Afghanistan: et après 2014?
2014 sera une année clé pour l'Afghanistan.
Le retrait des troupes internationales en sera au stade ultime.
Le pays va élire un nouveau président.
La fragile démocratie afghane va faire ses premiers pas sans aide extérieure.
Nous demandons à des experts afghans si cette année cruciale va bien se dérouler selon eux.
S'agissant des élections, pourront-elles vraiment être libres et justes?
S'agissant du processus de paix, quel rôle les talibans joueront-ils?
Comment les femmes voient-elles 2014 en Afghanistan?
Les acquis vont-ils se consolider ou faut-il craindre leur disparition?
Quelle sera l'issue de la bataille que l'Afghanistan mène perpétuellement contre la corruption,
et cette bataille sera-t-elle cruciale pour l'avenir du pays?
En 2002, lorsque nous avons organisé des élections
pour la commission de la Loya Jirga d'urgence,
la Jirga devait comprendre une femme,
au moins une femme parmi ses membres, sachant lire
et écrire, et capable de participer à ses réunions.
Et dans tout l'Uruzgan, nous n'en avions pas trouvé une seule qui réponde à ces critères.
Nous avions un hélicoptère de l'ONU
qui allait de district en district.
On nous a dit qu'à Deh Rahod, il y avait une sage-femme qui travaillait dans une clinique
et qui pourrait remplir les critères. Nous nous y sommes rendus en hélicoptère;
nous lui avons parlé, et nous l'avons emmenée avec un membre de sa famille
vers Tarin Kowt, et ensuite vers Kaboul.
L'an dernier, je suis retourné en Uruzgan, et le gouverneur a convoqué
les anciens et tout le monde dans la salle des gouverneurs,
et un groupe de femmes est arrivé.
La première rangée était occupée par des participants masculins,
mais ils ont insisté pour en libérer une partie afin
que les femmes puissent être placées au premier rang.
J'ai dit: c'est formidable. Et ces femmes ont pris la parole devant les anciens.
La culture de la démocratie, pensez-vous qu'elle ait fait son chemin
dans l'état d'esprit des Afghans aujourd'hui?
Prenez les élections de 2009 et de 2010. Les talibans
adressaient des menaces. Ils tuaient ceux qui travaillaient dans les bureaux de vote,
ils disaient que tout participant aux élections serait une
cible et serait tué. Mais malgré tous ces risques,
en sachant qu'ils risquaient d'être tués
par les talibans, les gens y sont allés;
ils ont fait la queue devant les bureaux et ont voté. C'est un message fort
montrant qu'ils souhaitent poursuivre sur la voie de la démocratie
même en risquant leur vie en faisant ainsi la queue.
La démocratie n'est pas seulement une question d'élections.
Les gens espèrent tellement la justice et la bonne gouvernance.
Ce sont des éléments essentiels dans un Etat démocratique.
La liberté d'expression.
Vous voyez qu'en Afghanistan, les gens osent critiquer le président;
les médias s'expriment ouvertement,
et critiquent le président et les membres du gouvernement.
C'est ce qu'ils apprécient dans un environnement démocratique
et ils veulent donc que cela continue.
Bien sûr, il y a des revers; il y a quelques déceptions, des votes frauduleux
et des élections qui ont été entachées de problèmes et d'irrégularités,
mais cela a pu être réglé.
Comment, à votre avis, les talibans vont-ils être impliqués
dans le processus de paix, d'ici à 2014 et au-delà?
Les talibans ne peuvent être la destinée du peuple afghan.
Oui, il peuvent participer au gouvernement,
mais dans le cadre de la constitution afghane et en respectant ce qui a été
réalisé par le peuple afghan pendant ces dix années.
Et après 2014,
en supposant qu'un processus de paix puisse aboutir,
quels sont les éléments les plus importants en maintenant la paix?
Est-ce l'économie, est-ce la lutte contre la corruption, est-ce la sécurité?
Qu'est-ce qui est le plus important à votre avis?
L'engagement du peuple afghan dans l'élaboration des politiques,
notamment que la société civile et les citoyens afghans ordinaires
participent au processus d'élaboration des politiques.
L'état de droit est la chose la plus importante dont le peuple afghan a besoin,
et la mise en oeuvre de la justice
peut garantir la paix et la stabilité en Afghanistan.
Vous ne pensez donc pas que les questions économiques
vont être aussi importantes que l'état de droit?
Vous savez, tout s'enchaîne.
Si l'état de droit est assuré, les capitaux peuvent être en sécurité
et nous pouvons être sûrs
que des personnes seront prêtes à investir en Afghanistan
et à y faire des affaires.
Mais sans l'état de droit, personne ne voudra investir son argent en Afghanistan.
C'est le grand problème du pays.
Il n'y a pas d'état de droit pour le moment, ou du moins il est très faible.
Mais si nous améliorons la situation sur ce point,
le reste suivra.
