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Mise à jour: 19-Mar-2002 Revue de l'OTAN

Edition Web
Vol. 49 - No. 4
Hiver 2001/2002
p. 16-18

Contrer la cyberguerre

Timothy Shimeall, Phil Williams et Casey Dunlevy considèrent que la planification de la défense doit prendre en compte le monde virtuel si l'on veut pouvoir limiter les dégâts matériels dans le monde réel.


La menace des virus: perturber les infrastructures informatiques est tentant pour des pays qui n'ont pas les moyens d'affronter l'adversaire sur le champ de bataille traditionnel
( © Reuters - 85KO)

Pour beaucoup, la "cyberguerre" évoque les programmes terriblement nuisibles destinés à bloquer les systèmes informatiques, à mettre les systèmes d'armes en échec et à contrecarrer les prouesses technologiques les plus remarquées pour obtenir une victoire sans effusion de sang. Un tel scénario, où la cyberguerre est isolée d'un conflit plus large, se déroule dans un cadre tout à fait différent de celui de la guerre traditionnelle et remplace de façon pacifique les dangers et les coûts des conflits armés modernes, est certes attrayant, mais aussi peu réaliste. Sans être totalement impossible, il n'est pas vraisemblable. La cyberguerre aura presque à coup sûr des conséquences matérielles bien réelles.

La technologie informatique occupant une place de plus en plus grande dans l'organisation des armées modernes, les planificateurs militaires la considèrent à présent à la fois comme un objectif et comme une arme, exactement au même titre que d'autres éléments et d'autres forces. A l'instar des autres éléments des armées modernes, les cyberforces vont très probablement être intégrées dans une stratégie de combat générale en tant que parties d'une combinaison d'armes. Cependant, la technologie informatique est différente des autres moyens militaires, dans la mesure où elle fait partie intégrante de tous les autres moyens des armées modernes. Vue sous cet angle, elle constitue la composante vitale unique dont dépendent beaucoup d'armées modernes, ce qui est aussi vrai dans le cas d'ennemis potentiels.

Dans le monde entier, des pays mettent au point et appliquent des cyberstratégies conçues pour frapper un ennemi dans sa structure de commandement et de contrôle, sa logistique, ses moyens de transport, ses capacités de détection lointaine - et aussi ses autres fonctions militaires essentielles. Ils sont en outre de plus en plus conscients du fait que le recours aux cyberstratégies peut être un important facteur de multiplication et d'égalisation des forces. De petits pays qui ne pourraient jamais rivaliser avec leurs grands voisins au plan militaire conventionnel sont en mesure d'acquérir une capacité qui, si elle est utilisée de façon adéquate, leur donne un avantage stratégique. Comme une étude de la RAND Corporation l'a fait observer vers le milieu des années 90, l'accès à la cyberguerre est fort peu coûteux. Il n'est donc pas étonnant que des pays dont les forces armées dépendent moins de la technologie de pointe considèrent cette dépendance comme un "talon d'Achille" potentiel pour leurs ennemis.

Les sociétés et les économies postindustrielles les plus modernes sont très largement tributaires de réseaux informatiques et de systèmes de communication liés. La sophistication est elle-même devenue une forme de vulnérabilité dont des ennemis peuvent tirer parti. Semer la perturbation dans les infrastructures civiles est tentant pour des pays et des acteurs autres que des Etats qui veulent se lancer dans une guerre asymétrique sans avoir les moyens d'affronter l'adversaire sur le champ de bataille traditionnel. En fait, les infrastructures informatiques revêtent une importance telle que les pays sont de plus en plus nombreux à considérer qu'une attaque contre elles équivaut à une frappe stratégique.

Les limites traditionnelles entre guerre et paix deviennent floues. Cette évolution se dessinait déjà au temps de la Guerre froide, mais elle est encore plus évidente dans le combat mené contre le terrorisme après les attentats qui ont frappé le World Trade Center et le Pentagone le 11 septembre. Elle donne à penser que les systèmes informatiques des Etats membres de l'OTAN vont sans doute continuer d'être attaqués par un ennemi non traditionnel dont le principal objectif est de provoquer des perturbations et des destructions matérielles et qu'il faut s'attendre à voir exploiter toutes les faiblesses qu'il pourra trouver.

