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Chronique littéraire
Deux livres «révolutionnaires»
 

James Appathurai donne son opinion sur deux ouvrages traitant de la révolution dans les affaires militaires et de son impact sur l'avenir de la guerre.

Les premiers signes de panique ont commencé à se manifester dix jours après le début de l'invasion de l'Irak conduite par les Etats-Unis. La résistance irakienne ne semblait en effet pas s'effondrer comme l'avaient promis les partisans de la campagne. Les lignes d'approvisionnement se révélaient très étirées et vulnérables, sans troupes suffisantes pour les garder alors que les forces combattantes poursuivaient leur avance. Quant à la bataille pour Bagdad - au cours de laquelle les Américains ne purent guère compter sur leurs avantages technologiques - elle s'annonçait sous de mauvais auspices.

Les analystes en chambre ne tardèrent pas à formuler leurs critiques. Les forces conduites par les Etats-Unis étaient trop légères, aussi bien en nombre qu'en termes de matériel, pour garantir la victoire. La rapidité de l'avance américaine s'avérait dangereuse. Plus grave encore, les critiques faisaient valoir que le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, et le commandant militaire, le général Tommy Franks, jouaient avec la vie de leurs troupes et avec la victoire militaire, en testant de manière téméraire des théories guerrières révolutionnaires. Dès la troisième semaine du conflit, ces mêmes analystes murmuraient même que l'avenir de Rumsfeld et, avec lui, sa vision du conflit étaient sérieusement remis en question dans le désert irakien.

Quelques jours plus tard toutefois, cette prédiction s'avéra tout à fait erronée. Les soldats irakiens fuyaient ou, s'ils résistaient, étaient rapidement écrasés. Bagdad tomba en quelques jours à peine et le régime baathiste fut rapidement terrassé. La victoire militaire avait été rapide et totale, avec un nombre remarquablement limité de pertes dans les deux camps.

Pour les observateurs peu attentifs, ce succès est dû pour une large part à la faiblesse de l'armée irakienne et au manque de soutien des Irakiens au régime de Saddam. Quant à la campagne militaire proprement dite, elle ne révèle rien de bien nouveau, si ce n'est, peut-être, la rapidité de la force d'invasion principale, un peu plus légère que ce à quoi l'on aurait pu s'attendre. Ceci mis à part, rien de vraiment particulier à signaler.

En l'occurrence cependant, ces observateurs se trompent lourdement. La guerre en Irak n'a pas été une campagne ordinaire. Elle a, en fait, constitué le premier conflit majeur illustrant les implications de ce que l'on appelle la «révolution dans les affaires militaires» ou RMA (Revolution in Military Affairs).

A l'instigation de Donald Rumsfeld, la RMA est au cour de la transformation des forces américaines. Si elle est adoptée, elle transformera fondamentalement la manière dont ces forces sont structurées, équipées, entraînées et utilisées. Elle aura un effet direct sur l'aptitude des Alliés des Etats-Unis à travailler avec les forces américaines. Et elle influencera les relations politiques de l'Amérique avec les pays du monde. Pour ces diverses raisons, tous ceux et toutes celles qui s'intéressent à l'avenir des opérations militaires doivent impérativement apprendre à mieux connaître la RMA.

L'ouvrage d'Elinor Sloan intitulé The Revolution in Military Affairs (McGill-Queen's University Press, 2002) représente une bonne entrée en matière à cet égard. L'auteur a été pendant de nombreuses années une analyste respectée au département canadien de la Défense nationale. Elle occupe depuis peu un poste de professeur adjoint de sciences politiques à la Carleton University d'Ottawa. Et, si l'on s'en réfère à son livre, ses étudiants ne peuvent que se féliciter de son talent pédagogique.

Pour le débutant qui souhaite comprendre la RMA, le livre adopte une structure idéale. Il débute sur une simple question : Qu'est-ce que la RMA ? La réponse est tout aussi claire. Le principe central de la RMA consiste à considérer que les progrès technologiques doivent conduire à des changements importants de la manière dont les forces militaires sont organisées, entraînées et équipées pour la guerre. Ce qui implique un remodelage de la manière dont les guerres sont menées.

