le cas de l'Irak, ces exigences n'ont pas été satisfaites. Le processus de collecte et d'évaluation des preuves pas l'UNMOVIC a été interrompu. La présentation de preuves aux Nations Unies par le secrétaire d'Etat Colin Powell le 5 février était imprécise, basée sur des sources douteuses et n'a fait l'objet ni d'une discussion ni d'une analyse appropriées. Qui plus est, lorsque l'on considère les performances irakiennes lors de la guerre, l'absence d'utilisation d'armes chimiques ou biologiques, l'impossibilité à ce jour de trouver même des traces d'ADM, et encore moins de programmes ADM à grande échelle, il semble de plus en plus manifeste que l'UNMOVIC a fait du bon travail. Il apparaît d'ailleurs que même son absence de quatre ans n'a pas permis à l'Irak de relancer ses programmes. L'endiguement et la dissuasion ont donné de bons résultats et auraient probablement continué à le faire pendant un certain temps.

La décision de recourir à la guerre ne doit jamais être prise à la légère, car des civils innocents sont toujours tués, comme cela a été le cas lors de la campagne irakienne. Une telle décision ne doit, dès lors, être prise qu'en cas de nécessité, en dernier ressort, et lorsque toutes les autres solutions ont été explorées. Dans le cas de l'Irak, cela n'a pas été le cas. Une telle décision ne doit être laissée au gouvernement d'aucun pays, quel qu'il soit.

La préemption en dehors de tout contexte légal reconnu suscite la peur, le ressentiment et la résistance, voire l'anarchie à laquelle elle est censée s'opposer.

Le monde constitue un mélange de cultures et de systèmes de gouvernement pour lesquels la règle démocratique est préférable. Citoyen d'un pays qui a connu deux dictatures au siècle dernier, je considère avoir eu de la chance de ne pas avoir été embrigadé dans les jeunesses hitlériennes ou leur alternative communiste. J'estime cependant que le recours à la préemption dans le seul but de renverser un régime établit des priorités erronées. La dissuasion peut agir efficacement sur les dictateurs. Le plus grand triomphe démocratique de l'histoire, à savoir la fin de la Guerre froide, a d'ailleurs été remporté à force de patience, de persévérance et d'une prudente combinaison d'endiguement, de dissuasion et de détente.

Le recours à la force doit être réservé à l'autodéfense, à la prévention de génocide et à la préemption d'une menace mortelle claire et imminente qui ne peut être écartée autrement. La politique de l'Occident devrait donc consister à modeler et étendre patiemment le droit international et à rassembler les forces nécessaires à son respect, si nécessaire. La primauté du droit constitue l'une des grandes forces de la démocratie et génère l'environnement international le mieux à même d'assurer sa dissémination.

Une dernière remarque. Je suis heureux que Saddam Hussein ne soit plus au pouvoir. Je suis également heureux que l'Empire soviétique se soit désintégré et j'aurais préféré sa disparition plus précoce. Je suis néanmoins tout aussi heureux que le gouvernement américain n'ait pas choisi de suivre l'avis du général Curtis LeMay, chef du Strategic Air Command dans les années 1950, qui recommandait de lancer une attaque préemptive contre l'Union soviétique avant le développement par celle-ci de la capacité de détruire les Etats-Unis à l'aide d'armes nucléaires. Si cet avis avait été suivi, j'aurais peut-être été l'une des innocentes victimes de la guerre qui en aurait résulté.

Sincèrement,
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Harald


Cher Harald,

Je suis heureux de constater que nous sommes d'accord en principe sur l'importance de recourir à la force pour faire appliquer le droit international. Je vous rejoins pour considérer que : «Les normes légales et la contrainte ne doivent pas être considérées comme des politiques concurrentes, mais complémentaires.» Ce qui me préoccupe, c'est que - à l'instar d'autres Européens - vous ne trouverez jamais un cas pratique dans lequel vous conclurez que toutes les voies diplomatiques ont été explorées.

«Dans le cas de l'Irak», écrivez-vous, «ces exigences n'ont pas été satisfaites.» En êtes-vous bien sûr ? Qu'en est-il de la violation par Saddam Hussein de dix-sept résolutions des Nations Unies ? Qu'en est-il du fait que Hans Blix et les inspecteurs de l'ONU aient, à de nombreuses reprises, signalé que l'Irak refusait de fournir la totale coopération exigée par la résolution 1441 ? Saddam Hussein était l'un des pires dictateurs que le monde ait connus, avec, à son actif, une longue liste de méfaits allant du génocide à l'invasion des pays voisins, en passant par la violation des lois internationales. Si l'action militaire n'était pas justifiée dans ce cas, il est difficile d'imaginer quand elle pourrait l'être.