Que pouvez-vous dire sur les progrès des femmes
en Afghanistan depuis la chute des talibans?
Nous avons 69 femmes au parlement, et nous allons donc dépasser le quota
d'un quart prévu dans la constitution.
Nous avons également des femmes dans l'exécutif.
Mais je souligne toujours que l'absence de femmes à la Cour suprême,
le troisième volet du pouvoir,
est une difficulté à surmonter.
Cette absence
risque de rendre le rôle des femmes symbolique
si nous n'y prenons garde.
Mais d'une façon générale, il y a maintenat des femmes non seulement
au gouvernement et au parlement, mais aussi des femmes qui jouent un rôle
très dynamique dans la société civile.
Bien sûr, ce que nous avons ne nous suffit pas. Nous voulons davantage.
Et donc nous émettons des critiques la plupart du temps.
Mais cela ne signifie pas que nous n'avons enregistré aucun résultat.
Nous apprécions les résultats que nous avons obtenus.
En 2014, il y aura le retrait
des troupes de la communauté internationale et de son dispositif sécuritaire.
Craignez-vous un recul pour
certains des résultats obtenus? - D'une part, nous voulons nous en préoccuper
parce qu'il s'agit de quelque chose de très important pour notre avenir;
mais d'autre part,
l'Afghanistan d'aujourd'hui est différent de ce qu'il était il y a dix ans,
et s'agissant du peuple afghan d'aujourd'hui,
les réalisations qu'il a concrétisées jusqu'ici
l'ont rendu plus dynamique, plus soucieux de faire entendre sa voix
et de dire avec force qu'il ne veut pas perdre ce qu'il a obtenu.
Si le peuple est présent à ce stade, il pourra s'exprimer fortement
et j'espère qu'il ne s'agira pas seulement d'une présence symbolique,
juste par souci d'être physiquement présent,
mais qu'il pourra se faire entendre avec force
et avoir un espace
pour modeler et construire l'Afghanistan après 2014.
Lorsque le retrait des forces de sécurité internationales
s'achèvera à la fin de 2014,
l'Afghanistan sera privé de plusieurs choses.
Est-ce que c'est davantage la présence des troupes qui va manquer aux Afghans
ou l'argent qui était lié à cette présence?
Je pense qu'au cours des dix dernières années, les Afghans ont établi des relations étroites
avec la communauté internationale et avec les troupes car
sur cette période, la présence de troupes a été plus importante que celle de diplomates,
contrairement à ce qui se passe dans les autres pays; mais ici les gens ont noué
une espèce de relation profonde avec les soldats au sein de la société,
dans les zones ruruales comme dans les grandes villes.
Mais dans le même temps, étant donné que l'Afghanistan
est l'un des pays les plus pauvres du monde,
il aura toujours besoin de l'assistance et de l'aide de la communauté internationale.
Mais je pense qu'aujourd'hui les Afghans ne se soucient pas
d'obtenir plus d'argent ou plus d'aide.
Ils se soucient des relations qui ont été nouées
et ils veulent qu'elles se maintiennent.
Et c'est la raison pour laquelle nous voyons s'établir des partenariats entre l'Afghanistan
et d'autres pays du continent européen et américain,
entre l'Afghanistan et la France, et le Royaume-Uni,
et d'autres pays alliés.
Cela montre qu'il y a un intérêt des deux côtés
concernant l'établissement d'une relation concrète avec les pays et les alliés
qui ont servi en Afghanistan, et qu'il y a un intérêt,
l'Afghanistan étant très pauvre, vis-à-vis de l'établissement de partenariats à long terme
et de l'octroi d'une aide et d'un soutien international plus importants.
Vous êtes spécifiquement impliqué dans la lutte contre la corruption,
qui sévit à grande échelle en Afghanistan,
avec la drogue, la criminalité organisée,
et au sein des structures gouvernementales et du monde des affaires.
Qu'adviendra-t-il de l'Afghanistan si vous perdez cette bataille contre la corruption?
Après la sécurité, le principal problème de l'Afghanistan est la corruption.
Je suis optimiste et je pense que nous remporterons la bataille contre la corruption,
comme nous avons remporté la guerre contre le terrorisme en Afghanistan.
Je dis cela parce qu'aujourd'hui les Afghans sont sûrs
qu'ils vont gagner la guerre et la bataille contre la corruption.
Il y a dix ans, notre principal problème était la lutte contre le terrorisme, mais maintenant c'est
la lutte contre la corruption. On peut dire que nous avons réussi à vaincre le terrorisme.
Néanmoins, il subsiste des défis sécuritaires en Afghanistan,
mais comme vous le constatez dans le débat,
on ne parle plus aujourd'hui d'édifier un gouvernement,
mais bien d'avoir un bon gouvernement. On ne parle plus
de constituer une armée, une police,
mais on parle de qualité, parce que cela va au-delà des chiffres.