Elinor Sloan examine de nombreuses technologies dans des domaines que l'on considère généralement comme à la base d'une RMA moderne : les forces de précision et les munitions à guidage de précision, la projection des forces, la furtivité, la perception et le contrôle du champ d'opération. Elle expose également la manière dont ces technologies affectent la doctrine aérienne, terrestre, navale et conjointe aux Etats-Unis, le pays le plus manifestement favorable à la RMA.

Le livre élargit ensuite ses perspectives pour examiner ce que font - et comment - les principaux Alliés de l'Amérique pour demeurer en phase avec les changements associés à la RMA aux Etats-Unis, en se concentrant en particulier sur les partenaires essentiels de l'Amérique et sur l'OTAN. Le chapitre sur l'OTAN est précis et complet, mais aussi - inévitablement - dépassé. Lors de son Sommet à Prague en novembre 2002, l'Alliance a en effet adopté des initiatives majeures pour mettre à jour les capacités militaires de l'OTAN, dont l'Engagement capacitaire de Prague et la Force de réaction de l'OTAN. L'ouvrage d'Elinor Sloan a été publié trop tôt pour couvrir le Sommet et les changements décidés à Prague au niveau des forces et des capacités de l'Alliance.

Le livre poursuit en examinant les implications de la RMA pour les opérations de soutien de la paix et pour contrer les menaces asymétriques telles que le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. C'est dans ces chapitres que l'auteur s'éloigne quelque peu de son sujet principal.

Le livre d'Elinor Sloan ne peut être taxé de discrimination ni de provocation. Son approche est extrêmement large : il n'omet aucune question majeure et explique clairement et complètement chacune d'elles. Il condense ce qui est déjà bien connu des personnes familières avec le sujet et propose une synthèse sous une forme digeste à celles qui ne le sont pas. L'ouvrage ne tente cependant pas d'aller au-delà de la description factuelle pour passer à une analyse en profondeur. C'est ainsi, par exemple, qu'il n'évalue pas les différents progrès technologiques ni les changements de doctrine en fonction de leur valeur relative pour les exigences modernes. Il se borne plutôt à exposer, avec simplicité et efficacité, un menu complet de ce à quoi il faut s'attendre.

Elinor Sloan ne différencie toutefois pas suffisamment les capacités modernes et les capacités révolutionnaires. C'est ainsi que, si le transport stratégique de troupes est important pour la projection des forces, il constitue une exigence standard depuis l'époque d'Hannibal (qui préférait la variante lourde et «jumbo».). Si les efforts pour accroître la capacité de ce transport stratégique revêtent certes une importance croissante et auront des implications pour les accords relatifs aux bases à l'étranger, ils ne sont pas nécessairement liés à la RMA ou, du moins, ce lien n'est pas établi avec une clarté suffisante. De même, si des exigences modernes importantes, telles que la «Homeland Defence» aux Etats-Unis, sont traitées en détail, elles ne semblent avoir qu'un lien superficiel avec la RMA.

L'ouvrage d'Elinor Sloan constitue également un bon exemple de la raison pour laquelle il vaut mieux s'abstenir de juger un livre sur sa couverture. Le sinistre masque à gaz rouge sang pourrait laisser présager un drame et un thème auquel le livre ne s'intéresse absolument pas. Il s'agit, en fait, d'une introduction très utile à la RMA. On pourrait dès lors aisément imaginer une couverture plus appropriée, allant de pair avec un titre s'inscrivant dans la ligne de ceux d'une série d'ouvrages bien connus : «La RMA pour les Nuls».

Intitulé Yellow Smoke (Rowman & Littlefield, 2003), le livre du général de division Robert Scales Junior est d'un tout autre calibre et son centre d'intérêt est également différent. Il s'agit d'une analyse de l'avenir de la guerre terrestre, rédigé, non pas par un analyste expert des questions militaires, mais par un militaire versé dans l'analyse. Et la différence est manifeste.

Le général Scales a passé trente années dans l'armée américaine, achevant sa carrière comme commandant de l'US Army War College. De 1995 à 1997, il a joué un rôle essentiel dans le projet Army After Next, un exercice destiné à tracer un avenir véritablement visionnaire pour l'armée américaine et qui, alors que l'intégration devient de plus en plus importante, a eu des implications pour l'ensemble des forces armées des Etats-Unis.