A cet égard, il convient de souligner que la cyberguerre n'est pas la dégradation de sites web d'un pays, d'une organisation ou d'un mouvement politique adverses. Même lorsqu'elles accompagnent d'autres formes de tensions ou d'hostilités, comme ce fut le cas lors de la campagne aérienne menée par l'OTAN au Kosovo en 1999, ces attaques contre des sites web sont plutôt une forme de harcèlement ou de vandalisme qu'une cyberguerre proprement dite. Il existe néanmoins plusieurs niveaux de cyberguerre, dont les trois principaux sont la cyberguerre en complément d'opérations militaires, la cyberguerre limitée et la cyberguerre totale.

Lorsque des forces armées modernes sont engagées dans des hostilités, l'un des principaux objectifs consiste à leur assurer une supériorité en matière d'information sur le champ de bataille. Il faut pour cela neutraliser les moyens de défense aérienne de l'ennemi, ses stations radar, etc. Il s'agit d'épaissir le "brouillard de la guerre" (selon l'expression de Clausewitz) pour l'ennemi et de le dissiper pour ses propres forces. On peut y parvenir par des frappes militaires directes visant à endommager les systèmes de traitement de l'information et de communications de l'ennemi ou en attaquant les systèmes de l'intérieur afin d'éliminer, non pas un service, mais une capacité. En fait, cette forme de cyberguerre est centrée presque exclusivement sur les cybercibles militaires.

Dans une cyberguerre limitée, l'infrastructure informatique est le moyen, la cible et l'arme de l'attaque, celle-ci ne s'accompagnant pratiquement pas d'actions réelles. En tant que moyen de l'attaque, l'infrastructure informatique constitue le vecteur qui permet de frapper la cible - souvent par des interconnexions entre l'ennemi et ses alliés, par des liaisons servant à partager des ressources ou des données, ou par des connexions de grands réseaux. Ou bien encore, un agent de l'intérieur pourrait introduire un logiciel pernicieux directement dans les réseaux de l'ennemi.

En tant que cible de l'attaque, l'infrastructure représente un instrument permettant d'amoindrir l'efficacité de l'ennemi. Les réseaux facilitent les missions organisationnelles. Endommager leur capacité empêche les opérations qui en dépendent. Réduire le niveau de service d'un réseau pourrait obliger l'ennemi à recourir à des moyens de sauvegarde pour certaines opérations , ce qui risquerait de mettre en évidence d'autres points vulnérables. Une dégradation de la qualité des données d'un réseau pourrait même amener l'ennemi à douter de la qualité des informations disponibles pour la prise de décisions. En tant qu'arme de l'attaque, l'infrastructure pourrait être dénaturée au point de s'attaquer ellemême - soit par l'introduction de multiples éléments de logiciel pernicieux, soit par des actions menées délibérément pour exploiter des faiblesses. Une cyberguerre limitée de cette sorte pourrait servir à ralentir les préparatifs d'un adversaire en vue d'une intervention militaire, dans le cadre d'une campagne de guerre économique ou dans celui des manœuvres qui accompagnent habituellement une crise ou une confrontation entre Etats.

Une menace plus grave - et peut-être aussi plus probable - que la cyberguerre limitée est ce que l'on pourrait appeler une cyberguerre totale, forme de guerre qui présente trois caractéristiques principales. Premièrement, elle ne connaît pas de limites ni de distinction entre les cibles militaires et civiles ou entre le front intérieur et le front des combats. Deuxièmement, la cyberguerre totale provoque des dégâts matériels et fait des victimes, soit par suite d'attaques lancées délibérément pour semer la destruction, soit à cause d'une dégradation de ce que sont, en quelque sorte, les capacités civiles de commandement et de contrôle dans des domaines tels que le contrôle de la circulation aérienne, la gestion des services d'urgence, la gestion de l'approvisionnement en eau et l'alimentation en énergie électrique. Troisièmement, cette forme de guerre pourrait avoir un impact économique et social considérable - sans parler des pertes en vies humaines qu'elle provoquerait.