L'impossibilité de trouver des ADM jusqu'à présent renforce encore mon argumentation. Elle signifie que les inspecteurs en armements n'auraient jamais pu trouver les stocks d'ADM de Saddam (dont l'existence était reconnue par tous les services de renseignement occidentaux, dont ceux de l'Allemagne). Aurait-il donc fallu lui donner un chèque en blanc et lui permettre de disposer de la capacité de produire davantage d'ADM à l'avenir et, probablement, d'acquérir des armes nucléaires ? (Tout en lui permettant de violer, brutaliser et assassiner des milliers de ses propres citoyens !). Fort heureusement, ce danger a désormais été écarté par l'action militaire anglo-américaine.

La sécurité pour l'Occident réside dans la dissémination de la démocratie libérale, non dans la signature de nouveaux traités comme le TNP.

Je suis heureux que vous invoquiez l'exemple de votre propre pays ravagé par le nazisme et le communisme. Cela constitue, à mes yeux, le plus parfait exemple au monde plaidant contre la dissuasion et en faveur du changement de régime. L'Occident a tenté de dissuader Hitler dans les années 1930. et il a échoué. Avec, pour résultat, la mort de six millions de juifs et la pire guerre de l'histoire. L'Occident a essayé de dissuader l'Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale et y est parvenu. Mais à un prix considérable. Sans compter les millions de morts des guerres résultant des agressions soviétiques (Corée, Viêt-Nam, Afghanistan, etc.), n'oublions pas que les citoyens d'Allemagne de l'Est et d'Europe de l'Est ont subi l'oppression totalitaire durant plus de quarante ans. Est-ce vraiment là votre solution optimale ?

Je reconnais que nous n'avions pas vraiment le choix dans le cas de l'Union soviétique. Elle était si puissante que la préemption ne constituait pas une option, sauf dans le sens non militaire, puisque nous avons utilisé tous les moyens en notre pouvoir pour miner l'Empire soviétique de l'intérieur (en soutenant des mouvements tels que Solidarité et des dissidents tels qu'Andrei Sakharov). Attaquer l'Union soviétique, comme le général LeMay le recommandait, aurait été de la folie. Mais tel n'est pas le cas lorsqu'il s'agit d'attaquer un régime maléfique - et beaucoup plus faible - tel que celui de Saddam Hussein en Irak. Dans ce cas, nous avons apporté la liberté à plus de vingt millions de gens, pour un coût relativement réduit en vies humaines dans les deux camps.

La guerre ne constitue pas toujours la plus mauvaise option, car vivre avec des dictatures totalitaires agressives est souvent pire. Je pense que la France et le Royaume-Uni auraient mieux fait de mener une guerre préventive contre l'Allemagne d'Hitler dans les années 1930 au lieu d'attendre d'être attaqués. Pas vous ?

Bien à vous,
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Max


Cher Max,

Vous pensez donc que les Européens ne partiront jamais en guerre pour faire respecter le droit international ? C'est étrange, j'avais pourtant l'impression que les forces spéciales allemandes s'étaient déployées aux côtés des Américains et des Britanniques en Afghanistan et que la France était le principal pays contributeur à la campagne aérienne afghane après les Etats-Unis.

Mais passons. J'estime fort peu convaincante votre affirmation suivant laquelle l'absence d'ADM en Irak prouve la futilité du processus d'inspection. A ce jour, Washington a fourni trois explications à l'absence de découverte d'ADM : (a) l'Irak a détruit les armes immédiatement avant la guerre, (b) l'Irak a transféré les armes à l'étranger et (c) les ADM ont été pillées. Aucune n'est convaincante et la dernière constitue un constat d'échec, si l'objectif consistait à empêcher les ADM irakiennes de tomber entre les mains de terroristes. Qui plus est, la multiplicité des explications n'est pas faite pour renforcer la crédibilité américaine la prochaine fois que Washington tentera de se faire la championne de la préemption.

Le recours à la force doit être réservé à l'autodéfense, à la prévention de génocide et à la préemption d'une menace mortelle claire et imminente.