Le livre de Robert Scales repose sur la conviction de l'auteur que les Etats-Unis sont en train d'élaborer un style de guerre spécifiquement américain. Le nouveau style américain présente plusieurs caractéristiques types : il met l'accent sur une arrivée rapide des troupes sur les lieux de la crise, avec des forces plus légères mais néanmoins létales, afin de remporter la victoire à un stade précoce du conflit ; il exploite l'énorme puissance de feu des forces américaines pour obtenir un avantage de manouvre au sol ; il établit un avantage décisif sur l'ennemi au niveau de la rapidité sur le théâtre d'opérations, en particulier grâce à l'utilisation d'hélicoptères tactiques, et pénètre, ce faisant, le cycle décisionnel de l'ennemi, ne lui laissant pas le temps de réagir efficacement ; il acquiert une aptitude dominante à suivre les mouvements des forces ennemies, afin de compenser la supériorité en effectifs de celles-ci ; et il insiste sur une posture défensive pour le combat rapproché, laissant au feu de soutien le soin de provoquer des dégâts.

En une seule page particulièrement succincte, Robert Scales expose sa vision du déroulement des futures batailles terrestres impliquant les Etats-Unis. S'appuyant sur une perception totale de l'espace de combat, les forces américaines sauront exactement où les forces ennemies sont dispersées. Utilisant leur mobilité tactique, elles se rendront où l'ennemi ne se trouve pas. Le recours à un Internet tactique évitera aux différentes forces américaines de devoir rester «à portée de vue» les unes des autres en formations massives. Elles pourront, au contraire, évoluer en petites unités sur la totalité du champ de bataille, puis recourir à leur perception dominante de l'espace de combat et à leur commandement et à leur contrôle sophistiqués pour diriger, n'importe où, leur feu avec précision, depuis des endroits et des théâtres multiples (air, terre, mer, espace, cyberespace). En évoluant de la sorte, à un rythme incroyablement plus rapide que l'adversaire, elles écraseront rapidement les forces ennemies et son aptitude à les contrôler.

Ce scénario explique le déroulement du récent conflit en Irak. Il s'est en effet agi, à la différence de la campagne du Kosovo, d'un conflit avant tout terrestre, mettant l'accent de façon totalement inédite sur la rapidité, la perception de l'espace de combat et les frappes de précision. Il a pénétré le cycle décisionnaire du commandement irakien, rendant toute opposition efficace impossible. Constituant, au sens réel du terme, une bataille Yellow Smoke, ce scénario renforce également la position des partisans de la transformation au sein de l'armée américaine, notamment celle de Donald Rumsfeld. Il représente toutefois une menace directe pour les futures opérations en coalition, étant donné que de moins en moins d'Alliés des Etats-Unis disposeront de la technologie, de la doctrine ou des troupes permettant sa mise en oeuvre.

Yellow Smoke présente cependant des faiblesses. L'ouvrage aurait ainsi bénéficié d'une relecture plus rigoureuse, car est-il par exemple vraiment nécessaire de répéter si souvent que c'est l'infanterie qui consent le plus de sacrifices au combat ? Il est également beaucoup trop technique pour le profane, qui ne sait probablement pas ce que recouvrent des expressions telles que «zones de contrôle» ou «systèmes de manouvre aérienne».

Ceci étant, l'on ne peut que recommander la lecture de ce livre, qui permet de véritablement appréhender la transformation militaire en cours et explique comment cette évolution se traduit dans la réalité du champ de bataille. Yellow Smoke se concentre résolument sur la véritable finalité d'une armée, qui consiste à remporter la victoire sur le terrain. Comme n'hésitait pas à le proclamer le général George S. Patton : «Aucun pauvre salopard n'a jamais gagné une guerre en mourant pour son pays, mais bien en provoquant la mort d'autres salopards pour leur pays». A ce propos, Yellow Smoke est très révélateur du développement qui s'annonce.

Il existe étonnamment peu de bons ouvrages traitant de la RMA, même si Internet foisonne d'articles sur le sujet. The Revolution in Military Affairs d'Elinor Sloan et Yellow Smoke de Robert Scales en sont deux des meilleurs. Alors que la RMA quitte le domaine de la réflexion théorique pour trouver son application concrète sur le champ de bataille, ces deux livres constituent d'excellentes lectures, le premier s'adressant plutôt au profane et le second au professionnel.

James Appathurai est haut responsable chargé de la planification à la Section plans politiques et rédaction de discours de la Division des affaires politiques et de la politique de sécurité de l'OTAN.

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