Une cyberguerre totale viserait très probablement d'abord l'infrastructure nationale essentielle du pays qui serait pris pour cible: l'énergie, les transports, le secteur financier, l'approvisionnement en eau, les communications, les services d'urgence et l'infrastructure informatique elle-même. Il est vraisemblable qu'elle frapperait indistinctement les secteurs public et privé, et que, si elle était d'un haut niveau technique et bien coordonnée, elle aurait à la fois un impact immédiat et des conséquences à plus long terme. Finalement, une cyberattaque totale entraînerait sans doute de lourdes pertes en vies humaines, ainsi qu'une dégradation des conditions économiques et sociales.

Les attaques contre le fonctionnement des services prendraient une importance nouvelle lorsque ceux-ci seraient, non pas de simples moyens d'accès à l'internet, mais des systèmes de soutien des infrastructures nationales essentielles non prévus pour résister à des interruptions prolongées. Une perte durable de ressources en alimentation électrique et de capacités de transmission, par exemple, aurait un impact considérable sur les services médicaux et les autres services d'urgence, les moyens de communications et les capacités de gestion. Dans les grandes villes, la paralysie des services d'urgence entraînerait, non seulement la mort des personnes nécessitant ces services, mais aussi une perte de confiance dans l'aptitude du gouvernement à assurer des services et une protection de base. S'il devenait manifeste que l'attaque affectait d'autres éléments de l'infrastructure tels que les communications, les transports et les approvisionnements en eau, les craintes et la perte de confiance commenceraient à toucher les fondements de la société. Des attaques contre l'infrastructure financière empêcheraient les milieux d'affaires de fonctionner normalement et conduiraient les gens à s'interroger sur la sécurité de leurs finances personnelles, notamment de leurs pensions de retraite, de leurs investissements et de leurs économies. Les réseaux militaires, qui ont tous recours aux communications du secteur commercial, seraient également entravés dans leur fonctionnement, ce qui aurait des effets négatifs sur le commandement et le contrôle, la logistique, l'état de préparation et les opérations. Dans une cyberguerre totale, les attaques virtuelles peuvent avoir des conséquences réelles, profondes et d'une vaste portée.

Ce qu'il y a d'ironique, c'est que les pays qui, comme les Etats-Unis et leurs alliés de l'OTAN, ont la capacité d'exceller dans la cyberguerre venant en complément d'opérations militaires - et d'exercer une influence prépondérante en matière d'information sur le champ de bataille - sont aussi les plus vulnérables à une cyberguerre totale. Des mesures peuvent cependant être prises pour réduire cette vulnérabilité.

La cyberguerre n'est pas fondamentalement différente de la guerre matérielle conventionnelle. Lorsqu'elle est menée par un Etat-nation, elle entre dans une stratégie et une doctrine définies, devient partie intégrante d'une planification militaire et a lieu dans le cadre de paramètres spécifiques. Elle fait donc l'objet d'analyses et de préavis très semblables à ceux qui existent dans le cas d'autres opérations militaires. Il existe en réalité plusieurs moyens de réduire la vulnérabilité à la cyberguerre, dont l'anticipation et l'évaluation, les mesures préventives ou dissuasives, les mesures défensives et les mesures de limitation des dégâts et de reconstitution.

L'idée de Clausewitz selon laquelle la guerre est un prolongement de la politique par d'autres moyens constitue la base de la mise au point et de l'application d'un système d'alerte fiable pour une cybermenace. Avant une attaque (cyberattaque ou attaque conventionnelle), il existe d'ordinaire un élément de confrontation politique. La connaissance de l'existence d'un conflit politique en phase d'escalade, l'identification et l'analyse des capacités de cyberguerre émergentes, et la détection et l'évaluation des signes avant-coureurs sont autant d'éléments permettant de prévoir des cyberattaques imminentes. Même en cours de mise au point, des méthodes d'alerte doivent être combinées avec des stratégies de surviabilité coordonnées et sophistiquées de manière à accroître les probabilités d'identification, de réponse et de rétablissement dans le cas d'une cyberattaque concertée.