Il existe une autre possibilité, à savoir que l'Irak ne possédait pas d'ADM à proprement parler, ni les moyens d'en produire en quantités importantes. La plupart des informations relatives au programme largement évoqué d'armes biologiques de l'Irak provenaient du transfuge irakien Kemal Hussein, réfugié en Jordanie en 1995. Un autre Hussein, dont on n'a étrangement pas beaucoup parlé, prétend, pour sa part, que l'Irak a arrêté de produire de telles armes en 1991 et qu'il les a détruites avant le début du travail de l'UNSCOM. Nous n'en sommes pas sûrs, mais cela pourrait fort bien être la vérité.

Qu'ont révélé les inspections renforcées ? Les inspecteurs ont trouvé quelques coquilles vides d'obus destinées à accueillir des agents chimiques et ils ont supervisé la destruction des missiles Al Samoud. Le niveau de coopération laissait à désirer, mais ils ont signalé qu'il s'améliorait au fur et à mesure de la poursuite des inspections. Avec davantage de questions, d'inspections rapides et opportunes et d'efforts des services de renseignement occidentaux, les inspecteurs auraient, avec le temps, trouvé d'autres débris des anciens programmes et, très probablement, des traces d'efforts majeurs de reconstitution, si tant est qu'il y en ait eu. Qui plus est, l'UNMOVIC aurait pu être suivi par un régime de supervision permanent à long terme, accompagné de sanctions intelligentes. De tels instruments, associés à la menace d'une action militaire en cas d'infraction, auraient probablement jugulé les velléités de l'Irak dans un avenir prévisible.

Ce qui me préoccupe à la lecture de vos arguments est ce que je considère comme une attitude cavalière face à la guerre. La guerre coûte des vies innocentes. Telle est sa nature, quels que soient les efforts pour minimiser les pertes civiles. La décision de partir en guerre ne doit pas être prise en se basant simplement sur la certitude de la victoire. Elle doit plutôt présenter pour base la claire évidence qu'elle est inévitable, l'espoir fondé que le nombre de victimes sera moindre que si la guerre n'avait pas été menée et la probabilité raisonnable que la situation après la guerre ne sera pas pire qu'elle l'était auparavant (ce qui n'était absolument pas le cas en 1938 !). Je ne suis toujours pas convaincu que la guerre était inévitable dans le cas de l'Irak. Les débats demeurent ouverts en ce qui concerne les deux autres critères, mais j'espère de tout cour qu'avec de l'aide, le peuple irakien pourra reconstruire son pays. Ceci étant, il n'est pas facile d'imposer la démocratie de l'extérieur. Les conditions varient de pays à pays et les expériences de l'Allemagne et du Japon après la Deuxième Guerre mondiale ne constituent pas nécessairement des modèles à appliquer ailleurs. Seul le temps le dira.

Un dernier point. Nous ne parlons pas ici de préemption (agir pour devancer une attaque imminente), mais bien de prévention, c'est-à-dire de la destruction d'un risque avant qu'il ne se transforme en une menace qui pourrait déboucher sur une attaque. Jusqu'à tout récemment encore, les juristes internationaux étaient d'accord pour considérer la prévention comme manifestement illégale.

Sincèrement,
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Harald


Cher Harald,

Je pense que, pour ce qui concerne les ADM irakiennes, il faut nous résoudre à entériner notre désaccord. Je note simplement en passant que le gouvernement américain n'était pas le seul à être convaincu que Saddam disposait d'ADM, mais qu'il en allait de même de tous les autres gouvernements, notamment européens, menant des opérations de renseignement en Irak. Ce qui justifie la présence des inspecteurs de l'ONU.

Je m'insurge également contre la notion d'un régime d'inspection «à long terme», car je ne vois vraiment pas pourquoi Saddam n'aurait pas cessé de coopérer avec les inspecteurs comme il l'a fait en 1998. La France et l'Allemagne se seraient-elles portées volontaires pour attaquer l'Irak s'il l'avait fait ? Tel n'a pas été le cas en 1998.

Ce qui me perturbe vraiment toutefois, c'est votre attitude cavalière envers les régimes totalitaires. Vous écrivez : «La guerre coûte des vies innocentes.» Or, les régimes pervertis le font également. Au cours du XXe siècle, les régimes totalitaires ont d'ailleurs probablement coûté plus de vies humaines que les guerres. Si l'on y ajoute le nombre de morts provoquées par Hitler, Staline, Mao, Pol Pot et, mais oui, Saddam Hussein, cela fait plus de cent millions de morts. La contribution personnelle de Saddam est relativement modeste en la matière : quelques centaines de milliers de victimes. Mais la guerre qui l'a renversé n'a entraîné que quelques milliers de pertes civiles. Il est certain que cette guerre a sauvé de nombreuses vies irakiennes.

