Abonnez-vousLa Revue de l'OTAN
Les relations OTAN-Russie:
20 ans après l'URSS
Dmitri Trenine, vous avez dit que le
nouveau bouclier antimissile,
qui a fait l’objet de discussions entre l’OTAN et la Russie à Lisbonne, pourrait constituer soit une
modification concertée de la donne, soit un déséquilibrage du jeu. Pourquoi?
La défense antimissile pourrait être un pont
vers l'avenir,
ou un pont vers le passé. S’il s’agit d’une modification concertée de la donne,
si cela conduit
à un véritable accord de coopération
et à une réelle coopération entre la Russie et l'OTAN
sur la défense antimissile,
cela va engager une transformation considérable
des relations stratégiques
entre la Russie et l'Occident, qui vont s’éloigner des schémas de la Guerre froide,
toujours présents à l’heure actuelle,
- la destruction mutuelle assurée,
la dissuasion, etc. -
et mener à une relation de collaboration.
Si, toutefois,
cet objectif n’est pas atteint,
si cette collaboration devient
impossible pour telle ou telle raison,
les États-Unis et l'OTAN vont,
j’imagine, poursuivre
leurs projets de défense antimissile
sans la Russie.
Et la Russie devra tenir compte
de cette situation.
La Russie devra
faire quelque chose
pour préserver sa sécurité nationale
comme avant,
mais en ayant sur l'OTAN
et les États-Unis
le même regard que celui qui était porté sur l'Ouest
à l'époque de la Guerre froide.
Les petites étapes progressives
dans l'amélioration
des relations OTAN-Russie,
comme en Afghanistan,
avec les accords sur les hélicoptères et les
itinéraires de transit, de petites étapes comme celles-là ne sont-elles pas tout aussi importantes
que les grandes étapes,
comme la défense antimissile?
Je pense que les petites avancées progressives en matière de coopération sont importantes,
et que les grands pas en avant
ne doivent pas saper les efforts
menant à de petites améliorations
sur chaque étape du chemin.
Cela dit,
au début des années 1990,
beaucoup de gens ont été enthousiasmés par la coopération de la Russie avec l'OTAN
dans les opérations de maintien de la
paix en Bosnie.
On a dit que
c’était le modèle à suivre.
Or le modèle bosniaque
n'a pas survécu à la crise au Kosovo.
Alors, certaines choses
peuvent être faites progressivement,
mais cela n'invalide pas
l'importance, ou …
cela n'invalide pas l'importance
des grandes choses, des véritables percées.
Sans percée majeure
dans les relations,
le risque de recul
est très réel.
Les positions sont-elles fermement établies
en Russie et à l'Ouest,
si l’on considère, par exemple, la situation politique
aux États-Unis et aussi en Russie ?
Dans quelle mesure parle-t-on, selon vous,
d’une même voix, de part et d’autre?
La politique intérieure
et les discussions stratégiques
pourraient jouer un rôle significatif
dans les relations internationales.
J'espère vivement que
la politique intérieure
ne va pas tuer le nouveau Traité START,
car je pense qu'il est certainement de l’intérêt
des États-Unis,
qu’il est clairement de l’intérêt de la Russie et de la communauté internationale
que ce traité soit ratifié
et que la voie soit ouverte
à d’autres accords de coopération
en matière de maîtrise des armements
et dans les différentes sphères
de la collaboration sécuritaire entre
la Russie et les États-Unis.
En Russie,
lorsqu’on lit les médias russes,
la presse militaire russe,
les articles consacrés à la collaboration
avec l'OTAN,
à la défense antimissile
et à d'autres questions,
on se rend compte que tout mouvement vers
une collaboration avec l'Occident,
l'OTAN, les États-Unis,
va être une tâche difficile dans le pays.
Il y a beaucoup de ressenti remontant à la Guerre froide du côté russe,
et j’ajouterai qu’il y a
également de cela
du côté occidental,
et j'espère vivement qu'il y aura
suffisamment de leadership des deux côtés.
S’il n'y en a pas suffisamment,
les conséquences seront désastreuses.
Dans la relance des relations - "reset" - s'agit-il surtout en fait d'un changement des mentalités -"mind-set"?
Eh bien, je pense que dans tout exercice de ce type, il s'agit effectivement des mentalités.
Les États-Unis ne sont
pas une menace pour la Russie,
mais en Russie tout le monde n’en est pas convaincu. C'est là le problème.
La Russie n'est pas une menace pour les États baltes, ou pour la Pologne, ou qui vous voulez, la Géorgie.
Mais dans ces pays,
tout le monde n'en est pas convaincu.
Il est difficile de sortir d'une position d’empire
ou d’une position
de plusieurs décennies
en tant que superpuissance militaire, politique.
Et vous devez,
comme la Russie, parcourir un long chemin
pour vous mettre mentalement
dans un état d'esprit différent,
mais il est tout aussi important
que d'autres pays,
les pays
qui ont été victimes de l'empire,
ou sujets de l'empire,
fassent leur chemin également
Le complexe de la victime,
comme le complexe du vainqueur,
voilà ce qui doit
être surmonté.
Vous avez indiqué dans un article récent
que l'élargissement de l'OTAN à l'est
n'est pas à l'ordre du jour
pour la première fois depuis les années 1990.
Quelle importance cela a-t-il, à votre sens,
par rapport à la relance
des relations OTAN-Russie, et
que pensez-vous qu’il adviendra
si cette question revient à l’ordre du jour ?
L’effet que cela a
sur l’état d’esprit russe,
c’est un soulagement par rapport
au spectre de l'élargissement de l'OTAN
jusqu’aux frontières de la Russie. Et, encore une fois, vous pouvez faire valoir longuement
que cela ne représente pas
une menace pour la Russie,
que la Russie ne doit pas
s’inquiéter à ce sujet,
mais dans la situation actuelle
il est impossible
de penser que de tels arguments
puissent convaincre.
Vous pouvez aussi argumenter longuement sur
l’absence d’intentions agressives de la Russie
dans certains environnements d’Europe
centrale et orientale
et vous ne serez pas cru non plus.
Le fait que l'Ukraine n’opère pas un rapprochement avec l'OTAN,
pas à cause d’un quelconque accord conclu
dans le dos des Ukrainiens,
mais du fait de la politique
intérieure du pays
et de ce que pense
l'opinion publique ukrainienne,
est un facteur de stabilisation.
Donc, si la question réapparaît,
il importe de voir
de quelle manière.
En Géorgie,
la majeure partie de la population
et la majeure partie de l'élite du pays
sont favorables à une adhésion à l'OTAN.
Toutefois, la question géorgienne
est grevée par les deux conflits
d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud
et il est clair
qu’une adhésion de la Géorgie porterait
ces deux conflits,
- en fait un état de guerre -
au sein de l'Alliance.
Et ce n'est pas une chose que l'Alliance envisagerait à ce stade.
II est donc important de voir
dans quelles circonstances
ces questions reviendraient à l’ordre du jour,
si tant est qu’elles reviennent.
Si la majorité du peuple ukrainien
s’avérait favorable à l'élargissement de l'OTAN,
aucune force au monde,
et certainement pas la Russie,
ne serait capable de l'arrêter.