Les méthodes d'alerte sont d'autant plus importantes qu'il est difficile d'identifier et d'évaluer une cyberattaque sophistiquée. Distinguer une attaque de réseau de facteurs accidentels (comme une augmentation soudaine de la demande de certaines informations sur le réseau) ou de dysfonctionnements (tels que des erreurs dans la partie du système d'un serveur qui traite le trafic d'un réseau) n'est ni rapide ni facile. De plus, même lorsqu'il est évident qu'une attaque se prépare, le défenseur doit corréler de multiples éléments d'information (tous de qualité discutable) pour arriver à mieux percevoir les actions que l'attaque implique avant de décider de la meilleure façon d'y répondre. La dégradation du service offert par le réseau, de la qualité des données ou de la capacité ne lui facilite pas la tâche, surtout si les données existant sur le réseau ne sont pas fiables.

Il est difficile de prendre des mesures préventives ou dissuasives dans le cybermonde, en partie du fait que les attaquants peuvent rester anonymes. Cependant, une offensive de cyberguerre totale apporterait très probablement certaines indications quant à leur identité. L'une des questions qui se poseront à l'avenir aux décideurs des pays de l'OTAN sera donc de savoir si de telles attaques appellent des représailles simplement virtuelles ou bien des représailles réelles, ou encore les deux. Les notions de lien, d'escalade - et de dissuasion - bien connues à l'époque de la Guerre froide doivent être revues en fonction des circonstances qui sont apparues depuis lors. En fait, les stratégies de dissuasion pourraient avoir leur place dans le cyberespace - au moins dans le cas d'une cyberguerre totale.

On peut aussi espérer réussir à mettre au point des moyens de défense. A court terme, une attaque de réseau moderne est presque toujours favorable à l'agresseur. A long terme, cependant, l'avantage peut revenir aux défenseurs à mesure qu'ils identifient les moyens d'attaque et les bloquent en colmatant les brèches et en isolant les connexions des réseaux. Par ailleurs, les réseaux informatiques peuvent être rendus plus résistants. Leurs services essentiels peuvent être isolés afin de préserver la capacité nécessaire aux missions. La sécurité matérielle et la formation et l'entraînement du personnel peuvent réduire à un minimum la menace d'une activité hostile de l'intérieur. En outre, les systèmes de coupure et de détection des intrusions peuvent être configurés de manière à servir de moyens d'alerte et de réaction pour les infrastructures publiques et privées.

Enfin, il importe de se doter de moyens de limitation des dégâts et de reconstitution. La conception des réseaux doit prendre en compte la robustesse et la surviabilité (en partant notamment de la disponibilité d'autres moyens d'effectuer des missions critiques), et il est essentiel d'établir des plans de circonstance permettant de continuer à remplir les rôles et les missions de première importance avec une cyberconnectivité très sensiblement réduite. A cet égard, les intranets isolés capables de fonctionner de façon efficace et sûre sans connexions plus larges offrent des perspectives fort prometteuses.

Naturellement, tout cela est plus facile à dire qu'à faire. Les obstacles à l'amélioration de la surviabilité des réseaux sont multiples et variés. On ne pense souvent à la sécurité qu'après la conception d'un réseau. Les services publics et les milieux d'affaires ont des approches différentes de la sécurité et de sa mise en œuvre. Il est rare que l'on se pose des questions sur la fiabilité des réseaux informatiques, et les responsabilités au sein des services publics sont fréquemment mal délimitées du fait de l'existence de juridictions qui se chevauchent et se font concurrence. Il est pourtant possible de surmonter toutes ces difficultés en réunissant la volonté politique, le souci de l'organisation, la minutie dans l'établissement des plans et une approche systématique de leur application. La planification de la défense doit prendre en compte le monde virtuel si l'on veut avoir une chance de limiter les dégâts matériels dans le monde réel.


  1. Timothy Shimeall est analyste principal au "CERT Analysis Center" de la Carnegie Mellon University de Pittsburgh (Pennsylvanie), où il s'intéresse en particulier à la cyberguerre et au cyberterrorisme. Phil Williams, ancien boursier de l'OTAN, est professeur à l'Université de Pittsburgh et chercheur associé au "CERT Analysis Center". Casey Dunlevy a été analyste du renseignement et dirige le "CERT Analysis Center".