La guerre ne constitue pas toujours la plus mauvaise option, car vivre avec des dictatures totalitaires agressives est souvent pire.

Et les débats ne sont pas ouverts quant à savoir si l'Irak est mieux loti sans Saddam. Même si l'Irak ne devient pas une démocratie parfaite, ce n'est déjà plus un pays où le viol des femmes et la torture des enfants constituent un instrument politique. Tout calcul moral raisonnable justifie amplement la guerre en Irak.

Quant à votre dernier argument, je ne tiens guère compte des juristes internationaux, ni de leurs déclarations. Si je le faisais, j'attendrais toujours l'application du Pacte Kellogg-Briand de 1928 (qui mettait hors-la-loi la guerre en tant qu'instrument de politique nationale). Je place ma confiance dans la puissance américaine, qui a délivré l'Europe et l'Asie du mal au XXe siècle et qui fait aujourd'hui de même au Moyen-Orient. Ce n'est pas «le droit international» qui a remporté la Deuxième Guerre mondiale, mais bien l'Amérique et ses alliés.

Bien à vous,
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Max


Cher Max,

Des situations peuvent se présenter où nous devons prendre les armes pour nous défendre contre la menace des ADM. Cela aurait, par exemple, été le cas si le Conseil de sécurité des Nations Unies avait constaté une violation patente de la résolution 1441 par Saddam ou cela le serait pour éviter un génocide par des dictateurs impitoyables. Mon attitude n'est en rien cavalière à cet égard. Mais les pays puissants ne peuvent avoir le monopole des décisions d'une telle importance. Des procédures légales suffisantes sont à la disposition de la communauté internationale en la matière. Leur utilisation a d'ailleurs permis aux Nations Unies d'élaborer de nouveaux principes d'intervention humanitaire dans les années 1990 et d'établir, en 1998, la norme suivant laquelle les gouvernements hôtes sont responsables du terrorisme transnational sur leur territoire. C'est dans ce cadre que, en 2001, le Conseil de sécurité des Nations Unies a conféré le droit à l'autodéfense aux Etats attaqués par des terroristes contre les Etats qui les abritent. Par la suite, aux termes de la résolution 1441, le Conseil de sécurité a entamé une approche prometteuse de lutte contre la menace des ADM, approche qui n'a pas eu le temps de se développer.

Vous placez votre confiance dans la puissance américaine parce que vous pensez - comme votre gouvernement - que l'Amérique a (toujours ? ) raison. En dehors des Etats-Unis toutefois, les gens ont de plus en plus l'impression que Washington pense désormais être infaillible et qu'elle ne ressent aucun besoin de tenir compte de l'avis des autres, à moins qu'ils ne fassent écho à la politique américaine. Qui plus est, tout le monde ne considère pas que Washington a l'apanage de la sagesse. L'édification de la paix en Irak par les Etats-Unis révèle, par exemple, une fâcheuse tendance à accumuler les erreurs. C'est pour cette raison que je crains que les débats demeurent ouverts.

La décision de partir en guerre ne doit pas être prise en se basant simplement sur la certitude de la victoire.

Le monde devient de plus en plus petit. Il en résulte que les conséquences des décisions prises par Washington nous concernent tous et qu'il est extrêmement frustrant qu'elles soient prises en dehors des procédures légales internationales. Des décisions qui affectent les gens, mais pour lesquelles ils n'ont pas leur mot à dire, suscitent le ressentiment, la résistance et, en fin de compte, la violence.

Au XVIIIe siècle, le roi George III d'Angleterre décida de taxer ses sujets sur un autre continent. Il pensait avoir de bonnes raisons de mener une telle politique car la protection de ces gens contre les «sauvages» lui occasionnait des frais. Ces taxes suscitèrent toutefois le grave mécontentement des sujets concernés, car ceux-ci n'avaient jamais été consultés sur cette décision, mais étaient gravement affectés par ses conséquences. Les Américains savent mieux que personne les conséquences engendrées par la colère des sujets de George III.

Sincèrement,
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Harald

 Pour plus d'informations sur 1) le Council on Foreign Relations, visitez www.cfr.org, 2) le Peace Research Institute à Francfort, visitez www.hsfk.de